RÉVOLUTION DE 1830 (_Suite_)

(1832-1833)

Avant de reprendre le récit des faits qui concernent mon ambassade à

Londres, où je retournai au commencement du mois d'octobre 1832, je

voudrais rappeler quelques incidents survenus pendant mon absence.

A mon arrivée à Paris, au mois de juin, j'avais trouvé le ministère

français très affaibli, à la suite de la mort de M. Casimir Périer, et

ne parvenant ni à se compléter ni à se fortifier sur une base un peu

solide. Des intrigues de toute sorte se croisaient autour des

portefeuilles, l'ambition de quelques personnes gênait moins que la

présomption de tous. Voilà où conduisent les révolutions qui déplacent

tant de monde. Je me hâtai de partir pour les eaux ne me souciant

point d'assister à un pareil spectacle où je n'avais que faire. On ne

tarda pas à m'y poursuivre; on insistait pour que je retournasse

immédiatement en Angleterre. Ces instances tenaient à une autre

intrigue. On voulait établir que M. Durant de Mareuil qui me

remplaçait était insuffisant, parce que je lui avais donné la

préférence sur M. de Flahaut, vivement appuyé par le général

Sébastiani. Je ne me laissai point émouvoir par toutes ces agitations.

Je répondis de Bourbon-l'Archambauld, que rien d'urgent ne réclamait

ma présence à Londres, où les affaires suivaient leur cours naturel;

que la hâte les gâterait, plutôt qu'elle ne les servirait; qu'avant

d'être pressé, il faut surtout être raisonnable et prendre la raison

dans les hauteurs et les difficultés de sa position et même ne point

avoir l'air d'être pressé; enfin que notre position était prise,

qu'elle consistait à être bien avec l'Angleterre et à marcher avec

elle, que c'était à cela que tout devait être sacrifié, le reste

n'étant que secondaire. On revint à la charge, néanmoins, en se

montrant effrayé des plaintes violemment exprimées dans les Chambres

belges, contre la conférence de Londres, et qui pourraient,

prétendait-on, amener une reprise des hostilités.

Pour apaiser tous ces bruits et mettre fin aux intrigues, j'annonçai

l'intention de raccourcir le temps de mon congé et de retourner dès le

mois d'août à Londres, quoique bien résolu à n'en rien faire; je

sentais le besoin de prendre du repos après les eaux de Bourbon. Cela

suffit pour déjouer l'intrigue Flahaut-Sébastiani et on me laissa

tranquille. Je me prononçai en même temps très fortement contre

l'arrogance des Belges qui ne méritaient pas que notre gouvernement se

compromît pour eux, et je demandai qu'on les forçât de céder ce qui

était raisonnable. On ne suivit guère mes conseils sur ce point et on

se pressa, au contraire, fort à tort, à mon sens, de conclure le

mariage de Madame la princesse Louise d'Orléans avec le roi

Léopold, qui eut lieu à Compiègne le 9 août. Il était bien évident que

la conclusion précipitée de ce mariage ne pouvait qu'embarrasser nos

affaires, en augmentant les exigences des révolutionnaires belges et

français. Le roi de Hollande, heureusement, se chargea de nous tirer

d'embarras par la mauvaise foi qu'il apporta dans ses négociations

avec la conférence de Londres. Celle-ci, après de longues discussions,

écrites et verbales, avec les plénipotentiaires hollandais, n'ayant pu

aboutir à aucun résultat, se vit conduite à déclarer, par un protocole

qui porte la date du 1er octobre 1832, «qu'il était devenu nécessaire

d'employer des mesures coercitives contre la Hollande pour l'obliger à

exécuter les conditions du traité signé entre les cinq puissances et

la Belgique[5]». Il est vrai qu'après cette déclaration il y eut un

dissentiment, entre les membres, de la conférence, sur la nature des

mesures coercitives à employer. Les plénipotentiaires d'Autriche, de

Prusse et de Russie ne consentirent à s'associer qu'à des mesures

pécuniaires, tandis que ceux d'Angleterre et de France se réservèrent

«de concourir à des mesures plus efficaces dans le but de mettre à

exécution un traité qui, depuis tant de mois, avait été ratifié

par leurs cours et dont l'inaccomplissement prolongé exposait à des

dangers continuels et croissants la paix de l'Europe». Le principe

ainsi posé, il s'agissait d'en faire découler les conséquences et

c'était pour obtenir ces conséquences que je me décidai à retourner à

Londres dans les premiers jours d'octobre 1832. Toutefois, avant de me

mettre en route, je tenais à être sûr qu'on était enfin parvenu à

former à Paris, un ministère qui offrît des conditions de solidité et

de durée. J'en obtins l'assurance de la bouche même du roi, la veille

de mon départ pour Londres le 9 octobre 1832[6].

Je crois ne pouvoir mieux donner l'idée de la situation du nouveau

cabinet français et de celle qu'il me faisait à Londres qu'en insérant

ici les lettres que les principaux membres de ce cabinet m'adressèrent

le 11 octobre, le lendemain de mon départ.

[5] Cette déclaration était celle du plénipotentiaire anglais. Le

plénipotentiaire français était encore plus affirmatif. Il

adhérait, disait-il, en tous points à cette déclaration, et en

outre, «réservait à son gouvernement, pleine faculté d'agir pour

l'exécution du traité conclu avec la Belgique, ainsi que le droit

lui en est acquis, et suivant ce que la teneur de ses engagements

et l'intérêt de la France pourront exiger».

Quant aux mesures de coercition pécuniaire sur lesquelles la

conférence, ainsi qu'il est dit un peu plus loin, était tombée

d'accord, elles consistaient à libérer la Belgique des arrérages

échus envers la Hollande depuis le 1er janvier 1832, et à

défalquer un million de florins par semaine du montant des dettes

de la Belgique envers la Hollande, dans le cas, où au bout d'un

délai à fixer, la radiation des arrérages ne produirait pas

l'effet qu'il était permis d'en attendre.

[6] C'était le ministère dit du 11 octobre; il était composé

ainsi qu'il suit: Présidence du conseil et guerre, le maréchal

Soult; affaires étrangères, le duc de Broglie; intérieur, M.

Thiers; finances, M. Humann; instruction publique, M. Guizot. MM.

Barthe, d'Argout et de Rigny demeurèrent à la justice, au

commerce et à la marine.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 14 / 313 题