LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

«Londres, le 20 décembre 1832.

» Je vais écrire à Durant d'abord et ensuite à son ministre. Il est

impossible qu'on ne fasse pas pour lui, une toute autre réparation que

Florence. S'il y a un mouvement dans les ambassades et si l'on

envoyait Barante[37] à une plus grande ambassade que Turin, il serait

naturel et dans les convenances des Tuileries, de nommer à Turin M. de

Rumigny et de donner la Suisse à M. Durant. Voilà ce qu'il y aurait de

mieux.--Vous et moi, nous portons dans toutes nos relations de la

sincérité et de la fidélité. Je me garde bien de regarder si nous ne

sommes pas un peu dupes.»

[37] Amable-Guillaume-Prosper Brugière baron de Barante, né à

Riom en 1782, auditeur au conseil d'État en 1806, sous-préfet,

puis préfet. Il donna sa démission aux Cent-jours, devint ensuite

conseiller d'État, puis député, et pair de France (1819). Après

la révolution de Juillet il fut nommé ambassadeur à Turin, puis à

Pétersbourg où il demeura jusqu'en 1848. Il mourut en 1866.

«Le 21 décembre.

»J'écris aujourd'hui à Durant. Je vous dirai _à vous_ que ce qu'on

fait là est très inconvenable: cela rabaisse l'administration.

J'insisterai pour qu'on lui donne Turin, si Turin devient vacant.

Mais, qu'est-ce que mon insistance? J'ai fait tout ce que l'on

voulait; on n'a plus besoin de moi, et c'est dans le besoin qu'on a

des hommes qu'est tout leur crédit. Le maréchal Gérard se plaint de ce

que, dans les journaux anglais, on blâme les lenteurs du siège, et on

dit que cela décourage les soldats. Sûrement, cela se dit dans

quelques journaux, mais d'autres disent le contraire, et alors cela ne

fait plus rien sur l'opinion. Les journaux tories disent du mal de

l'expédition; les journaux whigs et les journaux radicaux en disent du

bien, il faut se soumettre à cela. Le roi, la reine et tous les

ministres anglais s'y soumettent...»

«Le 25 décembre.

»Voilà Anvers pris[38]!!! La garnison est faite prisonnière de guerre

jusqu'à la reddition des forts, à ce que m'annonce le télégraphe.

Voilà donc nos princes hors de tout danger. J'en suis enchanté.

C'était un tourment réel pour moi depuis un mois. Je vis presque tout

seul, parce que, quand l'inquiétude est de tous les moments, on est

mal à son aise avec les indifférents...

»Vous ne me mandez pas pourquoi Pozzo vient ici. Je crois, mais ceci

est pour vous seule, que c'est pour ne pas, en sa qualité de doyen du

corps diplomatique, faire le discours du jour de l'an, qui

l'embarrasserait. Voilà ce qui m'a passé par la tête et je crois que

c'est vrai. Je vous dis ce qui me vient de raisonnable, comme ce qui

vient de folie dans ma cervelle...

»Le travail va me revenir car il faut essayer de faire faire quelque

chose au roi de Hollande et vous savez si cela est aisé. En attendant,

je donne demain à dîner à Namick Pacha et à quelques autres Turcs. Le

pacha a une jolie figure et parle très bien le français; même il

l'écrit. Il est habillé un peu à l'européenne: sur sa tête on

reconnaît un peu de l'ancien Turc...»

[38] Le général Chassé avait capitulé le 23 décembre après

vingt-cinq jours de tranchée ouverte et dix-neuf de bombardement.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 56 / 313 题