L'instinct naturel de l'enfant est-il pervers?[66]

[Note 66: Ce chapitre, que les esprits inattentifs croiront

étranger au sujet, en est le fond même. Voy. p. 201.]

L'instinct humain est-il perverti d'avance? L'homme est-il méchant de

naissance? l'enfant que je reçois dans mes bras, sortant du sein de sa

mère, serait-ce un petit damné?

À cette question atroce, qui coûte rien qu'à l'écrire, le Moyen-âge,

sans pitié, sans hésitation, répond: Oui.

Quoi! cette créature qui semble tellement désarmée, innocente, sur qui

la nature entière s'attendrit, que la louve ou la lionne viendrait

allaiter, au défaut de la mère, elle n'a que l'instinct du mal, le

souffle de celui qui perdit Adam? elle appartiendrait au Diable, si

l'on ne se hâtait de l'exorciser? Même après, si elle meurt dans les

bras de sa nourrice, elle est jugée, elle est en péril de damnation,

elle peut être jetée _aux bêtes_ noires de l'enfer! «Ne livre

pas _aux bêtes_, dit l'Église, les âmes qui te portent témoignage!» Et

comment celui-ci témoignerait-il? il ne peut comprendre encore, ni

parler.

En visitant, au mois d'août 1843, quelques cimetières des environs de

Lucerne, j'y trouvai une bien naïve et douloureuse expression des

terreurs religieuses. Au pied de chaque tombe se trouvait (selon un

usage antique) un bénitier, pour garder le mort jour et nuit et

empêcher que _les Bêtes_ de l'enfer ne vinssent prendre ce corps, le

vexer, le promener, en faire un vampire. Pour l'âme, hélas! on n'avait

nul moyen de la défendre; cette peur cruelle était avouée dans

plusieurs inscriptions. Je restai longtemps devant celle-ci, sans

pouvoir m'en arracher: «_Je suis un enfant de deux ans... Quelle chose

terrible est-ce donc pour un enfant si petit de s'en aller au Jugement

et de comparaître déjà devant la face de Dieu!_» Je fondis en larmes,

j'avais entrevu l'abîme du désespoir maternel!

Les quartiers indigents de nos grandes villes, ces vastes officines de

mort où les femmes, misérablement fécondes, n'enfantent que pour

pleurer, nous donnent quelque idée, mais trop imparfaite, du deuil

perpétuel de la mère au Moyen-âge. Celle-ci, fécondée sans cesse par

l'imprévoyance barbare, produisait, sans cesse ni trêve, dans les

larmes et la désolation, des enfants, des morts, _des damnés_!...

Âge affreux! monde d'illusions cruelles, sur lequel semble planer

une infernale ironie! L'homme, jouet de son rêve mobile, divin,

diabolique! la femme, jouet de l'homme, toujours mère, toujours en

deuil! L'enfant qui joue, hélas! un jour, au triste jeu de la vie,

sourit, pleure et disparaît... malheureuses petites ombres qui

viennent par millions, par milliards, et ne durent que dans la

mémoire d'une mère... Le désespoir de celle-ci se marque surtout à

une chose; elle s'abandonne aisément au péché et à la damnation:

elle se venge volontiers de la brutalité de l'homme, elle le trompe,

elle pleure, elle rit[67]... Elle se perd; que lui importe, si elle

rejoint son enfant?

[Note 67: L'infidélité de la femme est le sujet propre au

Moyen-âge. Les autres temps l'ont peu connu. Ce texte éternel de

plaisanteries, ces _joyeuses_ histoires, ne peuvent qu'attrister celui

qui sait et qui comprend. Elles font trop sentir le prodigieux ennui

de ce temps, le vide des âmes sans aliment approprié à leur faiblesse,

la prostration morale, le désespoir du bien, l'abandon de soi-même et

de son salut.]

L'enfant qui survit n'en est guère plus heureux. Le Moyen-âge est pour

lui un terrible pédagogue; il lui propose le symbole le plus compliqué

qu'on ait enseigné jamais, le plus inaccessible aux simples. Cette

leçon subtile que l'Empire romain, dans sa plus haute sagesse, avait

eu peine à entendre, il faut que l'enfant des Barbares, le fils du

serf rustique, perdu dans les bois, la retienne et la comprenne. Il la

retient, la répète; pour la comprendre, cette épineuse formule,

byzantine et scolastique, c'est ce que la férule, les coups, les

fouets n'obtiendront jamais de lui.

L'Église, démocratique par son principe d'élection, fut éminemment

aristocratique par la difficulté de son enseignement et le très petit

nombre d'hommes qui y purent vraiment atteindre. Elle damna

l'instinct naturel comme pervers et gâté d'avance et fit de

la science, de la métaphysique, d'une formule très abstraite, la

condition du salut[68].

[Note 68: Si l'on répond que les esprits non cultivés (_ce qui,

pour ce temps-là, veut dire tout le monde_, ou à peu près) étaient

dispensés de comprendre, il faudra avouer qu'une si terrible énigme

imposait, sous peine de damnation, l'abdication générale de

l'intelligence humaine entre les mains de quelques doctes qui

croyaient en savoir le mot. Voyez aussi le résultat. L'énigme une fois

posée, une fois entourée de ses commentaires, non moins obscurs, le

genre humain se tait; il reste en face, muet et stérile. Dans une

période immense, aussi longue que toute la période brillante de

l'Antiquité, du cinquième au onzième siècle, il hasarde à peine

quelques prières, quelques légendes enfantines, et encore ce mouvement

est-il arrêté par la défense expresse des conciles carlovingiens.]

Tous les mystères des religions d'Asie, toutes les subtilités des

écoles occidentales, en un mot tout ce que le monde contient de

difficultés d'Orient et d'Occident, tout cela, pressé, entassé dans

une même formule! «Eh bien! oui, nous dit l'Église, c'est le monde

tout entier dans une prodigieuse coupe. Buvez-la au nom de l'amour!»

Et elle apporte ici, à l'appui de la doctrine, l'histoire, la

touchante légende; c'est le miel au bord du vase...

«Quoi qu'il contienne, je boirai, si vraiment l'amour est au fond.»

Telle fut la réponse du genre humain. Ce fut là la vraie difficulté,

l'objection, et c'est l'amour qui la fit, non la haine, la superbe

humaine, comme on le répète toujours.

Le Moyen-âge avait promis l'amour et ne l'avait pas donné. Il avait

dit: «Aimez, aimez![69]» mais il avait consacré un ordre

civil haineux, l'inégalité dans la loi, dans l'État, dans la famille.

Son enseignement trop subtil, accessible à si peu d'hommes, avait

apporté dans le monde une nouvelle inégalité. Il avait mis le salut à

un prix qu'on n'atteignait guère, au prix d'une science abstruse, et

il avait ainsi pesé, de toute la métaphysique du monde, sur le simple

et sur l'enfant. Celui-ci, qui avait été si heureux dans l'Antiquité,

eut son enfer au Moyen-âge.

[Note 69: Non seulement il avait dit, mais il avait voulu

sincèrement. Cette touchante aspiration à l'amour est ce qui a fait le

génie du Moyen-âge et ce qui lui assure notre sympathie éternelle. Je

n'efface pas un mot de ce que j'en ai dit au deuxième volume de

l'_Histoire de France_. Seulement, j'ai donné là son élan, son idéal;

aujourd'hui, dans un livre d'intérêt pratique, je ne puis donner que

le réel, les résultats.--J'ai exprimé (à la fin du même volume,

imprimé en 1833) l'impuissance de ce système et l'espoir qu'il

échappera à sa ruine et parviendra à se transformer.--Combien il est

déjà éloigné de nous, on l'a vu le 11 mai 1844, lorsqu'à la Chambre un

magistrat, sincèrement et courageusement orthodoxe, a déduit une

théorie pénale du Péché originel et de la Chute; les catholiques mêmes

en ont reculé.]

Il fallut des siècles pour que la raison se fît jour, pour que

l'enfant reparût ce qu'il est, _un innocent_. On eut de la peine à

croire que l'homme fût un être héréditairement pervers[70]. Il devint

difficile de maintenir dans sa barbarie le principe qui damnait les

sages non chrétiens, les simples et ignorants, les enfants

morts sans baptême. On inventa pour les enfants le palliatif des

limbes, un petit enfer plus doux où ils flotteraient toujours, loin de

leurs mères, en pleurant.

[Note 70: L'embarras de la théologie vint surtout des progrès de

la jurisprudence. Tant que la jurisprudence soutint dans leur rigueur

les lois de lèse-majesté, qui, par la confiscation, etc., étendaient

les peines à l'héritier, la théologie put défendre sa loi de

lèse-majesté divine qui damnait les enfants pour le péché du père.

Mais lorsque le droit devint plus clément, il fut de plus en plus

difficile de maintenir dans la théologie, qui est le monde de l'amour

et de la grâce, cette horrible doctrine de l'_hérédité du crime_,

abandonnée de la justice humaine. Les scolastiques, saint Bonaventure,

Innocent III, saint Thomas, ne trouvèrent d'autre adoucissement que

d'exempter les enfants du feu éternel, _en les laissant du reste_ DANS

LA DAMNATION. Bossuet a fort bien établi (contre Sfondrata) que cette

doctrine n'est point particulière aux jansénistes, comme on faisait

semblant de le croire, qu'elle était celle même de l'Église, celle des

Pères (sauf Grégoire de Nazianze), celle des conciles, des papes; en

effet, si l'on exempte les enfants de la damnation, on abandonne le

Péché originel et l'_hérédité du crime_, qui est la base de tout le

système.]

Remèdes insuffisants; le coeur ne s'en contenta pas. Avec la

Renaissance éclata, contre la dureté des vieilles doctrines, la

réaction de l'amour. Il vint, au nom de la justice, sauver les

innocents, condamnés dans le système qui s'était dit celui de l'amour

et de la grâce. Mais ce système, qui reposait tout entier sur les deux

idées de la damnation de tous par un seul, du salut de tous par un

seul, ne pouvait renoncer à la première sans ébranler la seconde.

Les mères se remirent à croire au salut de leurs enfants. Désormais

elles disent toujours, sans s'informer si elles sont bien orthodoxes:

«Ils doivent être là-haut des anges, comme ils furent en leur vivant.»

Le coeur a vaincu, la miséricorde a vaincu. L'humanité va

s'éloignant de l'injustice antique. Elle cingle, au rebours du vieux

monde... Où va-t-elle? Vers un monde (nous pouvons bien le prévoir)

qui ne condamnera plus l'innocence, et où la sagesse pourra vraiment

dire: «Laissez venir à moi les simples et les petits.»

Le Peuple / Nos Fils · 第 30 / 143 题