LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

«Londres, le 11 juin 1833.

«Mon cher duc,

»Lord Palmerston a reçu hier des nouvelles de Constantinople, qu'il a

bien voulu me communiquer. Lord Ponsonby lui écrit que, dans une

entrevue qu'il avait eue avec le comte Orloff, celui-ci lui avait

donné les assurances les plus positives et les plus satisfaisantes de

la volonté de l'empereur Nicolas de rappeler les troupes russes de

Constantinople, aussitôt après la retraite d'Ibrahim Pacha. Ces

assurances ont été répétées de tant de côtés maintenant, qu'il me

paraît impossible qu'on ne les regarde pas comme fondées. Le cabinet

russe est trop habile pour ne pas comprendre qu'une affaire comme la

destruction de l'empire ottoman ne se fait pas par un coup de main. Le

moment d'un partage n'est point encore venu, et les cabinets prudents,

qui peuvent le prévoir, ont le temps de s'y préparer. La Russie a,

cette fois-ci, gagné une grande force morale en accoutumant les Turcs

à la présence des soldats russes, et elle s'en tiendra là pour le

moment. La Pologne ne témoigne que trop bien de la marche graduée que

sait employer la politique russe dans les affaires qui paraissent même

l'intéresser davantage.

»Lord Ponsonby rend aussi compte à lord Palmerston d'une démarche de

l'amiral Roussin près de la Porte ottomane, qui ne paraît pas avoir eu

le mérite de l'à-propos: il s'agit de la demande faite par

l'ambassadeur de France de laisser entrer l'escadre française dans le

Bosphore, au moment même où l'ambassadeur de Russie prenait

l'engagement de faire rappeler les troupes russes après la retraite

d'Ibrahim. J'éprouve du regret de ce que cette démarche ait été faite,

car, dans tous les cas, on peut trouver qu'elle a été faite trop tôt

ou trop tard. Du reste, vous aurez été déjà informé sans doute que

lord Ponsonby avait engagé l'amiral Roussin à retirer sa demande.

»On a reçu ici le discours du roi Léopold, dans lequel on a remarqué

plus d'exigences pour l'avenir que de satisfaction du présent[104]...»

[104] Discours prononcé par la roi des Belges à l'ouverture des

Chambres.

«Le 24 juin 1833.

»Je ne vous ai pas dissimulé les difficultés du ministère anglais,

mais je crois vous avoir dit aussi, il y a deux mois, que je ne

jugeais pas la crise aussi rapprochée que certaines personnes le

supposaient. Le résultat m'a donné raison; mais si les difficultés se

sont successivement aplanies, elles se sont aussi successivement

renouvelées, et il n'est que trop évident qu'elles viennent d'acquérir

un haut degré de gravité. Il ne s'agit peut-être plus uniquement de

rétablir l'harmonie entre les deux Chambres par une nouvelle et large

création de pairs, à laquelle le roi répugne, comme abus de pouvoir;

mais il s'agit encore de triompher des deux factions, radicale et

conservatrice, de la Chambre basse, qui, toutes deux, se montrent

mécontentes du _Church-Bill_[105] l'une pour ce qu'on vient d'en

retrancher, l'autre pour ce qu'on y a laissé. Réunies, ces deux

factions pourraient bien faire perdre la majorité dans la Chambre des

communes.

»Je me tiens avec soin, et presque avec affectation, en dehors des

vives agitations du moment; mais, si, simple spectateur, je ne puis

nier l'embarras réel du cabinet, je ne puis cependant encore partager

les prévisions de ceux qui ne lui accordent plus qu'une très courte

existence. Il faut néanmoins admettre cette dernière chance comme

possible; les premières trois semaines éclairciront cette grande

question...»

[105] Le bill de réforme de l'Église d'Irlande qui depuis deux

mois faisait l'objet de vifs débats dans le parlement.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 99 / 313 题