«Londres, le 22 août 1833.
»... Je n'ai pu avoir avec lord Grey qu'une très courte conversation
sur les affaires du Portugal; il est toujours absorbé par le
parlement, et a été, de plus, passer un jour à Windsor. Il partage
certainement votre répugnance pour le mariage que dom Pedro paraît
projeter pour sa fille, mais, cependant, il n'en apprécie peut-être
pas assez toutes les graves conséquences sur l'avenir de la péninsule,
et j'ai retrouvé, dans lord Grey, comme dans lord Palmerston, si ce
n'est de l'indifférence, du moins une hésitation, une incertitude de
vues dans la question portugaise, qui pourraient avoir de bien fâcheux
résultats si elles se prolongeaient. Je vous engage à vous en ouvrir
franchement avec M. Aston...»
«Le 23 août 1833.
»... Lord Palmerston a paru très bien comprendre nos répugnances pour
le mariage Leuchtenberg, mais j'ai vu avec peine plusieurs autres
membres du cabinet dominés dans cette question par une sorte de
politique sentimentale, à mes yeux fort déplacée. En attendant, rien
d'utile ne se fait: dom Pedro s'établit de plus en plus dans la
régence qu'il s'est attribuée à lui-même; il la conduit à la diable,
et chaque jour, par malheur, le rend plus difficile à écarter; il est
à craindre aujourd'hui que la guerre civile ne se charge de le
culbuter...»
«Le 26 août 1833.
»... Les instructions que vous adressez à M. de Lurde me paraissent
rédigées dans un excellent esprit, qui s'applique à des prévisions
sagement méditées aussi bien qu'aux faits qui nous sont déjà connus.
»Je dois féliciter de plus en plus le gouvernement du roi du système
politique qu'il a adopté dans ses relations avec l'Espagne, et
dont votre dépêche à M. de Rayneval me fournit une nouvelle preuve. Je
suis porté à croire avec vous que les ouvertures de M. de Zéa à notre
ambassadeur à Madrid ont été faites avec l'intention d'y donner suite,
et d'assurer, de commun accord avec la France et l'Angleterre, le
repos de la péninsule. Que ce langage nouveau, de la part du cabinet
de Madrid, lui ait été dicté par les craintes que lui causent les
derniers événements de Lisbonne, ou par tout autre sentiment, je pense
qu'il ne faut pas trop s'en laisser préoccuper. Aussi, n'ai-je négligé
aucun argument pour faire prévaloir dans l'opinion des ministres
anglais la nécessité de nous entendre avec l'Espagne pour régler,
d'une manière avantageuse à tous, l'avenir du Portugal.
»J'ai eu l'honneur de vous faire connaître le mauvais effet qu'avaient
produit ici les derniers rapports de M. Addington; mais je ne crois
pas cependant que ce soit à ces rapports seuls qu'il faut attribuer
les dispositions peu favorables du cabinet anglais envers le
gouvernement espagnol, car on va jusqu'à supposer qu'il est surtout
dominé par un esprit d'animosité contre M. de Zéa, qui pourrait amener
de bien fâcheuses complications. La nomination, récemment faite, de M.
George Villiers[137] à la place de M. Addington, paraît ici un peu
empreinte de cet esprit, et, quoiqu'on y rende justice au caractère
honorable de ce nouvel envoyé, on s'effraye de ses opinions beaucoup
plus prononcées que celles de M. Addington, dans un sens qui ne
peut s'accorder avec la politique du cabinet de Madrid. La nomination
de M. Villiers est d'autant plus inopportune que M. de Zéa exprimait,
il y a peu de temps encore, le désir de conserver M. Addington à
Madrid.
»Je dois citer encore, comme un fait à l'appui des reproches qu'on
adresse au gouvernement anglais, la publication des lettres
interceptées à Lisbonne, publication que je n'ai pas moins déplorée
que vous, monsieur le duc, et dont le ministère anglais aura bien de
la peine à se justifier[138]. On eût pu tirer un utile parti de ces
lettres, soit auprès des membres du parlement anglais, soit auprès des
gouvernements étrangers qui y sont plus ou moins compromis, et
auxquels la crainte de révélations indiscrètes aurait certainement
inspiré plus de retenue et de ménagement. Ce qui doit aussi, ce me
semble, faire regretter aujourd'hui cette imprudente publication,
c'est que le gouvernement anglais n'ait pas su profiter du seul
avantage qu'elle pouvait lui procurer, en se prononçant énergiquement
dans les affaires de Portugal. Il aurait pu se regarder comme
autorisé, d'après ces lettres, à intervenir à Lisbonne pour en
expulser dom Pedro, et faciliter le rapprochement du gouvernement de
doña Maria avec celui d'Espagne. Il lui aurait été aisé de dissimuler
cette intervention dans les affaires intérieures du pays sous une
forme quelconque, et d'ailleurs, dans ces sortes d'affaires, le succès
justifie tout. Il satisfaisait par là tous les cabinets, il imposait
silence au parti tory dans le parlement, et la tranquillité rétablie
en Portugal, même avec la suspension de la constitution de 1826,
jusqu'à la majorité de doña Maria, par exemple, lui offrait de
puissants moyens de défense contre la fraction du parlement qui
soutient les opinions les plus exagérées.
»Ainsi que vous m'y aviez autorisé, je viens de communiquer à lord
Palmerston les instructions que vous adressez à M. de Lurde. Il s'est
montré très sensible à cette marque de confiance, et m'a chargé de
vous dire qu'il approuvait ces instructions dans toute leur
étendue, et qu'il allait écrire à lord William Russell pour l'engager
à se concerter, en général, dans ses démarches, avec M. de Lurde...»
[137] Georges-William-Frédéric Villiers, comte de Clarendon, né
en 1800, fut, en 1833, nommé ministre à Madrid. En 1839, il
devint lord du sceau privé, chancelier du duché de Lancastre en
1840, lord-lieutenant d'Irlande de 1847 à 1852, puis secrétaire
d'État aux affaires étrangères. Il se démit en 1858, fut de
nouveau chancelier du duché de Lancastre en 1864 et reprit le
portefeuille des affaires étrangères en 1865.
[138] Au cours de la guerre de Portugal, un certain nombre de
lettres adressées au gouvernement de dom Miguel avaient été
interceptées et communiquées au cabinet britannique. Le _Times_
en eut connaissance et les publia. Parmi ces correspondances, les
plus curieuses sont les rapports adressés au duc de Cadaval et au
vicomte de Santarem par un nommé Antonio Ribera Saraiva, ministre
secret de dom Miguel à Londres, qui compromettaient
singulièrement plusieurs membres considérables du parti tory et
les représentants de diverses cours du continent. La lettre du 14
juillet 1833 (reproduite par les _Débats_ du 20 août), parle de
conférences secrètes qu'aurait eues à Londres le maréchal de
Bourmont avec lord Beresford, M. de Neumann, chargé d'affaires
d'Autriche, et M. Vial, ministre d'Espagne. L'agent portugais
s'exprimait ainsi: «Le baron de Neumann me dit que non seulement
lui, mais une foule d'autres personnes, et entre autres le duc de
Wellington, seraient charmés d'apprendre que le maréchal de
Bourmont se rendait en Portugal. Il ajouta que les trois
puissances avaient applaudi à la résolution de Sa Majesté de
prendre le maréchal à son service, et qu'en définitive, Bourmont
devait se regarder, partant pour le Portugal, non seulement comme
ayant mission de sauver la cause portugaise, mais encore celle
de la légitimité dans toute la péninsule, en Europe et dans
le monde.» Le 17 juillet, à la nouvelle de la destruction de
la flotte de dom Miguel, Ribera écrivait de nouveau: «Je ne
conserve plus aucune espérance. J'ai causé à ce sujet avec les
ambassadeurs des grandes puissances et autres grands personnages.
Tous considèrent notre cause, sinon comme entièrement perdue, du
moins comme fort compromise, et le seul espoir de ceux qui
s'intéressent à nous est que le maréchal de Bourmont doit être
maintenu à la tête des forces de terre...»
La publication de cette correspondance causa une vive sensation en
Angleterre. Lord Palmerston fut à ce sujet questionné à la Chambre
des communes par M. Murray, qui lui demanda si ces lettres étaient
ou non authentiques. «Autant que je puis en juger, ajoutait
l'honorable membre, cette correspondance est tout à fait étrange,
et il est fâcheux d'y voir signaler certains personnages comme
agents du plus détestable gouvernement qui fût jamais. Si ces
lettres étaient vraies, elles feraient peu d'honneur au caractère
anglais, mais j'aime à croire que le noble vicomte sera à même de
les démentir.» Lord Palmerston refusa de répondre à
l'interpellateur, ce qui laissa peu de doutes sur l'authenticité
des documents publiés.
«Le 26 août 1833.
»Mon cher duc,
»Voici une dépêche--celle ci-dessus--à laquelle j'ai ôté la forme
officielle, afin que vous puissiez, si vous le jugez à propos, ne la
considérer que comme une lettre particulière. J'ai cru devoir au
gouvernement les renseignements qu'elle renferme. Vous y trouverez
d'ailleurs quelques arguments dont vous pourriez, sans me citer comme
de raison, tirer parti vis-à-vis de M. Aston. Je n'ai pas besoin de
vous dire combien seraient graves les inconvénients qui résulteraient
de quelque indiscrétion directe sur le contenu de cette dépêche.
»Le gouvernement anglais est fort mécontent de son ministre à
Pétersbourg, qui a, sans motif d'aucun genre, compromis lord Minto
près du cabinet de Berlin. J'ai fait tous mes efforts pour que lord
Minto ne souffrît pas, dans sa position, d'une indiscrétion commise
par un de ses collègues. Mon opinion est que le ministère fera
l'impossible pour étouffer cette affaire et pour conserver lord Minto
à Berlin...»
«Le 27 août 1833.
»Voici les nouvelles qui sont arrivées aujourd'hui à Londres de
Lisbonne et d'Oporto.
»Lord William Russell a présenté le 15 ses lettres de créance au
régent à Lisbonne.
»Le 16, Saldanha a battu les miguélistes devant Oporto, dont le siège
est entièrement levé, et de telle sorte qu'un grand nombre de
bâtiments de commerce sont entrés dans le Douro.--Les cortès ont été
convoquées à Lisbonne, et les élections doivent commencer le 1er
octobre.
»Une autre nouvelle qui est parvenue également ce matin à Londres, et
à laquelle personne n'était préparé, est celle de l'arrivée de
l'empereur de Russie à Stettin[139]. Nous l'avons appris par un
courrier qu'a reçu le prince de Lieven.
[139] L'empereur de Russie se rendait à Munchengrætz où il allait
se rencontrer avec l'empereur d'Autriche le 19 septembre (voir
page 271). M. Pozzo vint l'annoncer officiellement au duc de
Broglie qui en rendit compte au roi. «M. Pozzo, écrivait-il, m'a
donné lecture d'une grande dépêche de M. de Nesselrode qui
explique les motifs de ce voyage par l'envie qu'ont depuis
longtemps les trois souverains de se revoir et de se donner
mutuellement des témoignages d'amitié. Les circonstances
politiques s'y sont opposées jusqu'ici; la guerre de Pologne, le
choléra, l'état d'agitation des esprits. Aujourd'hui que l'Europe
est en pleine paix, que la Pologne est tranquille, l'affaire
d'Orient terminée, l'affaire de Belgique prête à finir, toutes
les autres affaires trop minimes pour pouvoir troubler la paix de
l'Europe, rien de s'oppose plus aux desseins des trois monarques
et leur entrevue ne saurait être interprétée d'une manière
alarmante. Il n'y faut chercher ni desseins secrets, ni concert
pour atteindre un but qui leur soit propre. C'est une preuve
d'affection réciproque qu'ils entendent se donner, il n'y faut
pas chercher autre chose.--Telle est, Sire, la substance de cette
dépêche, que j'ai écoutée sans approuver ni blâmer, comme une
chose indifférente à la France et sans témoigner la moindre
curiosité sur les détails de l'entrevue. Le temps apprendra si
cette entrevue cache quelque profond mystère. Je ne le crois pas;
néanmoins, il est bon d'être sur ses gardes et de tout observer»
(_Le duc de Broglie au roi Louis-Philippe, 30 août_).
Une démarche analogue fut faite par M. de Lieven auprès de lord
Palmerston, qui écrivait à ce sujet à son frère: «Le motif de la
rencontre des trois souverains en Bohême s'expliquera plus tard.
Nesselrode écrit à Lieven pour que la lettre me soit montrée, que
ce n'est que _pour un épanchement de cœur_ et que la politique
n'a rien à y voir. Comment peut-on prendre la peine d'écrire de
pareilles niaiseries? C'est comme s'ils voulaient vraiment nous
empêcher de croire un mot de ce qu'ils disent...» (_Lord
Palmerston à Sir William Temple, 3 septembre 1833_).