Quelle fut la deuxième journée de Marcel sur la corniche.
Telle fut la situation affreuse de Marcel, lorsque, grâce aux caresses
de sa chienne, le seul ami qui lui restât, il ouvrit enfin les yeux
après un évanouissement prolongé. Il jeta autour de lui un regard effaré
qui ne voyait pas; il s’appuya à la paroi du roc, laissa tomber ses bras
inertes, et, l’œil troublé, le regard fixé dans l’espace, les traits
livides et convulsés, il demeura immobile, répétant d’une voix morne et
silencieuse, sans avoir conscience de ses paroles:--Mon Dieu! mon Dieu!
oh! mon Dieu! Cette atonie presque cataleptique se prolongea assez
longtemps, malgré les efforts continus de Petiote, qui semblait avoir
l’intuition de l’état dans lequel il se trouvait, et s’ingéniait de
toutes les façons pour l’en faire sortir. Elle faisait entendre des
aboiements répétés et le tirait avec force par ses vêtements afin
d’attirer son attention. Mais rien ne réussissait à l’éveiller de son
atonie. Le jeune homme semblait changé en statue; il ne voyait,
n’entendait rien et continuait de répéter machinalement et sans
cesse:--Mon Dieu! oh! mon Dieu! Tout à coup son corps fut secoué par un
tremblement nerveux; le sang s’échappa de ses narines; puis, presque
aussitôt, il fut pris de nausées spasmodiques, suivies de vomissements.
Le sang noir, épais, plein de caillots, ne coula d’abord que
difficilement, presque goutte à goutte; mais, peu à peu, il devint plus
clair, plus rouge, et coula en abondance. Bientôt ce flux s’arrêta, les
vomissements cessèrent; les traits perdirent la teinte terreuse qui les
avait envahis; le regard s’éclaira. C’était le réveil de
l’intelligence.--Oh! mon Dieu, que je souffre! s’écria-t-il avec un
accent douloureux impossible à rendre.
Le tremblement nerveux s’arrêta.
Cette hémorragie nasale, en remplaçant une saignée, avait empêché
l’asphyxie et prévenu les plus graves accidents cérébraux. Peu à peu une
torpeur générale et irrésistible s’empara de lui; il s’enveloppa tant
bien que mal dans sa limousine, après s’être débarrassé de ses bagages;
ses yeux, encore mouillés de larmes, se fermèrent; il se laissa aller en
arrière et s’endormit d’un sommeil de plomb, presque léthargique.
Ce phénomène étrange, qui se présente presque toujours après les grandes
crises causées par une douleur intense, n’a rien d’inquiétant. Il
résulte de l’ébranlement du système nerveux démesurément surexcité et de
la fatigue du cerveau. Tous deux tendent à rentrer dans leur état
normal, pendant ce sommeil qui est ainsi bienfaisant et réparateur.
Petiote, voyant son maître endormi, se coucha près de lui, de façon à
l’abriter, autant que possible, contre le froid de la nuit. Le jeune
homme dormit ainsi pendant près de dix heures; on l’eût cru mort, tant
il était immobile, si le souffle aigu de sa respiration n’avait prouvé
le contraire.
Lorsque le jeune homme, grelottant de froid, s’éveilla enfin, il promena
un regard attristé autour de lui et ses larmes recommencèrent à couler,
plus abondantes et plus amères. Il se sentait perdu.
Que faire en effet? Que devenir, seul, abandonné sur cette corniche où
nul ne pouvait atteindre et lui porter secours? Il était là, prisonnier,
mieux gardé contre la fuite par l’abîme qui l’environnait que par les
murs et les verrous d’une prison. Comment pourrait-il vivre en ce lieu?
Quand les provisions qu’il possédait encore seraient épuisées, et
c’était une question de quelques jours à peine, comment les
remplacerait-il? Il lui faudrait donc mourir de faim, se précipiter dans
l’abîme ou se briser la tête contre les rochers. Toutes ces réflexions
bouillaient et se heurtaient dans son cerveau, sans qu’il lui fût
possible de répondre à une seule. Un sanglot déchira sa poitrine; il
laissa tomber sa tête dans ses mains et ses larmes redoublèrent.
Soudain, il tressaillit et se redressa subitement en prêtant l’oreille.
Cinq chèvres étaient arrêtées à l’entrée de la grotte et le regardaient
en bêlant tristement. Ces chèvres avaient les mamelles tellement
gonflées que le lait tombait à terre.
--Oh! s’écria Marcel, oh! je vous remercie, mon Dieu! Quand je
désespère, vous me criez: courage! Vous ne m’abandonnez pas; je ne
m’abandonnerai pas moi-même. Toute sa force, toute sa volonté, étaient
revenues. L’espoir, ce bien suprême des malheureux, était rentré dans
son cœur.
Il connaissait trop les animaux. Et tout lui fut expliqué en un instant.
Ces chèvres appartenaient évidemment à un troupeau. Entraînées trop loin
de leurs compagnes et de leur pasteur par leur humeur capricieuse et
vagabonde, elles avaient été surprises par l’éboulement, avaient fui
éperdues, et avaient erré à l’aventure en essayant peut-être de
retourner à leur bercail, mais le sentier était détruit. Ces chèvres
étaient évidemment celles qui avaient bondi effarées et qui, passant
près de lui presque à le toucher, au moment de l’éboulement, lui avaient
sauvé la vie en lui donnant l’éveil et en lui montrant la route à
suivre. Le jeune homme les appela, ainsi que les pâtres ont coutume de
le faire. Rassurées par cet appel amical, les charmantes bêtes
s’approchèrent doucement et sans manifester la moindre crainte, ni de
l’homme, ni du chien. Ce dernier, du reste, pour ne pas les effrayer,
s’était gravement assis et remuait la queue.
Marcel regarda machinalement autour de lui. Une difficulté se
présentait; le lait que les chèvres venaient lui offrir était pour lui
un aliment précieux; malheureusement, il fallait un récipient pour le
recueillir. Les yeux du jeune homme tombèrent tout d’abord sur son
chapeau. Il était de feutre, mou, et à larges bords; soudain, il se
frappa le front et se prit à sourire. Il avait trouvé une solution du
problème. Sa gaîté était revenue; il ne songeait plus à mourir. En
passant à Grenoble, Marcel avait acheté une paire de forts souliers et
une paire de grandes bottes, dont il avait besoin pour monter à cheval.
Bottes et souliers étaient neufs et n’avaient pas encore servi.--Bah!
s’écria-t-il gaîment. A la guerre comme à la guerre! Je ne veux pas
perdre ce lait qui nous fera un si excellent déjeûner, à Petiote et à
moi. Plus tard nous verrons à trouver autre chose. Sans hésiter, il
détacha bottes et souliers et se mit à traire les chèvres en emplissant
d’abord les souliers.
Le troupeau si providentiellement donné par l’ouragan au jeune homme se
composait de quatre belles chèvres et d’un bouc magnifique.
Le premier récipient rempli, Marcel l’offrit à Petiote, qui lappa
joyeusement le lait sans se faire prier. Le second eut le même sort;
bref, la chienne but plus de trois litres de lait sans paraître le moins
du monde incommodée. Le jeune homme continua allègrement sa besogne.
Lorsqu’il l’eut enfin terminée, souliers et bottes étaient pleins, bien
que Marcel eût à plusieurs reprises rempli et vidé sa timbale. Les
chèvres, allégées du poids qui les fatiguait, bondirent gaîment et
disparurent comme elles étaient venues. Marcel ne s’inquiéta guère de
cette fuite; il savait qu’elles retourneraient d’elles-mêmes vers lui.
Après avoir fait ses ablutions au ruisseau que Petiote avait découvert
la veille, il revint à la grotte et s’occupa de son déjeûner. A présent
que ses inquiétudes étaient diminuées et que ses appréhensions n’étaient
plus aussi grandes, il sentait son appétit revenir, et cela d’autant
plus qu’il n’avait pas dîné la veille.
--C’est une économie, dit-il gaîment.
Il lui restait beaucoup de pain encore; mais il lui fallut entamer le
pâté, qui devenait pour lui une précieuse ressource. Il trempa du pain
dans du lait et déjeûna fort bien de cette façon, tout en partageant son
pain, son lait et même son pâté avec Petiote.
Son repas terminé, Marcel songea; il n’était au plus que dix heures du
matin, et il avait du temps devant lui.
--Récapitulons, se dit-il. A la suite d’une catastrophe inouïe, me voici
seul, séparé des autres hommes, de tous ceux que j’aime et qui m’aiment,
complètement livré à moi-même et obligé de me suffire sans autre appui
que celui de Dieu. En y joignant les efforts de mon courage et de ma
volonté, il est impossible que, dans un temps plus ou moins long, quinze
jours, peut-être un mois, je ne réussisse pas, à défaut d’une route
existante pour sortir d’ici, à en improviser une. Il s’agit donc de
vivre pendant ce délai que m’impose la fatalité; le problème est à peu
près résolu, quant à présent; je mangerai, me nourrirai, dans des
conditions modestes, il est vrai, mais, en somme, à peu près
suffisantes. Après cela, je pourrai à la rigueur manger mes chèvres, si
la faim me presse trop. Il s’arrêta, hochant la tête et fronçant le
sourcil.
--Non! s’écria-t-il résolument, je ne ferai pas cela. Je ne pourrais ni
tuer ni manger ces pauvres bêtes si douces qui m’ont doublement sauvé la
vie, en m’indiquant ma route et en me sauvant du désespoir! Je
chercherai ma nourriture, et je la trouverai. Je ferai comme Robinson!
A l’œuvre donc, et bon espoir!
Tout en faisant ces dernières réflexions, Marcel avait rechargé son
bagage et repris son bâton ferré. Il n’était plus le même; on l’aurait
cru transfiguré. Son regard étincelait, son visage rayonnait. Il se
sentait excité par une ardeur indicible.
--Puisque je suis condamné à _robinsonner_, dit-il en riant, il est
grand temps de commencer ma tâche.
Il quitta alors la grotte et il se mit résolument en route, non plus
cette fois pour chercher un passage dont il avait constaté la
non-existence, mais dans le but de visiter la corniche en détail, et de
s’assurer des ressources qu’elle pouvait lui offrir.
Cette fois, il s’avança directement en avant de façon à couper en deux
les champs sur lesquels il était condamné à vivre désormais.
Marcel, tout en marchant, examinait attentivement les arbres, les
plantes et jusqu’aux moindres brins d’herbe qu’il rencontrait sur son
chemin. Il reconnut bientôt que son domaine temporaire possédait une
riche collection de la flore des Alpes, réunissant, grâce à sa
situation, les plantes des vallées et celles des sommets. Les arbres
composant la forêt qu’il avait traversée et ceux qui formaient çà et là
des bouquets éparpillés dans la plaine renfermaient un grand nombre
d’essences utiles. Il y revit les noyers entrevus la veille, des
châtaigniers, des poiriers et des pommiers sauvages, des pins, des
sapins, des hêtres, des bouleaux et des mélèzes, beaucoup d’autres
encore, qu’il se promettait d’examiner plus tard avec soin.
Tous ces arbres, la plupart encore dépourvus de leurs feuilles, étaient
chargés de nids. Une foule d’oiseaux, pigeons ramiers, bizets, merles,
gelinottes, faisans et perdrix, se levèrent et s’enfuirent sur son
passage.
Désormais son existence était assurée dans les plus larges conditions.
Il continua sa route vers un bois de châtaigniers dont les larges
ramures devaient en été former une voûte impénétrable aux rayons du
soleil. La lisière de ce bois était toute rouge de fraises. Marcel ne
put résister à l’envie d’en cueillir une provision qu’il dévora avec
délices tout en poursuivant sa course.
Une surprise des plus agréables l’attendait à la sortie des voûtes
ombreuses du bois; un lac assez étendu se trouvait en face de lui;
c’était là que la plupart des ruisseaux qu’il avait rencontrés venaient
se perdre. Une source tombait en cascade d’un entassement de rochers et
fournissait au lac sa plus considérable masse d’eau. Ces roches
faisaient partie de cette haute muraille qui reliait la corniche à la
partie supérieure de la montagne.
Marcel, abandonnant sur le gazon le reste de ses fraises, s’élança
presque en courant vers la nappe liquide. Ses rives étaient couvertes de
plantes aquatiques, dont beaucoup seraient plus tard très utiles au
solitaire; des légions de grenouilles, effrayées par le bruit de ses
pas, s’élancèrent dans les eaux limpides et disparurent au milieu des
joncs. Mais ce qui fit le plus de plaisir à Marcel fut de constater que
ces eaux, brillantes et transparentes comme du cristal jusqu’à de
grandes profondeurs, recélaient une quantité innombrable de poissons et
surtout de truites aux écailles blanches émaillées d’étoiles d’or.
--Décidément, j’étais ingrat et fou! murmura-t-il. J’aurais été un lâche
de me laisser aller au désespoir. C’est à moi maintenant de savoir tirer
parti de toutes ces inestimables richesses.
Tout en réfléchissant ainsi, Marcel marchait machinalement du côté d’un
entassement de rochers d’où s’élançait la cascade. Tout à coup il
s’arrêta en poussant un cri de joie. Presque sur la rive du lac, il
aperçut, dans les rochers, une fissure de deux à trois mètres au plus et
large d’environ un mètre cinquante.
Sans hésiter, il se glissa dans cette faille. Il se trouva dans une
grotte spacieuse, fort haute, bien éclairée, dont les parois étaient
très sèches et dont le sol était formé d’un sable jaune très fin.
Cette grotte naturelle, constellée de stalactites, brillait comme un
palais enchanté; des colonnades et des cloisons étincelantes la
séparaient en plusieurs compartiments dont quelques-uns semblaient
s’enfoncer profondément dans les flancs du mont.
--C’est un appartement complet! s’écria-t-il joyeusement. La position
est charmante! Je vais en prendre possession, tout de suite, car je ne
saurais trouver mieux. Il est trois heures, ou à peu près; je ne
pousserai pas plus loin mes explorations aujourd’hui et je profiterai du
temps qui me reste pour commencer mon installation.
Il ramassa trois pierres assez hautes et très lisses, puis une
quatrième, large et plate; il les transporta à l’entrée de la grotte,
dans un enfoncement naturel formé par deux blocs de rochers très élevés
qui s’infléchissaient et se réunissaient à une grande hauteur, sauf sur
une étendue de deux ou trois pieds qui formait une solution de
continuité. Cet enfoncement, large de deux à trois mètres et profond de
cinq, était parfaitement abrité contre le vent, la pluie et le soleil.
L’air y circulait et s’y renouvelait et l’on y voyait suffisamment
clair. C’était là que Marcel avait résolu d’installer sa cuisine. Il ne
pouvait trouver un endroit plus convenable.
Il se mit aussitôt à l’œuvre et établit son foyer au moyen des pierres
qu’il avait ramassées sur les bords du lac. Il disposa ce foyer de
manière à ce qu’il fût placé directement sous la solution de continuité
qui tiendrait lieu de cheminée et permettrait à la fumée de s’échapper
au dehors. De chaque côté du foyer, il planta deux forts pieux hauts
d’un mètre; nous verrons plus tard quel usage il se proposait de faire
de cet appareil; ajoutons seulement que l’extrémité supérieure des pieux
ainsi disposés se terminait en fourche. Il planta deux piquets très
rapprochés dans la muraille pour y accrocher une torche au besoin, ainsi
que, dans le même but, il avait fait déjà en deux ou trois endroits de
la grotte. Enfin il alla chercher au dehors un quartier de roche qui lui
servit de siège, fit une grande provision de bois mort dans un coin et
la cuisine se trouva complètement installée.
C’était avec la meilleure humeur du monde que Marcel s’était livré à
cette opération; dès qu’elle fut terminée, il songea à se faire un lit.
L’herbe et les feuilles sèches ne manquaient pas; le jeune homme choisit
les plus aromatiques et en transporta d’énormes brassées dans la grotte,
où il les étendit dans un angle parfaitement abrité; il en fit un tas
d’une hauteur respectable. En confectionnant une couche aussi large,
Marcel avait songé à Petiote habituée à dormir près de lui.
Il installa un foyer dans la grotte même afin de n’avoir pas trop froid
et prépara le feu, sans cependant l’allumer; puis il alla couper assez
loin une douzaine de branches de pins destinées à lui fournir des
torches.
Depuis longtemps le jour avait fait place à la nuit, mais à une nuit
claire, vivement illuminée par la lune et par des milliers d’étoiles
brillant au firmament. Avant le coucher du soleil il avait appelé ses
chèvres qui, toujours surveillées par le bouc, étaient accourues à sa
voix et étaient venues lui présenter leurs mamelles. Quand il eut
terminé ces travaux divers, Marcel songea à dîner. Et il disposa alors
ses provisions.
Elles se composaient du pâté entamé, du morceau de pain bien diminué, de
cresson cueilli au bord du lac, de fraises. Pour boisson il avait l’eau
limpide de la cascade, le lait écumant des chèvres, un restant de vin
dans la marie-jeanne et de l’eau-de-vie dans la gourde. Marcel, sentant
le froid, alluma le feu qu’il avait préparé dans la grotte.
--Allons, Petiote, dit-il gaîment, après avoir planté une torche contre
la muraille. Il est temps de dîner; vous devez avoir faim, mademoiselle:
mettons-nous à table. Et ils se mirent à table.
Lorsque le repas fut terminé et les provisions serrées, Marcel eut la
pensée de visiter son sac et sa gibecière; mais cette visite devait,
selon toute apparence, se prolonger longtemps. Il était très fatigué;
ses yeux se fermaient; il recula devant cette dernière tâche.
--Ma foi! dit-il, en étouffant un bâillement, j’ai toujours le temps de
me livrer à cette opération et de satisfaire ma curiosité. Qui sait ce
que nous réserve la journée de demain? Mieux vaut dormir afin d’être
frais et dispos pour continuer la visite de mon domaine.
Sur cette dernière réflexion, il se leva, éteignit la torche, s’étendit
sur son lit de feuilles, après s’être bien enveloppé dans sa limousine.
Dix minutes plus tard, le maître et le chien dormaient profondément.
Le feu, aménagé pour durer toute la nuit, lançait par intervalles des
lueurs fauves reflétées à l’infini par les stalactites.
Au dehors régnait un majestueux silence, interrompu par des bruits
sourds à peine perceptibles.