Où Marcel cherche un sentier.
Dans les montagnes, les ouragans sévissent avec une fureur et une force
de destruction exceptionnelles. Heureusement, la durée de ces
révolutions atmosphériques est relativement limitée.
Cette fois, l’ouragan dont Marcel avait été victime avait passé avec une
rapidité foudroyante sur toute la région dans laquelle, pour son
malheur, il se trouvait si fatalement égaré.
Lorsque le jeune homme reprit enfin connaissance, sous les incessantes
caresses de sa dévouée Petiote, son premier mouvement, tout instinctif
de joie et de reconnaissance, fut de jeter éperdument ses bras au cou de
la bonne bête, d’embrasser son noir museau, de la flatter de la main, de
lui parler et de la remercier avec effusion de son dévoûment auquel il
devait la vie. Il se mit, en un mot, à causer avec son chien, comme il
l’aurait fait avec une personne raisonnable.
Puis il déboucha la gourde en fer battu, recouverte d’osier, qu’il
portait en bandoulière et que Jérôme avait remplie d’excellente
eau-de-vie avant son départ de la maisonnette. Il posa le goulot sur ses
lèvres et but une rasade. Il se débarrassa ensuite de son sac, de sa
gibecière, des outils qu’il avait pendus à sa ceinture, puis il regarda
curieusement autour de lui, afin de se rendre compte, autant que
possible, de la situation dans laquelle il se trouvait. Cette situation,
d’ailleurs, n’avait rien d’effrayant pour un homme habitué comme lui à
courir les montagnes par tous les temps. Dans ses excursions
précédentes, il avait subi bien d’autres désagréments. L’orage était
dissipé: la nuit avait remplacé le jour; le ciel très pur, comme dans
toutes les hautes régions, était d’un bleu profond et semé
d’innombrables étoiles brillantes comme des pointes de diamant. Le froid
était assez vif.
--Bah! murmura Marcel en souriant, ce n’est qu’une nuit à passer! Tant
pis pour moi! C’est de ma faute. Si j’avais suivi les conseils que me
donnait ce brave Jérôme, je n’en serais pas où me voilà. Qui sait
maintenant à quelle heure j’arriverai aux Alouettes?... Mais je gèle!
ajouta-t-il en frissonnant. Si j’allumais du feu? Il ne doit pas manquer
de bois mort, de feuilles sèches et de pommes de pin ici. Voyons un peu!
Le jeune homme se leva. L’enfoncement dans lequel Petiote l’avait traîné
avait près de quatre mètres de profondeur sur deux et demi de largeur et
presque autant de hauteur. C’était une espèce de grotte naturelle comme
on en trouve dans les régions alpestres; cet abri provisoire était plus
que suffisant. Cette grotte, assez éloignée du sentier, avait ouverture
du côté de la montagne et avait ainsi été préservée des torrents d’eau
emportés par l’orage.
--Petiote m’a trouvé, ma foi, une charmante chambre à coucher.--Il prit
ses bagages et les transporta au fond de l’excavation; puis il se mit à
la recherche de combustible; il n’eut pas à aller loin; les branches
sèches et les pommes de pin étaient presque sous sa main, entassées dans
les feuilles mortes, le long du rocher, contre lequel les avait poussées
la tempête. Quand le feu pétilla, certains tiraillements d’estomac
l’avertirent que depuis le matin il n’avait rien mangé.
--Hé! j’ai grand appétit, murmura-t-il joyeusement. Si je soupais. Il
s’arrêta et secoua la tête. Souper? C’est bientôt dit, reprit-il après
un instant; mais avec quoi? Croyant arriver de bonne heure à la ferme,
je ne me suis nullement préoccupé de me munir de provisions de bouche.
Oh! oh! j’ai commis là une grande imprudence, et j’ai grand’peur d’être
condamné à un jeûne forcé, ce qui ne laisserait pas d’être très
désagréable, car j’ai un bel appétit. A cette perspective peu
réjouissante, les sourcils du jeune homme se froncèrent; sa mine
s’allongea et il devint subitement pensif.--Bah! reprit-il, après un
instant, j’ai tort de m’inquiéter ainsi; il est impossible que Pierre
Morin ou Jérôme, ces deux hommes prudents par excellence, n’aient point
eu la précaution de glisser quelques victuailles dans cette bienheureuse
gibecière si lourde et si rebondie. C’est le moment ou jamais de
s’assurer de ce qu’elle recèle dans ses mystérieuses profondeurs. Voyons
donc: mais avant tout, procurons-nous de la lumière.»
Moitié riant, moitié boudant, Marcel se leva, sortit de la grotte, alla
couper au plus prochain sapin une forte branche qu’il sépara en deux et
qu’en entrant il alluma à son feu. Il ficha ensuite dans le sol sableux
de sa grotte cette torche improvisée et il saisit sa valise.
Il détacha d’une main fébrile, les unes après les autres, les boucles
qui la fermaient, et il plongea sans regarder ses doigts dans
l’intérieur. Il poussa presque aussitôt un cri de joie. Du premier coup
ses doigts palpèrent un jambon respectable; puis un pâté, deux boîtes de
conserves, un poulet froid, puis une de ces grosses bouteilles au ventre
arrondi qu’on nomme des Marie-Jeanne, soigneusement entourée de foin et
qui devait être pleine de vin. En même temps il retira un pain et une
boîte en chagrin qui s’ouvrit en roulant sur le sol. Cette boîte
renfermait un couvert d’argent, cuiller et fourchette, une timbale et un
couteau de table. Sur un morceau de papier retenu entre les dents de la
fourchette étaient écrits ces quelques mots: Pierre Morin à son ami
Marcel Sauvage. Souvenir affectueux. Cher et excellent Pierre! murmura
Marcel avec attendrissement. Grâce à lui me voilà avec le nécessaire et
même le superflu! Il détacha le papier, le plia en quatre et le serra
précieusement dans son portefeuille.
Après s’être coupé un gros morceau de pain dont il donna fraternellement
la moitié à Petiote, il attaqua résolûment le poulet. Le maître et le
chien avaient un appétit de voyageurs. Tous deux mangeaient à belles
dents, et l’on entendait claquer leurs mâchoires comme des castagnettes.
Marcel avait partagé le poulet en deux parties égales; il mangea une de
ces moitiés, dont il abandonna généreusement les os à Petiote, et il
conserva l’autre moitié, qu’il mit à part.
--Ce sera pour déjeûner demain avant de partir, dit-il.
Après avoir soigneusement mis à part pour le lendemain la desserte de
son souper, il remit du bois dans le feu, réunit les cendres embrasées
de façon à assurer la chaleur du foyer pour la nuit entière, puis il
s’enveloppa soigneusement dans sa limousine, plaça son sac sous sa tête
en guise d’oreiller et, s’étendant sur le sol, les pieds tournés vers le
feu, il s’endormit presque aussitôt d’un sommeil de plomb. Sa chienne,
couchée près de lui, ne tarda pas à l’imiter. Marcel ne fit qu’un somme.
Grâce à l’éducation qu’il avait reçue et aux habitudes de travail qu’il
avait contractées à la ferme, il était accoutumé à se lever de bonne
heure.
A peine l’aube commençait-elle à nuancer les montagnes de ses teintes
nacrées, que Marcel ouvrait les yeux, et se dressa frais, dispos et
reposé, comme si la veille rien d’extraordinaire ne lui était arrivé. Il
regarda autour de lui et se vit seul; Petiote était sortie; une nuance
d’un gris perle s’accentuait de plus en plus au dehors. Il se leva. En
ce moment la chienne rentra; elle accourut vers son maître, lui posa les
pattes de devant sur les épaules, et lui fit joyeusement ses caresses de
chaque matin. Marcel remarqua alors que le museau de la bonne bête était
mouillé.
--Holà! dit-il, d’où venez-vous, mademoiselle? Avez-vous donc trouvé de
l’eau? La chienne le regarda en remuant la queue.--Il paraît que j’ai
deviné, pensa Marcel. Attends, fillette, nous allons aller ensemble à
cette source, ce ruisseau, ou cette mare. Car j’ai soif, moi aussi.
En un tour de main le jeune homme eut rechargé ses bagages et fut prêt
au départ.
--Allons, en route! dit-il.
La course ne fut pas longue; à deux cents pas à peine de l’endroit où il
avait couché, Marcel aperçut un ruisseau assez large, mais peu profond,
qui courait en babillant sur un lit de cailloux, et se frayait un
passage à travers des rochers qui empêchaient de le voir. A quelques pas
plus loin on l’entendait tomber en cascade, puis il disparaissait à
trois ou quatre mètres au-dessous de son cours.
Marcel remarqua qu’il poussait une profusion de vert cresson sur les
deux rives.
--Oh! oh! dit-il, du cresson! Nous allons faire un excellent déjeûner.
La propreté du corps est une des conditions les plus sérieuses de
l’hygiène; elle donne de l’élasticité aux membres, dégage les pores,
rétablit les forces et même les augmente. Jamais Marcel ne commençait
ses travaux avant d’avoir procédé à une sérieuse toilette. Aussi
était-il vigoureux et avait-il une santé de fer.
Dès qu’il eut terminé, il cueillit une belle provision de cresson,
l’éplucha et le lava avec soin; puis il dépaqueta les vivres que la
veille il avait mis de côté et le déjeûner commença.
Cette fois ce qui restait du poulet disparut complètement, ainsi que le
cresson, que Marcel mangea avec un véritable plaisir. Il n’avait qu’à se
pencher pour mettre de l’eau dans la timbale, quand il avait besoin de
boire; il y ajoutait quelques gouttes de vin et se désaltérait tout à
son aise. Le déjeûner terminé, il but une larme d’eau-de-vie, poussa un
hem! sonore et reprit ses bagages.
--Là! dit-il gaîment, me voilà lesté et dispos; il s’agit maintenant de
se remettre en route, de retrouver la bonne voie, et d’arriver, s’il est
possible, aux Alouettes avant midi. Allons!
Le jeune homme, en prononçant cette dernière parole, releva brusquement
la tête. Ses traits étaient empreints d’une volonté et d’une énergie
suprêmes. Après avoir jeté un regard autour de lui, comme pour
reconnaître le terrain, il s’engagea résolument dans un sentier étroit,
raboteux, impraticable pour tout autre que pour un véritable montagnard;
il marcha ainsi, pendant assez longtemps, côtoyant le bois qui
s’étendait à gauche, bois fort touffu et en apparence considérable et
suivant à droite la lèvre du précipice avec une témérité que seul
pouvait excuser son désir de découvrir au plus vite un chemin qui lui
permît de descendre de ces hauteurs et d’atteindre la vallée. Partout
les rochers lisses et à pic formaient une infranchissable muraille. Il
marcha ainsi plusieurs heures le long de cette crête ardue, sans avoir
aperçu une issue quelconque, une fissure tant étroite fût-elle, par
laquelle il pût se glisser et gagner une pente praticable. Soudain les
arbres, qui depuis quelque temps devenaient plus rares, entr’ouvrirent
brusquement le rideau qui arrêtait la vue et la crête de la roche forma
un coude brusque. Dans cette percée inattendue, Marcel eut sous les yeux
le plus admirable spectacle qu’il soit possible d’imaginer. Il s’arrêta
saisi d’admiration; devant lui se déroulait une grande plaine,
entrecoupée d’arbres centenaires et tapissée de riches prairies
verdoyantes.
La vue de la plaine réveilla le courage un instant ébranlé du jeune
homme. Ces arbres fruitiers, ces champs labourés, lui prouvaient que cet
endroit était assez fréquenté, que les pâtres y venaient peut-être
pendant l’été, pour y faire paître leurs troupeaux, que des hommes y
avaient fait de fréquentes stations et que par conséquent il existait un
chemin pour y arriver. Ce chemin qu’il ne connaissait pas encore, il
s’agissait de le découvrir.
Ce n’était donc qu’une question de temps. Or, si étendue que paraissait
être cette esplanade, ou plutôt cette corniche, car cela ne devait pas
être autre chose, il s’agissait de la contourner quelque longue qu’elle
pût être.
Avait-elle huit, dix, douze kilomètres de long? En admettant même
qu’elle en eût quinze, Marcel calcula que depuis le lever du soleil, sa
marche en contournant les rochers devait, malgré les difficultés
rencontrées à chaque pas, lui avoir fait franchir au moins les deux
tiers de cette étendue. En effet le soleil commençait à s’incliner à
l’horizon, il pouvait être environ trois heures de l’après-midi. Le
jeune homme avait donc marché pendant plus de six heures. Il se sentait
très fatigué et résolut de se reposer un instant. Il s’étendit sur
l’herbe, coupa un chanteau de pain, en donna une partie à sa chienne et
mangea l’autre.
--Quand l’ombre du soleil sera là, dit-il en plantant son bâton ferré
dans le sol, je repartirai.
Une heure s’écoula pendant laquelle il réfléchit sérieusement sur la
situation étrange dans laquelle il se trouvait. Mais son courage était
toujours grand et sa volonté ferme. Il se remit en route.
Soudain, il poussa un cri de joie, son cœur battit à se rompre; il
s’arrêta haletant, le regard fixé sur une large fissure qui venait
subitement d’apparaître à ses yeux. C’était une sente. Marcel crut même
y apercevoir des traces de pas encore visibles. Il s’élança joyeux dans
cette fissure; toutes ses forces étaient revenues; l’espoir de la
délivrance lui donnait une vigueur extraordinaire.
Il marcha ainsi pendant plus d’un quart d’heure entre deux masses de
rochers, sans se bien rendre compte de la direction qu’il suivait.
Tout à coup il pâlit et fut forcé de s’appuyer sur son bâton pour ne pas
tomber sur le sol. Cette fissure, creusée par quelque bouleversement
inconnu, formait une sorte de demi-cercle, revenant aboutir à la plaine
même que le voyageur avait si allègrement quittée quelques instants
auparavant. Il comprit que la seconde partie de ses recherches devait
être reprise.
Cette fois il eut un mouvement de découragement; il demeura affaissé,
presque évanoui. Mais la réaction se fit promptement; il se redressa, le
regard étincelant et fier.
Et il se remit en route avec une animation fébrile, continuant à
franchir péniblement la crête abrupte du rocher sur lequel reposait la
corniche entière. L’abîme était à ses pieds.--Voyons, murmura-t-il; et
il se débarrassa de son bagage.
Alors, se retenant fortement par les mains au tronc d’un jeune sapin,
penché dans le vide, il promena tout autour de lui un regard inquiet et
investigateur.
Tout au fond, il voyait verdir la vallée, semblable à une prairie, mais
dans laquelle il reconnut bientôt une immense forêt de sapins.
A cet endroit, la roche ne descendait plus perpendiculairement dans ces
profonds abîmes, mais elle s’avançait et surplombait tellement en dehors
que quelques cailloux remués par hasard sous les pieds du jeune homme et
précipités dans le vide atteignirent le fond du précipice sans avoir,
dans leur chute, heurté aucun obstacle.
Marcel rechargea ses bagages sur ses épaules et se remit vaillamment en
route.
Il ne lui restait plus guère qu’un espoir, trouver, à défaut de sentier,
une de ces _failles_ creusées par les eaux quand, au moment de la fonte
des neiges, elles tombent torrentueusement du haut des sommets. Il
comptait alors, aidé de son bâton, et grâce à son agilité et à sa
vigueur, se laisser glisser dans une de ces fentes, jusqu’à ce qu’il
arrivât à quelque sentier de chèvres par lequel il gagnerait le bas de
la montagne.
Ce qui, dans l’esprit de Marcel, donnait quelque probabilité à cette
hypothèse, c’est qu’à chaque pas il traversait de légers filets d’eau
qui, après avoir décrit mille méandres dans le bois que côtoyait le
jeune homme, semblaient, au lieu de chercher une issue immédiate à
travers les rochers, tendre à se réunir sur un point commun. Il continua
donc pendant quelque temps encore; il ne tarda pas à voir sa route
coupée par un ruisseau assez large qui disparaissait sous les roches et
des amas de verdure. C’était là sans doute que le torrent avait dû se
frayer un lit pour la descente. Marcel, se retenant aux lianes qui
avaient poussé dans les interstices des roches, résolut d’examiner la
muraille qui se dressait sur l’abîme; mais une nouvelle et cruelle
déception l’attendait. Quand, après des efforts inouïs, il fut parvenu à
atteindre l’endroit qu’il cherchait, il vit, au lieu d’une de ces
déchirures profondes comme on en rencontre si fréquemment dans les
montagnes, une muraille lisse, mouillée, sans la moindre saillie et
contre laquelle le ruisseau s’écoulait paisiblement par mille rigoles
microscopiques dont pas une n’eût été suffisante pour offrir un point
d’appui même au pied si sûr d’un chamois. Le jeune homme poussa un
soupir, hocha la tête à plusieurs reprises et continua sa route. Au
moment où le soleil disparaissait à l’horizon, Marcel, parvenu à
l’extrémité des rochers sur lesquels reposait la corniche où il s’était
réfugié, vit se dresser devant lui la haute muraille calcaire qui
s’élançait perpendiculairement jusqu’au ciel. Le désespoir commençait à
envahir son cœur, quand il aperçut un sentier. Cette fois ce n’était pas
une erreur. Le sentier existait réellement; le jeune homme s’y engagea
avec un indicible battement de cœur; où cette voie allait-elle? Sans
doute la voie qu’il avait cherchée pour descendre dans la vallée
n’existait pas; mais il y en avait une qui devait lui permettre
d’escalader les rochers et de gagner le sommet du mont. Son illusion ne
fut pas de longue durée. Il poussa tout à coup un cri terrible et roula
inanimé sur le sol.
Ce sentier était le même qu’il avait pris le matin pour aller chercher
une issue. Il avait accompli dans son entier le périple de ce coin du
sol où le hasard l’avait fait échouer; il était revenu à son point de
départ et il était tombé évanoui à l’entrée même de la grotte dans
laquelle il avait passé la nuit précédente.