Dans lequel Marcel fait à l’improviste une découverte étrange et qui lui
prouve que toutes les légendes ne sont pas des contes.
Marcel avait accompli, à lui seul, un véritable miracle qui rappelait
les travaux mythologiques des géants. Il avait fait le travail de dix
hommes. Vouloir, c’est pouvoir, dit un proverbe. Il avait voulu, et il
avait accompli des prodiges.
Non loin de sa demeure, deux ruisseaux assez larges tombaient des
rochers, en formant des chutes assez considérables. Il résolut de les
utiliser et d’y construire deux _moulins à eau_: le premier destiné à
scier des planches; nous savons que Marcel possédait une scie; ce
travail était donc comparativement facile pour un ouvrier et un
mécanicien habile comme l’était le jeune homme. L’autre, dont il voulait
faire un moulin à farine, était d’une exécution plus difficile; il ne
désespéra pourtant pas d’y réussir. L’engin principal, la meule, lui
manquait. Il résolut d’en fabriquer une. Grâce aux livres d’agriculture
qu’il avait achetés à Grenoble, il avait pu compléter la science acquise
qu’il avait déjà sur ces genres de travaux. Il étudia avec la plus
sérieuse attention les plans et la coupe des deux moulins projetés par
lui; bientôt, il ne douta plus du succès; la meule seule l’inquiétait;
en somme, c’était l’instrument essentiel du moulin à farine. La scierie
fut construite entièrement, en moins de trois mois, et fonctionna à
merveille. Marcel s’occupa du second problème.
Cette année-là, par une exception extraordinaire dans ces régions
élevées, l’hiver fut très doux, en dehors de quelques orages. La
température ne descendit guère au-dessous de six à huit degrés
au-dessous de zéro, même au plus fort de l’hiver. Le jeune ingénieur put
donc vaquer en toute liberté à ses occupations ordinaires sans souffrir
du froid, ni être arrêté par les neiges, qui furent fort rares et
fondaient presque aussitôt après être tombées. Le lac ne fut recouvert
que d’une couche très mince de glace; la plupart des ruisseaux ne
gelèrent même pas.
Marcel, profitant de cette clémence inaccoutumée de la température,
poussait vivement ses travaux et profitait du temps dont il pouvait
disposer pour faire de longues et minutieuses explorations sur la
corniche. Il l’étudia, pour ainsi dire, centimètre par centimètre, et la
connut bientôt dans ses moindres détails. C’est ainsi qu’il fit, alors
qu’il y pensait le moins, de précieuses découvertes, que rien ne pouvait
lui faire pressentir.
Nous avons dit qu’il avait conservé son potager de la hutte, qu’il
l’avait agrandi et l’avait entouré de terrains défrichés et ensemencés.
Les cendres résultant de l’incendie, mises en tas, après avoir été
fouillées et refouillées, avaient été employées comme engrais dans les
nouvelles cultures. A l’époque des labours d’automne et des semailles,
Marcel s’était mis à l’œuvre avec son ardeur accoutumée, transportant
les cendres dans sa brouette, les étalant et les mélangeant avec soin
aux terres fraîchement remuées.
Ce travail, assez fatigant, tirait à sa fin. Marcel chargeait la
dernière brouette, et, avec sa pelle, il raclait la terre avec soin,
lorsqu’il lui sembla que le fer de son outil, en grattant le sol,
rendait un bruit singulier. Il crut s’être trompé et renouvela
l’expérience en redoublant d’attention. Cette fois, non seulement la
pelle rendit le même son, mais elle se heurta tout à coup contre un
corps dur, qui lui opposa une sérieuse résistance. De plus en plus
intrigué, le jeune homme s’arrêta et réfléchit. Après quelques instants,
il se pencha vers l’obstacle, le déblaya, et, à sa grande surprise, vit
un fort anneau de fer.
Il demeura pensif, regardant autour de lui, essayant de reconstituer
dans sa mémoire la situation exacte de la hutte, et la place que devait,
avant l’incendie, occuper cet anneau de fer si singulièrement découvert.
Sa surprise était d’autant plus grande, que le sol de la cabane était
une aire en terre battue; il se disait avec raison que si, pendant qu’il
habitait la demeure du pâtre, cet anneau avait été à découvert, il
n’aurait pas manqué de l’apercevoir. Ce mystérieux anneau devait donc
être enterré ou dissimulé sous quelque meuble. A force de se creuser la
tête, Marcel finit par établir sa place exacte. Il devait être dissimulé
par le coffre servant de lit au pâtre; et, pour plus de sûreté, caché
sous une couche de terre plus ou moins épaisse. En effet, s’il en eût
été autrement, soit pendant qu’il bouleversait la paillasse de ce maigre
grabat, soit lorsqu’il l’avait enlevé, Marcel aurait évidemment
découvert l’anneau placé à fleur du sol.
Il y avait donc là une trappe soigneusement cachée et recouvrant, selon
toutes probabilités, l’entrée d’une cave, d’un souterrain quelconque,
ou, tout au moins, d’un caveau. Mais que renfermait ce caveau?
Les paysans méridionaux, surtout les Provençaux, sont avares, méfiants
et cachottiers. Ce sont là leurs moindres défauts et leurs péchés
mignons; Marcel les connaissait de longue date et savait à quoi s’en
tenir sur leur compte.
--Il y a peut-être là tout un magasin très curieux, murmura Marcel, qui
s’agenouilla sur le sol et commença à enlever la terre avec précaution,
tout autour de l’anneau. Bientôt, ainsi qu’il l’avait prévu, à une
profondeur de quelques centimètres, il vit le bois apparaître. Il
redoubla d’efforts, et, en moins d’une heure, toute la plaque fut mise à
découvert sur un carré de 1m,25 de côté; l’anneau formait le centre.
Cette trappe était en bois de chêne. Recouverte de larges plaques de
fer, elle reposait sur quatre rainures en ciment. Marcel nettoya les
joints avec le plus grand soin et se releva, pensif.
--Ceci n’est pas l’œuvre d’un pâtre, murmura-t-il. Le travail est trop
bien exécuté. Il y a là un mystère! Dans quel but a-t-on pu faire, dans
ces montagnes isolées, une cachette de ce genre? Car, évidemment, c’est
une cachette. Par qui a-t-elle été construite? Qu’y a-t-on enfermé?...
Il saisit alors un levier en fer, en passa l’extrémité dans l’anneau et
pesa fortement.
La trappe ne bougea pas; il redoubla de vigueur, elle oscilla
légèrement.
--J’y arriverai, dit Marcel; seulement, je m’y suis mal pris. C’est à
recommencer mais dans d’autres conditions.
Il alla chercher des pierres de différentes grosseurs, les plaça à sa
portée, puis il reprit son levier. Mais, au lieu de le passer dans
l’anneau, il en introduisit la pince dans un des joints de la trappe et
il fit une pesée lente, de plus en plus vigoureuse. La trappe se souleva
légèrement d’un demi-pouce au plus. Marcel poussa du pied une petite
pierre qu’il introduisit dans la solution de continuité qui s’était
produite. Il recommença à peser, et, au fur et à mesure que la plaque se
soulevait, il poussait des pierres plus grosses, afin de l’empêcher de
retomber. Ce travail était lourd et extrêmement pénible. Marcel
s’arrêtait, reprenant haleine, et se remettait à l’œuvre avec une
nouvelle ardeur. Après une heure d’efforts, la plaque était soulevée de
cinquante centimètres environ. Le jeune homme passa une corde dans
l’anneau, il disposa un lit de pierres formant une pente de
quarante-cinq degrés, saisit la corde qu’il fit passer sur la maîtresse
branche d’un pin placé à l’arrière de la trappe, et, réunissant toutes
ses forces, il donna une secousse vigoureuse: la plaque, cédant, se leva
toute droite. Marcel donna une secousse nouvelle, fila doucement la
corde, et la trappe se coucha sur l’amas de pierres disposé pour la
recevoir. Grâce à cette façon de procéder, rien ne lui serait plus
facile que de refermer l’ouverture quand il le jugerait convenable. De
plus, il ne risquait pas de la voir se refermer toute seule et à
l’improviste. Il se hâta de se pencher sur l’orifice qui venait d’être
mis à découvert. Il aperçut les premières marches d’un escalier; mais ce
fut tout. Une obscurité complète régnait au fond du trou béant. Cela ne
l’inquiéta que médiocrement, il savait comment se procurer de la
lumière; en moins d’un quart d’heure, il eut confectionné une
demi-douzaine de torches en sapin. Il les attacha en faisceau derrière
son dos, en alluma une qu’il tint à la main, et pénétra résolument dans
le caveau, suivi fidèlement par ses chiens. L’escalier avait vingt
marches; Marcel les compta. Quand il atteignit le sol, il inspecta
l’endroit où il se trouvait. C’était une salle voûtée, assez grande, de
forme circulaire, et haute de plus de trois mètres. Une centaine de sacs
de ciment étaient empilés dans un coin. Près d’eux, des outils de maçon,
auges, truelles, etc., etc.; une meule à affûter des outils toute
montée, des instruments de terrassier destinés non seulement à
transporter les terres, mais encore à creuser le roc. C’étaient des
découvertes précieuses pour le solitaire, et une véritable bonne
aubaine; aussi ne regretta-t-il pas le rude travail que cela lui avait
coûté. Cette salle était entièrement construite en quartiers de roche
cimentés, le sol et l’escalier étaient fabriqués de même.
Une chose inquiétait sérieusement le jeune homme. Cette salle, si
solidement et si soigneusement construite, n’avait, en apparence du
moins, aucune autre issue que la trappe.
--Cela n’est pas possible, grommelait-il. Il y a là-dessous quelque
rouerie qu’il importe que je découvre. Les gens qui ont construit ce
caveau ne peuvent l’avoir fait tout exprès pour y serrer les outils et
les matériaux qui leur servaient à cette œuvre. Une semblable hypothèse
serait absurde. Il y a donc une issue secrète qu’il me faut trouver.
Cherchons, puisque rien ne me presse.
Et il chercha. Partout la muraille lisse ne laissait apercevoir aucune
solution de continuité.
Ses chiens le suivaient pas à pas, marchant quand il marchait,
s’arrêtant quand il s’arrêtait. Il avait déjà fait plusieurs fois le
tour de la salle, il commençait à désespérer. Cette issue secrète, sur
l’existence de laquelle il n’avait aucun doute, continuait à échapper à
ses recherches; en désespoir de cause, il allait renoncer à ses
investigations après avoir, avec un marteau, sondé l’épaisseur des
murailles, quand tout à coup, Petiote s’arrêta subitement et tomba en
arrêt devant une partie du mur située précisément en face de l’escalier,
mettant le museau à terre et soufflant bruyamment en remuant la queue
avec fureur.
--Il y a quelque chose, murmura Marcel; Petiote a trouvé l’issue. C’est
là, n’est-ce pas? ajouta-t-il, en s’adressant à la bonne bête.
Petiote remua la queue de plus belle, fixa sur son maître un regard
rayonnant d’intelligence et aboya joyeusement.
--C’est bien! murmura son maître; puisque vous le dites, mademoiselle,
je trouverai, dussé-je démolir la muraille. Merci, vous êtes une
excellente fille.
Il s’approcha alors de la paroi, l’examina point par point avec une
minutieuse attention, regardant pour ainsi dire comme avec une loupe les
moindres accidents de la pierre.
Soudain il tressaillit et s’arrêta. Il avait aperçu, dessiné sur un
moellon, un _I_ gothique microscopique. Le point de cet i était formé
par un clou dont la couleur se confondait presque avec la teinte de la
pierre. Il appuya légèrement sur ce clou.
A sa grande surprise, un pan tout entier de la muraille tourna sur
lui-même sans produire le moindre bruit, et démasqua l’entrée d’un
souterrain.
--Oh! oh! murmura-t-il, cela se complique; allons jusqu’au bout. Et il
pénétra dans la galerie: elle était large de près de deux mètres, haute
de trois au moins, creusée dans le roc vif; elle formait plusieurs
détours. Le sol était formé d’un sable jaune très fin; l’air y pénétrait
sans doute par d’imperceptibles fissures, car on y respirait à l’aise.
Après avoir marché assez rapidement pendant au moins un quart d’heure et
suivi tous les détours du souterrain, Marcel se trouva subitement arrêté
par une muraille de roche calcaire.
--Bon! encore la même plaisanterie, s’écria-t-il; cette fois, je ne m’y
laisserai pas prendre.
Et il recommença ses recherches. Presque aussitôt il découvrit un _A_
gothique dont la pointe était faite d’un clou. Il le pressa, comme la
première fois, et non moins silencieusement, la muraille tourna sur
elle-même et démasqua un escalier. Il s’y engagea, et quand il eut
franchi trente marches, il rencontra une porte secrète désignée par un
_D_ gothique.
Il pénétra alors dans une vaste caverne naturelle, divisée en plusieurs
compartiments. Le premier regorgeait de vases d’église, croix,
encensoirs, ostensoirs, candélabres, flambeaux. C’était le trésor d’une
église ou d’une abbaye; on y voyait étinceler des calices, des patènes
d’or et d’argent, et, entassées dans des coffres, des monnaies d’or et
d’argent de tous les pays. Les autres compartiments étaient pleins de
meubles précieux, tapisseries de haute lisse, tableaux des anciens
maîtres de toutes les écoles, œuvres des peintres vénitiens, romains,
français, hollandais, flamands, espagnols. Là se trouvaient réunies
d’incalculables richesses, des vitraux précieux et de nombreuses caisses
remplies de feuilles de verre.
D’où provenaient ces trésors? Comment les avait-on transportés là? A
force de se creuser la cervelle, Marcel se rappela une légende qui avait
cours dans la montagne et que les pâtres se racontaient le soir au coin
du feu. Il n’avait d’ailleurs jamais voulu en croire un traître mot. Du
temps de la grande révolution, disait-on, plusieurs prêtres de Lyon et
de Grenoble, réunis à des religieux de la Grande-Chartreuse, croyant
leur vie en danger, s’étaient réfugiés dans la montagne.
Là, ils avaient vécu pendant près d’une année assez tranquilles sous la
protection des pâtres, qui pourvoyaient à leur nourriture et achetaient
pour eux des vivres dans les fermes. Un jour, une bande de malfaiteurs
venus, on ne sait d’où, accoururent, dit-on, pour profiter des discordes
civiles. Ils avaient découvert la retraite des fugitifs, l’avaient
cernée pendant la nuit, et avaient impitoyablement massacré tous les
religieux réfugiés dans la grotte. Cette légende semblait se rapporter
assez bien à la découverte imprévue faite par Marcel. Mais il rejeta
bientôt cette explication.
--Les gens qui auraient massacré les proscrits, pensa-t-il, auraient
évidemment emporté avec eux ces immenses richesses, ou tout au moins je
retrouverais les os blanchis de ces pauvres victimes.
Or, rien ne confirmait ces hypothèses. Meubles, tapisseries, tableaux,
ornements d’église, etc., étaient là, rangés dans l’ordre le plus
parfait et aucun ossement n’était visible.
Tout en faisant ces réflexions, Marcel découvrit une nouvelle issue
secrète aboutissant à une grotte naturelle, large, haute et profonde,
mais s’ouvrant par une vaste entrée sur une plate-forme assez grande de
la montagne.
Lorsqu’il eut promené ses regards investigateurs autour de lui, tout lui
fut expliqué.
La légende était vraie.
Les ossements des prêtres et des religieux, blanchis par les ans,
gisaient là sans sépulture, et formaient de petits amas d’une blancheur
mate, auxquels se mêlaient quelques lambeaux de serge noire jaunie par
le temps.
Les cadavres étaient là où ils étaient tombés sous les coups de leurs
assassins.
Marcel reconstitua en un instant, dans son esprit, ce lugubre événement
tel qu’il avait dû se passer, et, reprenant mot à mot la légende, il
pensa:
Les prêtres et les moines réfugiés dans la grotte, avertis, dit-on, du
danger qui les menaçait, avaient-ils essayé de fuir? Quelque courageux
que puissent être des gens menacés de mort, leur premier mouvement comme
leur premier devoir est de tâcher d’échapper à leurs assassins.
La première pensée des fugitifs avait donc été sans doute d’abandonner
leur refuge pour en chercher un autre plus sûr; mais, abandonner la
garde du trésor de l’église ne constituerait-il pas une véritable
désertion? Ces richesses confiées à leurs soins ne deviendraient-elles
pas la proie des bandits? Sans doute, dans cette perplexité, ils se
mirent en prière, et se plaçant sous la garde de Dieu, ils attendirent
les événements.
Mais qui pouvait leur dicter ce devoir impérieux et cette abnégation
sublime?
Nous allons dire en quelques mots comment Marcel s’expliqua les faits
qui avaient dû avoir lieu.
Depuis la convocation des États-Généraux, le clergé français avait
compris le mot de l’abbé Sieyès: «Nous combattons pour mettre au-dessus
ce qui est dessous et au-dessous ce qui est dessus.»
Cette phrase si courte contenait le programme de l’avenir; il ne
s’agissait plus de réformes plus ou moins sérieuses, mais d’une
révolution complète à la suite de laquelle les vaincus, quels qu’ils
fussent, seraient proscrits et mis hors la loi par les plus forts.
Le cardinal de Lyon, primat des Gaules, un des plus puissants seigneurs
du royaume à cette époque, prévoyant l’orage, résolut de prendre ses
précautions. Il s’entendit avec plusieurs évêques et ses suffragants.
Dans une réunion secrète, on résolut de mettre sans retard, à l’abri de
l’orage, les trésors les plus précieux de l’Église et d’attendre les
événements.
Le Général des Chartreux, aidé des Pères et des Frères du monastère
placé au fond du désert, se chargea volontiers de faire construire, sur
un plateau ignoré des Alpes, une cachette sûre dans laquelle on
enfouirait les trésors précieux, au triple point de vue de la religion,
des beaux-arts et de la richesse.
Cette cachette fut en effet construite dans les admirables conditions de
sécurité que nous avons dites; le secret en fut scrupuleusement gardé.
Quatre ans furent nécessaires pour mener à bien cette œuvre difficile.
On s’occupa alors à mettre en sûreté ces richesses accumulées pendant
des siècles dans les églises et les couvents. Le temps pressait; on
était arrivé aux jours les plus difficiles de 1793. La France
républicaine, envahie de toute part par les nations étrangères, déchirée
chez elle par la guerre civile, la plus terrible et la plus dangereuse
de toutes, la France blessée, meurtrie, et presque aux abois, se
défendait avec l’énergie du désespoir et l’enthousiasme de la liberté!
Rendant coup pour coup, elle faisait arme de tout bois pour maintenir
au-dehors l’intégrité de ses frontières et établir à jamais au-dedans
les droits de l’homme et du citoyen.
Vingt-cinq prêtres furent délégués pour exécuter, dans le plus grand
secret, le transport de ces richesses incalculables. A la plupart de ces
pauvres religieux ou prêtres, on ne fit que des demi-confidences. Six
d’entre eux, seuls, connaissaient le secret tout entier.
Lorsque le trésor eut été enfoui dans les entrailles de la terre, les
chefs choisis par l’archevêque déclarèrent à leurs compagnons que tous
avaient été désignés, en raison de leur vertu et de leur piété, pour
veiller jour et nuit sur les objets sacrés confié à leur garde.
Lorsque le secret de leur refuge fut connu par les bandits, qui
profitaient de ces époques troublées pour promener partout le massacre
et le pillage, les montagnards conseillèrent aux religieux de s’enfuir
au plus vite et de gagner une autre cachette qui leur avait été préparée
par leurs soins pieux. Les saints hommes, craignant que leur disparition
n’exaspérât leurs ennemis et que dans la rage de les voir à l’abri de
leurs poursuites, les bandits ne découvrissent le trésor et n’y
portassent leurs mains sacrilèges, firent avec un dévoûment plus
admirable que réfléchi le sacrifice de leur vie. Ils espéraient que leur
froide résignation désarmerait les assassins et que ceux-ci, ne trouvant
là que de pauvres prêtres désarmés et prêts à mourir, ne pousseraient
pas plus loin leurs recherches.
Cette dernière partie de leurs prévisions se réalisa seule. Les bandits,
furieux de ne rien trouver des richesses dont ils avaient espéré
s’emparer, massacrèrent lâchement ces hommes sans défense et se
retirèrent les bras rouges du sang de ces innocentes victimes.
C’est par suite de cet événement terrible que le trésor sacré avait été
perdu pour tout le monde. Ceux qui seuls en possédaient le secret
l’ayant emporté avec eux dans la tombe.
Plus tard, lorsque des temps plus calmes furent revenus, l’ancien
cardinal-archevêque de Lyon était mort; son successeur fit faire, dans
les Alpes, de minutieuses recherches qui restèrent infructueuses. Nul ne
trouva rien.
Certaines parties des montagnes bouleversées par les ouragans et les
éboulements avaient complètement changé d’aspect. Les quelques points de
repère que l’on avait notés, avaient disparu. Il fallait en prendre son
parti et renoncer pour toujours, peut-être, à rentrer en possession de
cet immense trésor.
Le hasard, comme on le voit, avait favorisé Marcel, en lui faisant, sans
qu’il y songeât, retrouver ces richesses, si longtemps et si vainement
cherchées.
Du reste, à quoi toutes ces choses précieuses pouvaient-elles lui être
utiles dans la situation où il était placé? Il se rappela en souriant le
coq de la fable qui a trouvé une perle et dont un simple grain de mil
ferait bien mieux l’affaire. D’ailleurs, quand bien même il eût trouvé
l’utilisation de ces trésors, son honnêteté lui imposait le devoir de le
rendre intact à ses propriétaires dès que cela lui serait possible.
Le seul bénéfice réel qu’il retira de cette découverte fut la provision
de ciment, de plâtre, d’outils dont il s’empara, ainsi que de la meule à
affûter, et les caisses de verre qui lui servirent à vitrer ses fenêtres
et construire une serre chaude.
Après avoir pieusement donné la sépulture aux restes des infortunés
religieux, il plaça une croix sur leur tombe. Il referma ensuite toutes
les issues qui lui avaient livré passage, enleva le ciment et tout ce
qui pourrait lui être utile pour ses constructions et transporta le tout
dans sa grotte. Il se mit aussitôt à l’œuvre pour faire son moulin à
farine.
Grâce à ses nouveaux outils, crics, leviers, palans, échafaudages, il
réussit à se fabriquer avec un quartier de rocher dure une meule
convenable d’un poids suffisant et très bien travaillée.
Deux mois plus tard, le moulin fonctionnait et Marcel, sur l’emplacement
même de la trappe qui donnait accès dans le souterrain des religieux,
avait construit un charmant kiosque en briques, de forme octogone, et y
avait placé un plancher en bois dissimulant la trappe et ne la laissant
à découvert que grâce à un système d’ouverture dont il avait le secret.
Il s’était ménagé ainsi un charmant retiro.
Il se réservait de faire une excursion dans la partie de la montagne
qu’il avait découverte à l’issue du souterrain.
Peut-être trouverait-il là enfin un passage pour descendre dans les
vallées.