L'aimable génie de la France, lumineux, humain, généreux, éclate le
lendemain de la mort de Louis XIV dans tous les actes du Régent.
Admirable coup de théâtre. La noble langue qu'il parle dans les
ordonnances est celle qui se retrouvera dans les lois de l'Assemblée
constituante. C'est l'esprit de 89.
L'autorité, chose nouvelle, explique et motive ses actes devant le
public, prouve qu'ils sont nécessaires et justes, prend la nation à
témoin des difficultés du moment, établit que, dans une situation
désespérée, on ne peut employer que des remèdes extrêmes. Tout cela
exprimé dans une noblesse, une mesure, une délicatesse singulière,
bien étonnante alors. Et, disons-le, attendrissante, lorsque l'on
songe à l'état de la France, de ce malade si malade! On y sent la
douceur d'un compatissant médecin.
On verra les nécessités cruelles qui changèrent tout cela. Placée
fatalement sur une pente horriblement rapide, la Régence devait
glisser. Sous Colbert même, on roule à la descente. Un char lancé
depuis cinquante années, qui descend de si haut, de si loin, si
longtemps, nulle force ne l'arrête. Ceux qui n'en viennent pas à bout
et désespèrent, alors prennent le vertige et continuent le mouvement.
N'importe. Les faiblesses, les hontes et les folies qui viendront, ne
peuvent nous empêcher de dire ce qui est exactement vrai: qu'en ses
commencements, les actes du Régent furent admirables de bonté, de
sagesse.
Le principe d'où part son conseil de finances est celui-ci: _Point de
banqueroute, mais de fortes réformes économiques, une juste réduction
de l'intérêt des rentes._ Les rentiers qui n'acceptent pas la
réduction seront remboursés de leurs capitaux (par termes, de six mois
en six mois). On rembourse une foule d'offices onéreux pour l'État par
un très-juste emprunt que l'on demande à ceux qu'on ne supprime pas et
dont les charges seront d'autant plus fructueuses.
Pour la première fois, le gouvernement a des entrailles humaines, et
il sent la faim de la France. Il se demande: «A-t-on de quoi manger?»
Il rend aux affamés le poisson et la viande. Suppression des droits
sur la pêche, libre entrée des bestiaux étrangers, du beurre, etc.
Excellente mesure; mais achèteront-ils de la viande ceux qui n'ont pas
même de pain?
La grande réforme économique commence par le roi même. Plus de cour
régulière; plus de Versailles; le roi loge à Vincennes et le Régent au
Palais-Royal. On supprime Marly et son jeu effréné.
Versailles était un monstre de faste et de dépenses, un gouffre de
cuisine, de valetaille, de canaille dorée. Le roi y reviendra; mais ce
ne sera jamais le même Versailles, avec ses logements innombrables,
ses tables de Gargantua à tout venant, l'éternelle mangerie d'un
peuple de gloutons si terriblement endentés.
D'autres abus viendront, sournois, sous Fleury l'économe, sous le
froid Louis XV. On ne reverra plus la solennité si coûteuse de
l'ancienne grande monarchie.
Versailles avait à lui une petite armée d'officiers, de gentilshommes,
qu'on appelait la Maison du roi, carnaval ruineux de militaires
acteurs, à grands costumes, à haute paye. Tout cela est rogné par des
ciseaux sévères.
On réduit, supprime en partie la gigantesque armée fiscale de Louis
XIV. Cent mille hommes pour lever l'impôt! Tant de mains! qui
retenaient tant qu'il n'en arrivait que le tiers!
Pour la première fois on proclame les garanties de l'avenir. _Nul
impôt désormais qu'en vertu de la loi_ (la loi d'alors, les arrêts du
Conseil). Plus de taxes frappées par simples lettres de ministres.
Plus de vivres ou fourrages enlevés pour les troupes. Les agents qui
accablent de frais les contribuables restitueront au quadruple. Chose
bien singulière, on promet récompense aux receveurs qui poursuivent le
moins, qui font le moins de frais!
Ce qui est grave et de grande portée, on peut dire révolutionnaire,
c'est que le gouvernement, loin de s'appuyer sur les notables, les
_élus_, les aristocraties locales, les menace au contraire, leur
reproche leur injuste répartition de l'impôt, leur coupable entente
avec les employés du fisc, les accuse de protéger le riche, d'écraser
le pauvre. Il rappelle les intendants de province à leur devoir, celui
de faire deux chevauchées par an, de voir tout par eux-mêmes. Les
trésoriers de France doivent aussi visiter les paroisses. On crée des
contrôleurs, des inspecteurs des finances pour vérifier les registres,
les caisses des comptables. Les comptes, pour la première fois, se
font en parties doubles. Seul moyen d'y voir clair. Ces belles
réformes sont restées.
On voulait en faire une bien plus grande et fondamentale, si grande
que la Révolution elle-même ne l'a pas faite. Nous l'attendons
toujours. Je parle de l'établissement de l'_impôt proportionnel_,
léger au pauvre, fort sur le riche, croissant exactement selon la
grandeur des fortunes. Les projets de ce genre furent accueillis et
goûtés du Régent. Il en fit faire essai à Paris, en Normandie, à la
Rochelle. Ce dernier, confié au meilleur citoyen de France, le grand
géomètre et marin, qu'on appelait le petit Renaut, ami de Vauban, de
Malebranche, coeur héroïque et bon qui n'eut d'amour que la patrie. Il
voulut faire cet essai à ses frais et y usa ses derniers jours.
La plupart des historiens se sont moqués de tout cela, parce que de
ces nobles projets beaucoup restèrent sur le papier. À tort. Plusieurs
s'exécutèrent et portèrent un fruit très-réel. La comptabilité fut
fondée pour toujours, la machine régularisée. La plupart des employés
supprimés ne furent pas rétablis, et l'on fut définitivement allégé de
ces lourdes charges.
C'étaient les fruits de la raison de tous, du gouvernement collectif.
Le Régent, magnanimement, avait substitué des conseils aux ministres,
fait appel à la discussion, à l'examen, à la lumière. Pour la première
fois, elle entra dans l'antre de Cacus, je veux dire dans les ténèbres
du vieil arbitraire ministériel. Lorsque l'on voit la profonde
horreur, la saleté, le tripotage, qui régnaient dans le cabinet de
tout contrôleur général (V. _Saint-Simon_, 1710), ce mot _antre_ n'est
pas assez, il faut dire écuries, égout, latrine immonde. Il est bien
naturel que Fénelon, le duc de Bourgogne, l'abbé de Saint-Pierre, le
Régent, aient eu l'idée de ces conseils, désiré qu'on en essayât.
Pour qu'ils fussent parfaitement libres, le Régent y mit tous ses
ennemis, ses calomniateurs, tel qui voulait qu'on lui coupât la tête,
qui parlait de le poignarder. L'un avait dit: «Je serai son Brutus.»
Mais celui-là était capable, inventif et de grand esprit. Le Régent
lui donna la première place, le fit chef du conseil des finances.
Au conseil ecclésiastique, il appela la vertu et l'austérité, les
purs, les irréprochables, l'archevêque de Noailles, d'Aguesseau, et
jusqu'à Pucelle, un âpre janséniste, vrai héros du parti. C'étaient
justement ceux que les persécutés auraient élus. Le Régent espérait, à
tort, qu'ayant souffert, les jansénistes seraient tolérants pour les
protestants.
Quel changement depuis le dernier roi! et quelle différence profonde
d'avec tous les rois antérieurs! Qui règne? moins un homme que le
libre esprit et la grâce, le _parti de l'humanité_.
Que signifie ce mot? que, sous la barbarie des temps divers, sous le
sanguinaire fanatisme, sous la cruelle raison d'État, de Montaigne à
Molière, à Vauban, à Montesquieu, à Voltaire, au Régent, il exista
toujours une succession d'esprits libres et doux, qui, par des voix
diverses, mais concordantes, nous rappelaient à la nature, à la
clémence, à la bonté.
Contraste douloureux, humiliant pour la faiblesse humaine! Cet homme
vicieux était l'homme de France, non pas _le meilleur_, à coup sûr,
mais, ce qui est toute autre chose, _le plus bon_. La bonté, la
bienveillance universelle, était le fond de sa nature, brillait,
charmait en tout. Rien de haut, rien de dur. Pas même d'humeur dans
les plus grands tiraillements. Une patience merveilleuse, excessive à
écouter, supporter les impertinences de l'un ou les aigres sermons de
l'autre. Ceux même qui souffraient le plus des honteuses misères où il
noya sa vie, le sentirent, à sa mort, irréparable, unique, pour la
douceur du coeur et pour la lumière de l'esprit.
L'enfant, sec de nature et parfaitement insensible, qu'on appelait le
Roi, sentait cela lui-même. Bien loin de croire un mot des sottes
calomnies qu'on voulait lui insinuer, il comprit de bonne heure, avec
l'instinct de son âge, que cet homme charmant lui était très-bon et
très-tendre et vraiment le meilleur pour lui.
Le Régent avait eu un sacre singulier, un beau baptême que n'eut nul
roi du monde, d'être le martyr de la science. Il avait failli périr
comme empoisonneur, pour son amour de la chimie. Son premier soin fut
d'émanciper l'Académie des sciences. Il ouvrit la Bibliothèque royale
au public. Il fonda dans le Louvre une Académie des arts mécaniques.
Il donna, sans compter, aux savants, aux artistes, aux gens de
lettres. Et il donnait, bien plus que de l'argent, un ravissant
accueil, leur parlant à tous leur langage, leur disant des mots
justes, éloquents, pénétrants, qui montraient qu'il était des leurs,
des mots émus pour la science, pour eux, des paroles d'amis. Il les
logeait avec lui et chez lui, ou mieux, au Luxembourg, chez sa fille,
tant aimée. Il allait tous les jours la voir et causer avec eux.
Le grand roi lui laissait un terrible héritage, une situation
contradictoire, absurde et sans issue,--trois dangers, dont un seul
pouvait être mortel pour la France:
1º La caisse vide, la banqueroute, rien pour payer les troupes;
_impossibilité d'armer_;
2º L'Europe irritée, l'Angleterre provoquée, la paix presque rompue,
donc _la nécessité d'armer_;
3º Un testament funeste qui, en léguant le pouvoir au bâtard, risquait
de le donner réellement au roi d'Espagne, dont le duc du Maine n'eût
été que le lieutenant. On croyait à Madrid, on disait à Paris, que
Philippe V, seul, sans armée, entrant de sa personne en France, comme
oncle, prendrait la tutelle et déposséderait le régent. De là, pour
celui-ci, une situation chancelante, la nécessité déplorable (où l'on
vit jadis Henri IV) d'acheter un à un, dans une telle pénurie! les
princes et les grands qui vendaient leur fidélité.
Donc résumons:
La guerre en perspective. Point d'argent pour la faire. Et le peu
qu'on emprunte, raflé par les seigneurs.
Les partisans du roi d'Espagne, ceux du duc du Maine, demandaient
hypocritement pourquoi, dans ces dangers, on ne convoquait pas les
États généraux. C'était aussi l'avis des spéculatifs érudits, amants
du passé féodal, de Boulainvilliers le gothique, de Saint-Simon, des
gens du temps de Charlemagne, qui croyaient rétablir les douze pairs
et les hauts barons, écraser la Robe et le Tiers. Pour assembler la
France, il fallait qu'il y eût une France. Avec celle qu'avait faite
Louis XIV, une France assommée, éreintée, cette comédie des États eût
été un champ admirable au parti des couleuvres, des menées
souterraines, celui du duc du Maine. Il eût habilement groupé et les
restes de la vieille cour, et les partisans des Jésuites, et les amis
du roi d'Espagne, enfin la grande masse des petits nobles (qu'il
animait contre les ducs et pairs), la masse des quasi-nobles (notables
et municipaux), tout un peuple de Sottenvilles, arrivés de province,
aigres pour le Régent, qu'ils disaient le roi de Paris. D'un bel élan
patriotique, ces idiots auraient appelé l'étranger.
Je le dis, l'_étranger_. Philippe V regrettait la France, et se
croyait Français. Mais il était devenu plus Espagne que l'Espagne
même.
On a horreur de dire le nombre épouvantable d'hommes que l'Inquisition
brûla sous son règne, la sauvage police qu'elle exerçait, les
populations supprimées, englouties, dans ses _in pace_. Pouvoir
énorme, hideuse royauté, qui un moment rendit le roi jaloux, en 1714.
Mais sa dévotion l'emporta. La cabale italienne, qui le tenait alors,
releva la puissance du Saint-Office. Et c'est à ce moment, juste en
1715, que la France risqua d'avoir un tel Régent, un bigot maniaque,
et le serf de l'Inquisition!
Par sa mère bavaroise, Philippe V venait d'un mélange de
Bavière-Autriche, où les esprits troublés ne sont pas rares. Il avait
pour aïeul l'affreux Ferdinand II, le spectre de la guerre de Trente
ans. J'ai dit le tragique roman de sa mère, ermite en plein
Versailles, affolée de sa Bessola. Le vertige du Tyrol était dans
cette tête, et elle le transmit à son fils. Comme elle, il fut tout
amoureux, mais à la façon de son père, le gros Dauphin blondasse, et
il en eut la sensualité bestiale.
Né tel, il tomba en Espagne, dans l'âpre et violente contrée,
admirable pour faire des fous. Charles-Quint le devint. Philippe II,
dans ses derniers rêves de son sinistre Escurial, d'avance éclipsa don
Quichotte.
Philippe V ne fut fou que par moments. Il n'était pas dénué d'esprit,
souvent parlait très-bien. Presque toujours muet, et enfermé, comme
l'avait été sa mère, il ne voyait guère que sa femme. Le sexe annulait
tout en lui. Il fut le mari le plus assidu, le plus mari qu'on vit
jamais, acharné, implacable d'exigence amoureuse. Sa première femme,
malade à la mort, perdue d'humeurs froides, dissoute et couverte de
plaies, n'eut pas grâce un seul jour, ne put faire lit à part.
L'aimait-il? Le jour de sa mort même, il alla à la chasse, selon son
habitude, et, rencontrant le convoi au retour, froidement le regarda
passer.
La vieille princesse Des Ursins, qui gouvernait, fut prise dans un
double embarras, le veuvage du roi et un essai de réforme qu'elle
avait commencé. Réforme des finances, réforme du clergé et surtout de
l'Inquisition. Si elle n'eût été si âgée, elle se serait fait épouser,
et elle aurait gardé le roi. Mais il lui échappa d'abord par la
dévotion, puis par un second mariage. On a souvent conté sa
brouillerie avec Versailles, mais trop peu rappelé qu'elle avait
contre elle l'Inquisition et le clergé.
Avec le tempérament du roi, il n'y avait pas un moment à perdre pour
le marier. La Des Ursins cherchait dans toute l'Europe, mais chaque
princesse lui faisait peur. Elle craignait surtout un trop grand
mariage, une fille de roi qui eût pris ascendant. Il n'y avait guère
de plus petit prince que le duc de Parme. Donc elle ouvrit l'oreille
lorsque son envoyé Alberoni, un nain bouffon qui l'amusait, lui
demanda un jour pourquoi elle ne prendrait pas la nièce de son maître,
le duc Farnèse, une fille toute simple, élevée dans un grenier du
palais, qui ne savait que coudre. La princesse le crut, fit la chose;
puis, un peu tard, mieux informée, elle voulut la défaire. Mais le
mariage était déjà célébré à Parme. D'autre part, le roi était dans
une terrible impatience; Alberoni, grossièrement, obscènement, à sa
manière, lui avait décrit la fille, selon les goûts du roi, la disant
«une grasse Lombarde, bien empâtée de beurre, de parmesan.» Éloge
mérité de toute la maison des Farnèse, dont le dernier meurt à force
de graisse.
Ce charmant idéal envahissant le coeur du roi, il sut très-mauvais gré
à la princesse Des Ursins de vouloir lui inspirer des défiances sur sa
future épouse. Alberoni l'avait pris entièrement par ses contes
luxurieux. Il en tira deux choses pour la jeune reine qui arrivait: 1º
l'ordre verbal de lui obéir en tout; 2º un billet où il lui mandait de
faire arrêter, enlever madame Des Ursins, finissant par ce mot
d'exquise délicatesse: «Ne manquez pas votre coup tout d'abord.
Autrement, elle vous _enchantera_ et nous empêchera de coucher
ensemble, comme avec la feue reine.» Il est vrai que la Des Ursins,
aux derniers jours, l'avait sagement prié d'épargner la mourante, qui
pouvait lui donner son mal.
Alberoni porta ce mot lui-même à la frontière où était la jeune reine,
et se tint dans la coulisse pour surveiller l'exécution. Autrement
cette fille sans expérience n'eût eu ni l'assurance ni la férocité
impudente pour jouer cette scène de fausse fureur sans cause ni
prétexte. Tout le monde l'a lue dans Saint-Simon. C'était l'hiver; la
vieille dame fut enlevée en habit de bal et traînée vingt jours dans
les glaces, au hasard de la faire crever. Le lendemain, le roi qui
était venu au-devant, rencontra enfin sa grasse Lombarde, et l'épousa
sur l'heure dans la première maison qui se trouva. En plein jour, ils
se mirent au lit.
En rentrant à Madrid, on rendit à l'Inquisition ses droits et
privilèges. On renonça à la réforme du clergé. Alberoni, sans titre,
devint le seul ministre et le vrai roi d'Espagne. Son triomphe était
celui de l'Église. Il entretint dès lors une étroite correspondance
avec Rome pour obtenir le chapeau. Il donna de sa main au roi un
confesseur jésuite, et le plus agréable au pape, le P. d'Aubenton,
principal rédacteur de la bulle _Unigenitus_. La reine aussi reçut un
confesseur de la main de ce Figaro.
Elle était jusque-là la créature d'Alberoni, qui l'avait tirée de son
néant de Parme et l'avait si lestement délivrée de la Des Ursins. Mais
elle prit si fortement le roi qu'en un moment elle fut maîtresse de
tout. Ce n'était pas une petite fille. Elle avait vingt-quatre ans.
Elle était forte, véhémente, envahissante. Comme elle avait été
très-malheureuse, très-durement tenue par sa mère, sa situation
nouvelle, tout enfermée qu'elle fût, était pour elle une liberté
relative. Elle y fut gaie, charmante, et elle enveloppa entièrement
Philippe V. Elle partagea, resserra la captivité qu'il aimait. Ils
furent prisonniers l'un de l'autre. Même chambre, petite, un seul lit,
et petit. Ils se quittaient si peu que même avec son confesseur, le
roi ne restait qu'un moment. Et, si la confession de la reine était un
peu longue, le roi l'interrompait. Si en marchant elle restait de deux
pas en arrière, il se retournait, l'attendait. Ils communiaient,
priaient, chassaient, mangeaient ensemble. Ni nuit, ni jour, nul _à
parte_.
Alberoni était souvent en tiers. La reine lui donna un rival
d'influence. Se trouvant grosse, elle voulut avoir sa nourrice, la fit
venir de Parme. Cette femme, Laura Piscatori, était une simple
paysanne, mais fort intelligente, et la reine eut dès lors une âme à
elle. Cette nourrice eut le bas service intérieur, qui donnait tant de
prise. Elle entrait le matin, tirait les rideaux, aidait la reine à
prendre les premiers vêtements avant la toilette. Elle fut, peu à peu,
comme un animal domestique qui voyait tout, le plus caché, les secrets
rapports des époux. S'il y avait un peu de froid, elle les
rapprochait. Elle avait deux moments uniques où la reine était seule
et pouvait s'épancher, bien courts, il est vrai, cinq minutes, où le
roi sortait pour se faire habiller et où la reine se chaussait; et
parfois un peu plus, quand il recevait le Conseil de Castille. Alors
elle glissait à la reine des papiers, des mémoires, des lettres
secrètes. La nourrice était l'unique intermédiaire qu'elle eût avec le
monde. Il n'y avait pas à servir la reine en galanterie. Mais la
nourrice la servait, la chauffait en son unique passion, ses plans
d'établissements futurs, de royautés pour ses enfants.
Cette société unique et très-secrète, qui paraissait si peu, primait
Alberoni, et faisait vraiment un gouvernement de nourrice et de femme
grosse. Le roi avait du premier lit un fils, le futur roi d'Espagne.
Toute la pensée des femmes fut de chercher comment l'enfant à naître
et ceux qui pourraient suivre deviendraient aussi rois, princes, au
moins en Italie. La condition, des reines veuves était intolérable en
Espagne; elles devenaient forcément religieuses. Ces Italiennes ne
s'en souciaient pas; elles rêvaient le retour dans leur beau pays, une
retraite splendide et paisible chez un fils de la reine qui aurait
Parme, la Toscane, qui sait? les Deux-Siciles? L'obstacle était
l'Empereur. Il eût fallu brouiller l'Angleterre avec l'Empereur,
offrir à George de si grands avantages aux dépens de l'Espagne, qu'il
laissât faire ce qu'on voulait de l'Italie. Mais Philippe V y
consentirait-il? honnête et scrupuleux comme il était, immolerait-il
aux Anglais le commerce espagnol, traiterait-il avec les hérétiques,
trahirait-il la cause sainte que Rome et tous les catholiques
appuyaient de leurs voeux, la cause du Prétendant, ce grand intérêt de
donner un roi catholique à l'Angleterre, à la puissance qui, par la
dernière paix, se trouvait l'arbitre du monde?
Alberoni dut, s'il voulait garder la faveur de la reine, entrer dans
cette voie. Lui qui venait de relever l'Inquisition, il dut décider le
roi à rechercher l'alliance hérétique, à reconnaître la succession
protestante. Tant que Louis XIV vécut, on n'osa pas même en parler.
Lui mort, sans ménagement, on démasqua la batterie. Alberoni, la
reine, sans retard, sans ménagement, exigèrent de Philippe V qu'il
tournât tout à coup contre sa foi, contre l'opinion nationale de
l'Espagne, contre la volonté de son grand'père, qui, sur son lit de
mort, lui avait écrit pour le Prétendant.
On profita de sa mauvaise humeur contre la France et le Régent. On lui
montra que le Régent rechercherait l'alliance de George et qu'il
fallait le gagner de vitesse. Il semble cependant que le bon roi
d'Espagne ait lutté environ huit jours. Il était fort dévot, craignait
l'enfer, exécrait l'hérétique. Quoique Alberoni fût déjà son ministre
réel, le ministre nominal était le grand inquisiteur, qui faisait un
peu la balance. La reine la rompit, vainquit, emporta tout.
Dans cette précipitation indécente, l'honneur du roi n'était pas
ménagé. Elle ne daignait cacher l'empire honteux qu'elle exerçait sur
lui, ses moyens plus honteux encore. D'une part, elle lui faisait
suivre un régime irritant de viandes, d'alicante et d'épices, sans
mouvement qu'un peu de chasse en voiture. De l'autre, elle le domptait
par les plaisirs ou les refus. Rien n'était ménagé, caresses, menaces,
flatteries. Au besoin, elle était très-basse, parfois lâche à ce point
d'admirer la beauté du roi (dont le nez touchait le menton).
Ce sont les premières scènes, et non pas les moins rebutantes, d'un
temps où la nature, hardie et sans réserve, triomphera souvent des
intérêts moraux. Cette femme toujours enfermée, qui ne put rien savoir
du monde, ignorante, d'autant plus hardie, le troubla vingt années.
Elle avait l'âpreté maternelle de la chatte et sa furie pour ses
petits. Pour eux, elle alla à l'aveugle jusqu'à ce qu'elle eût fait
son fils roi, son mari idiot.
L'emploi peu scrupuleux des sinistres recettes qui ravivent l'amour
aux dépens de la vie, aboutit à l'épilepsie. Les enfants de Philippe V
eurent de leur père cet héritage et le portèrent de la maison
d'Espagne dans celles d'Autriche et de Naples. La moitié de l'Europe
fut gouvernée par des fous.
Dès le 18 septembre, Alberoni, autorisé du roi, négocia avec
Dodington, l'envoyé anglais à Madrid. Il s'agissait d'abord de
détruire les barrières que les Anglais trouvaient dans l'Espagne et
ses colonies. On tentait l'Angleterre par le côté secret de sa
concupiscence, les mers du Sud, le commerce des précieuses denrées qui
devenaient des besoins pour l'Europe, la fourniture des nègres qui les
cultivent, trafic si lucratif. On voulait dire au fond: «Nous ouvrons
l'Amérique. Ouvrez-nous l'Italie.» On ne le disait pas encore.
Cependant Dodington fut tellement ravi, ébloui, qu'Alberoni n'hésita
pas à lui confier toute la pensée de la reine, et que bientôt il
écrivit à Londres: «qu'il n'était rien que l'on n'obtînt, si on la
laissait faire en Italie un bon établissement pour ses enfants.» Elle
eût donné tout à ce prix, presque l'Espagne elle-même.
La première lettre de Dodington à Londres pour annoncer les offres de
l'Espagne est du 20 septembre. Date extrêmement importante. Avant le
30, un mois après la mort de Louis XIV, le gouvernement whig, notre
ennemi, sut que désormais la France était seule, que l'union des deux
branches de la maison de Bourbon était dissoute. La fameuse sottise:
«Il n'y a plus de Pyrénées,» reparaissait ce qu'elle est, une sottise.
Les Pyrénées se relevaient plus hautes. La France, désormais isolée de
l'Espagne, était plus faible sous le Régent que la veille de la mort
du roi.
Dodington écrivait à Londres: «Voilà la France et l'Espagne brouillées
plus qu'elles ne le seraient par une guerre de quinze ans.»
Cette brouillerie allait tout d'abord passer aux voies de fait.
Alberoni, en attendant qu'il eût construit des vaisseaux, en louait
pour poursuivre les nôtres dans les mers du Sud. Il nous fermait ces
mers, qu'il ouvrait aux Anglais, se tenant même prêt à les aider dans
la destruction de notre marine.
Quel encouragement pour Marlborough, pour les aboyeurs de la guerre!
L'Angleterre est le pays des fortes haines, des colères longues et
obstinées. Nombre de whigs sincères retenaient fidèlement l'horreur du
dernier règne, la trop juste rancune de la _Révocation_. Pour eux,
Louis XIV n'était pas mort, et ne pouvait mourir; ils le gardaient
présent pour justifier leur haine pour nous. Les machines infernales
qu'ils lancèrent contre Saint-Malo, elles restaient dans leurs
coeurs, chargées et surchargées de voeux pour faire sauter la France.
Les deux marines se haïssaient cruellement. Dans une guerre (de duels
à la fin), on s'était des deux parts envenimé jusqu'à n'avoir plus âme
d'homme. Notre Cassart, si vaillant, fut féroce, et, sans scrupule,
arma les flibustiers. Nos trop heureux corsaires stimulaient l'ennemi,
comme les mouches qui rendent un taureau fou. Les Anglais tuaient tout
ce qu'ils prenaient. Et encore, ils ne se contentaient pas de la mort;
ils y joignaient parfois de longs supplices.
À ces haines atroces, trop réelles, ajoutez les fausses. Les plus
véhéments orateurs, les plus emportés contre nous, étaient les
patriotes de l'_Alley change_, les vaillants de l'agiotage qui, dans
la crise de la guerre, avaient eu leurs combats, leurs victoires, de
merveilleux Blenheim de bourse, des rafles incomparables. Le calme
plat désolait ces héros.
Dans un moment pareil, l'offre de Philippe V était un coup cruel pour
nous, et, disons-le, un acte bien étonnant d'ingratitude. Il avait
déjà oublié que nous avions, pour le faire roi, accepté contre
l'Europe la plus épouvantable lutte, sacrifié deux milliards, un
million d'hommes! La nation, non moins que le roi, nous était
redevable. Si elle n'avait un Espagnol, elle devait vouloir un
Français, un prince de race, de langue latine. Elle devait repousser
l'Autrichien, le blond barbare allemand, dont elle n'eût pas compris
un mot. Pour chasser ce barbare, elle eut un moment d'élan admirable,
mais court, et généralement, elle rejeta le poids de cette longue
guerre sur les armées de la France, et triompha par notre sang.
Et, aujourd'hui, au bout d'un mois, nous recevions derrière ce coup
fourré de l'abandon de l'Espagne. Nous perdions, pour la guerre, notre
compagne naturelle, notre _matelot_, comme on dit en marine du
vaisseau acolyte qui doit garder le flanc du vaisseau engagé en
bataille.
Ainsi, quel que pût être le gouvernement bienveillant de la Régence,
son élan juvénile et son semblant d'espoir, elle n'avait rien de
solide, et réellement portait en l'air. Sans allié, sans argent ni
ressources, pliant sous deux milliards et demi de dettes, elle était
de plus entourée par la meute implacable des illustres voleurs qui lui
mettaient le marché à la main, la rançonnaient, sinon, passaient du
côté de l'Espagne.