Où Marcel commence à sacrifier au confortable, après s’être donné le
nécessaire.
Quelques jours avant, Marcel avait fabriqué une seconde huche assez
profonde, posée sur quatre pieds et qu’il destinait à renfermer de la
farine dont il désirait faire une certaine provision à l’avance. Il fit
de cette huche un saloir. Il mit de côté les soies de la bête,
recueillit assez de saindoux pour en remplir un grand pot de grès; puis
il dépeça la laie avec l’habileté d’un charcutier et sala la viande du
sanglier. Dès qu’il eut fini, il s’occupa des marcassins. Il pouvait
sans inconvénient les garder quelques jours dans la niche où il les
avait placés provisoirement, mais, avant un mois, ils seraient gros et
auraient besoin d’air et d’espace. La température, qui s’adoucissait de
plus en plus, permettait à Marcel, chaudement vêtu, de travailler en
plein air; d’autre part, la besogne qu’il voulait faire était urgente:
il résolut de s’y mettre tout de suite et il le fit d’autant plus
volontiers qu’il avait de grands projets de culture et que bientôt il
allait avoir à piocher et à labourer les terres qu’il comptait
défricher. Il se mit immédiatement à l’œuvre; il s’agissait de
construire une habitation pour les marcassins.
Au sortir de la basse-cour, le ruisseau qui la traversait faisait une
courbe assez prononcée et donnait naissance à une sorte de marais
obstrué de plantes de toutes espèces. Ce marais avait environ une
dizaine de mètres de tour; le ruisseau reprenait au delà son lit normal
et allait se perdre définitivement dans le lac.
Cet endroit, éloigné d’une centaine de pas de l’habitation, parut à
Marcel convenable pour ce qu’il voulait faire; il limita à l’aide de
piquets un espace assez vaste. Il s’agissait d’entourer les quatre
façades de ce terrain d’un mur de six pieds de haut. A droite il
élèverait une double cloison en pierre au milieu de laquelle il
ménagerait une large porte et formerait ainsi une sorte de cabane qu’il
recouvrirait de paille. Le sol de cette hutte et du reste de l’enclos
serait pavé avec des pierres extraites du lac. Au bout de huit jours,
cabane, enclos et pavage furent terminés.
Après avoir étalé une épaisse et moelleuse litière dans la cabane,
Marcel alla prendre les marcassins l’un après l’autre et les installa
définitivement dans leur nouveau domicile. La première chose que firent
les animaux fut de s’aller plonger dans le marécage, où ils se
vautrèrent à qui mieux mieux, témoignant par des grognements de
satisfaction leur plaisir de n’être plus enfermés dans une cage obscure.
En moins de deux ou trois jours, ils étaient parfaitement habitués à
leur demeure, et lorsque Marcel vint leur porter à manger, ils
accoururent vers lui et lui firent fête en le regardant verser leur
pâtée dans une grande auge enfoncée dans le sol.
Pendant qu’il était en train de maçonner, la pensée vint à Marcel
d’exécuter un nouveau travail. Il songea à élever, en l’appuyant sur le
mur de la porcherie, une cabane de deux mètres de haut, assez profonde,
couverte en paille et pouvant être au besoin complètement close, surtout
pendant l’hiver, et qu’il orienterait en plein midi. Il construisit sous
cette cabane six espèces de supports en pierres cimentées, élevées de
vingt centimètres du sol bien battu, en forme d’aire et d’une forme
ronde.
Dès les premiers jours de son arrivée sur la corniche, Marcel avait
aperçu beaucoup d’abeilles.
Pendant l’hiver, tout en se livrant à d’autres travaux plus importants,
et pour occuper quelques rares loisirs, il avait construit en osier,
avec une perfection rare, six ruches qu’il comptait bien utiliser.
Il manquait de sucre; c’était pour lui une grande privation, car il
était gourmand à ses heures. Il comptait sur son ami Pierrot et Mme
Gigogne, au moment où ils sortiraient de leur sommeil hivernal, pour
l’aider à découvrir des essaims et à se procurer du miel. Outre le
sucre, les abeilles lui fourniraient de la cire, dont il saurait bien
trouver l’emploi. C’était donc un rucher pour six essaims qu’il avait
construit. Le moment venu, tout serait prêt pour recevoir et loger les
précieux hyménoptères.
Ces travaux terminés, Marcel résolut d’établir dans l’allée qu’il avait
plantée trois volières pour y enfermer les oiseaux, faisans, coqs de
bruyère, gelinottes, perdrix et cailles qu’il ne pourrait laisser courir
librement dans sa basse-cour.
Après avoir choisi une bonne exposition, il procéda à la construction de
ces volières; il les voulait fort grandes et carrées, ayant dix pieds de
façade et douze pieds de haut. Voici comment il procéda:
Les fondations en furent établies en pierres cimentées, élevées de
cinquante centimètres au-dessus du sol et larges de trente centimètres
seulement. Les angles de chaque volière furent formés de solides pieux
en chêne, arrondis et scellés dans la maçonnerie des fondations, le fond
en planches assemblées et assurées par de fortes traverses en bois. A la
hauteur de deux mètres, des cellules séparées par des cloisons et hautes
de soixante-quinze centimètres serviraient aux oiseaux, pour y établir
leurs nids quand ils voudraient couver. Chaque cellules aurait une
entrée particulière. Au-dessous, des perchoirs seraient établis pour la
nuit. Au moyen d’une saignée faite au ruisseau avant son entrée dans la
basse-cour, une rigole, peu large et peu profonde, coulerait en
diagonale sur le sol gazonné des volières et offrirait dans son lit,
tout garni de plantes aquatiques, des bains d’eau claire et fraîche aux
volatiles. Le corps même des volières serait en osier; elles se
termineraient en dôme et seraient recouvertes en paille. Un ou deux
arbres morts plantés à l’intérieur étendraient leurs branches et
formeraient des perchoirs. Des volets pourraient envelopper les volières
et les fermer complètement pour les mettre à l’abri des grands froids de
l’hiver. Marcel employa tout le mois de mars pour terminer cette
importante construction et le travail minutieux qu’elle nécessitait; il
en sortit complètement à son honneur.
Grâce à ses pièges, ses gluaux et quelques filets qu’il avait
confectionnés pendant la saison d’hiver, Marcel eut la joie de posséder,
après une dizaine de jours d’affût, une vingtaine d’échantillons de
chacune des espèces qu’il convoitait. Ces oiseaux s’habituèrent
promptement à une captivité d’autant plus douce qu’ils y trouvaient tout
ce qui pouvait leur rendre la vie agréable.
Marcel avait fort à faire; il passait ses journées entières à labourer,
à piocher, à abattre des arbres, à ensemencer des champs nouveaux dont
il se proposait de faire une ceinture autour de son habitation. Dès
l’aube, il était debout et donnait ses soins à ses cultures.
Il s’était fabriqué une herse et un rouleau, dont l’absence à l’automne
lui avait été douloureuse et pénible, et il se proposait, pour les faire
traîner sur ses semis du printemps, d’utiliser le bon vouloir et la
vigueur de ses deux ours.
Les graines rapportées de chez Pierre Morin vinrent aussi successivement
agrandir par des récoltes nouvelles les richesses déjà si considérables
de Marcel.
Dans ses moments perdus, ou à ses heures de rêverie, le jeune homme
herborisait et faisait des provisions de plantes utiles et médicinales.
Après les avoir fait sécher avec soin à l’ombre, il les enfermait dans
une armoire spécialement construite à cet effet, afin de les avoir
toujours sous la main si jamais le besoin venait de s’en servir. C’est
ainsi qu’il s’approvisionna de fleurs de mauve, de violette, de pensée,
de bourrache, de bouillon blanc. Les arbres lui fournirent la fleur de
tilleul et la fleur de sureau. Il fit des provisions de racines de
rhubarbe, de racines de guimauve et de la précieuse racine de gentiane.
Il mettait à chaque instant à profit ses connaissances botaniques. C’est
ainsi qu’il sema devant ses ruches encore vides un grand champ de
sarriette dont il avait trouvé les graines dans son sac; il savait, en
effet, qu’en dehors de sa saveur et de son parfum qui rend cette plante
précieuse par l’assaisonnement de certains mets, les abeilles en sont
friandes, et c’est le suc de ces fleurs qui donne au miel de Narbonne
son goût délicat et exquis.
Cette précaution ne fut pas vaine. Ce qu’il avait prévu arriva. Ses ours
lui firent découvrir plusieurs essaims dans les bois. Il réussit à s’en
emparer en les enfumant, et, outre une provision de miel et de cire qui
fut sa récompense, il transporta les abeilles fugitives dans ses ruches,
où elles ne tardèrent pas à s’habituer et à se plaire. Marcel, à qui
l’achèvement de ses travaux laissait d’assez grands loisirs, résolut de
mettre à exécution un projet depuis longtemps conçu, mais dont il
n’avait pas encore eu le temps de s’occuper.
Il s’agissait de tenter l’ascension des rochers d’où sortait la cascade,
et à la base desquels s’ouvrait la grotte dans laquelle il avait établi
sa demeure.
Cette masse énorme s’élevait à plus de cent mètres au-dessus du sol de
la corniche et devait être couronnée par une sorte de terrasse, car on
voyait d’en bas verdir à son sommet un grand nombre de sapins
centenaires. De ce côté, les rochers se reliaient à la montagne, mais
ils étaient si escarpés qu’il était matériellement impossible de
franchir leurs flancs abrupts et à pic. Du côté du lac, il semblait
qu’on pût en tenter l’escalade et atteindre le bois de sapins qui
formait le point culminant. Marcel s’était promis de construire sur le
sommet de cette aiguille une espèce d’observatoire. Il entreprit donc un
matin la douloureuse et difficile ascension. Les commencements furent
rudes, mais peu à peu, à sa grande surprise, et grâce à son agilité
surprenante, il vit les difficultés s’aplanir, et quand il fut parvenu
au but de ses désirs, il constata qu’un peu de travail lui permettrait
de se frayer un sentier commode sur les flancs rocailleux et d’atteindre
le sommet sans de trop grandes fatigues.
Du point élevé où il était parvenu, il voyait se dérouler devant ses
yeux un magnifique et immense panorama. Dans le lointain de l’horizon,
blanchissaient çà et là les maisons blanches de nombreux villages. Plus
près, mais encore éloignées, il apercevait, avec sa lorgnette
d’approche, des taches noires et mouvantes qui ne pouvaient être
produites que par des troupeaux. En effet, depuis quelques jours, la
saison était venue où les grands troupeaux des plaines arides de la Crau
arrivaient dans les Alpes pour y passer toute la belle saison. Marcel
demeura longtemps en admiration devant ce splendide et magique
spectacle. Il ne pouvait en rassasier ses yeux. Enfin, par un effort
suprême, il s’arracha à cette contemplation fascinatrice et se mit
résolument à l’œuvre. Il abattit sans pitié tous ces arbres vétérans du
sol, ne conservant qu’un bouquet touffu, presque impénétrable aux rayons
du soleil. Au centre de cette sorte de remise, qui ne comptait pas moins
d’une trentaine de mètres en carré, il construisit une cabane pour se
mettre à l’abri de la pluie; à l’entrée de la remise s’étendait un
bosquet naturel où il ne conserva que les arbustes et à travers lequel
il pouvait contempler l’horizon. Il garnit le bosquet et la cabane de
bancs, et d’escabeaux grossièrement construits, car il cherchait plus la
commodité que le luxe.
Cela fait, grâce au système des cordes qu’il avait établi, et dont les
extrémités tombaient sur l’esplanade, Marcel hissa, en guise de
pavillon, la toile décousue d’un sac qui avait contenu du blé et qu’il
avait trouvée dans la hutte du pâtre.
Au bout de quelques minutes d’efforts, il eut la satisfaction de voir
flotter à une hauteur vertigineuse dans les airs ce drapeau singulier,
qui devait, il l’espérait du moins, révéler à ses amis son existence et
le lieu de sa réclusion. Dès lors ce signal fut hissé tous les matins au
lever du soleil, et amené tous les soirs, à la nuit tombante. Cette
installation ne fut pas faite en un jour. Marcel mit près de deux
semaines à la terminer et à construire le sentier commode qui devait
conduire à ce qu’il appelait complaisamment son belvédère.
Bien souvent, depuis cette époque, lorsque ses travaux lui laissaient
quelques heures de loisir, il venait là en compagnie de ses chiens,
quelquefois même de ses ours, passer quelques heures, lire et rêver sous
son bosquet. A de certains jours même il y apportait son déjeûner. Il se
décida à y transporter, non sans peine, quelques sièges commodes, pour
remplacer ceux, un peu trop primitifs, qu’il y avait placés d’abord.
Après son repas, les regards plongés dans l’espace, il se laissait aller
à de douces ou mélancoliques rêveries, suivant les dispositions gaies ou
tristes de son esprit.
Un jour qu’il était venu déjeûner à son belvédère, après avoir achevé
son repas, il ouvrit un volume des _Essais_ de Montaigne et se disposait
à en savourer quelques pages. Tout à coup, il tressaillit, pencha son
corps en avant, et prêta attentivement l’oreille. Il lui semblait avoir
entendu le _hââou_ des montagnards, se parlant d’une cime à l’autre. En
effet, presque aussitôt, un second _hââou_ plus rapproché se fit
entendre. Un tremblement nerveux s’empara de Marcel. La foule de pensées
et de souvenirs qui envahit son cœur couvrit de pâleur son visage.
Il ne pouvait voir ceux qui s’appelaient ainsi au travers l’espace, et
ne pouvait être vu par eux. Il subissait pourtant un sentiment d’émotion
irrésistible. Il se leva, s’approcha des bords de l’esplanade, se pencha
dans le vide, et, à son tour, il poussa à plein gosier un _hââou_
strident qui bondit à travers les airs et alla se répercuter aux échos
des mornes. Presque aussitôt, la réponse se fit entendre de plusieurs
côtés. Il y eut un court silence; puis, tout à coup, plusieurs voix
fortes et bien timbrées entonnèrent en chœur un chant montagnard, dont
les paroles arrivaient nettement aux oreilles du solitaire. Les
chanteurs invisibles étaient sans doute placés au-dessous de Marcel; les
voix montaient à lui, distinctes et vibrantes.
Rien ne saurait rendre l’émotion poignante que ressentit Marcel, en
entendant chanter, si près de lui, cet air populaire.
Depuis quelques minutes, les voix mystérieuses s’étaient tues. Marcel
écoutait encore, enfiévré par cette scène étrange. Tout à coup, cédant
au désir d’entendre une fois encore le son de la voix humaine résonner à
son oreille, il poussa un éclatant _hââou_!
La réponse lui arriva après un instant, mais faible et assez éloignée
déjà. Sans doute, les chanteurs s’en retournaient. Le jeune homme
revint, pensif, s’asseoir sous son bosquet. Il rêva longtemps à cette
scène à la fois si émouvante et si douloureuse pour lui. Était-ce
seulement le hasard qui avait conduit ces gens, sans qu’ils le sussent,
assez près de lui pour qu’il pût les entendre et leur répondre?
Ne seraient-ce pas plutôt ses amis, qui, ayant aperçu son signal,
étaient venus pour s’assurer de son existence, et en lui montrant qu’ils
ne l’avaient pas oublié, l’assurer qu’il pouvait compter sur eux?
Un fait, peu important en lui-même, le faisait pencher vers cette
dernière hypothèse. Les chanteurs avaient ajouté au refrain de la
chanson le _hââou_, qui n’en faisait pas partie.
Ce _hââoulement_ répété devait évidemment avoir un sens; Marcel
supposait qu’il s’adressait à lui.
Bientôt, cette croyance s’incrusta si bien dans son cœur, qu’à chaque
instant il s’attendait à voir apparaître ses amis, ou, tout au moins, à
recevoir de leurs nouvelles.
Mais ce fut en vain qu’il s’établit presque à demeure à son
observatoire; il ne vit et n’entendit plus rien. Un calme majestueux
continuait à régner partout.
Peu à peu l’impression que lui avait causée cette scène diminua et finit
par disparaître. Son esprit, préoccupé de mille choses relatives à ses
travaux, s’attacha à de nouvelles pensées. Ce fait finit donc, sinon par
s’effacer complètement de sa mémoire, du moins, par ne plus lui
apparaître que comme quelque fantaisie singulière du hasard.
Un mois plus tard, il constata que c’était l’anniversaire de son arrivée
sur la corniche: un an, jour pour jour, s’était écoulé depuis la
catastrophe qui l’avait jeté dans ce désert, meurtri, désespéré et
presque dénué de tout. En songeant aux changements prodigieux opérés par
son travail et son courage, il éleva son âme reconnaissante vers
l’auteur de toutes choses, qui l’avait si constamment protégé. Il sentit
alors redoubler son énergie et ses forces, pour lutter contre les
calamités qui, peut-être, viendraient encore l’assaillir et lui imposer
de nouvelles épreuves.
Il se sentait devenu un homme, parce que le malheur lui avait appris la
patience et la résignation, en lui donnant l’expérience et la fermeté
inébranlable.
L’enfant avait complètement disparu et avait cédé la place à l’homme,
dans la sincère et véritable acception du mot.