En descendant, après la revue du 14 juillet, cette avenue des
Champs-Elysées où bivouaquèrent si souvent les vainqueurs, j'ai demandé
au général de Porchemart s'il croyait qu'une guerre prochaine fût
probable.
--Une guerre! s'est-il écrié avec un étonnement tellement complet qu'un
moment je l'ai cru simulé. Une guerre? Mais ça ne dépend pas de nous. Ça
dépend des Allemands.
Ça ne dépend pas des Français, assurément. Ils aspirent toujours à la
revanche, bien entendu; mais ils ont le coeur trop tendre pour désirer
un conflit. Vouloir la guerre--la guerre qui mettrait fin à une
situation équivoque et terrible--cela s'appelle vouloir lancer le pays
dans des aventures. Toute la question est donc ici: sous quel maître
les Français continueront-ils à jouir des bienfaits de la paix? Sous
la patte crochue du Pouvoir civil, ou sous le sabre de bois du Pouvoir
militaire? Le général de Porchemart paraît croire de plus en plus au
succès définitif du ministre; je m'en aperçois aux éloges pas trop
grincheux qu'il fait de son administration. Mon père semble aussi
persuadé du triomphe prochain de Boulanger; je le devine à la jalousie
qu'il laisse éclater fréquemment.
--Les Français sont singuliers! Qu'a-t-il jamais fait, ce Boulanger,
qui explique sa popularité? Où était-il, pendant la guerre? A quoi sert
d'avoir risqué sa peau comme je l'ai fait, moi, à Nourhas? L'ingratitude
est notre vice national.
La mauvaise humeur de mon père provient sans doute du fait que les
admirateurs du ministre commencent à lui témoigner leur sympathie d'une
façon tangible. Les Espagnols ont un proverbe qui affirme que l'honneur
et l'argent ne vont pas dans le même sac. Boulanger prouve tous les
jours la fausseté de ce proverbe; il accumule les honneurs et l'argent.
Peut-être, après tout, que les Espagnols ne parlent pas de l'honneur
militaire, qui est un honneur spécial.
Si l'honneur militaire est un honneur spécial, on peut dire, je pense,
que le militaire actuel est un militaire spécial. L'esprit du soldat
n'est plus ce qu'il a été. Il m'arrive parfois de comparer mentalement
les militaires du commencement du siècle aux militaires que nous sommes;
et de comparer, aussi, le militaire du second Empire au militaire de
la troisième République. J'évoque mes souvenirs du colonel Gabarrot,
j'établis un parallèle entre le commandant Maubart, des voltigeurs, et
le général Maubart, des bureaux de la guerre. Et il me semble que le
soldat à idées étroites souvent, mais profondes, que poussait au combat
une ambition énorme et puérile éperonnée d'enthousiasmes, a fait place
à un autre soldat qui n'aimait guère l'aventure que pour les aventures,
qui se battait plutôt pour les récompenses décernées par la gloire que
pour les intimes satisfactions qu'elle procure. Et je vois
disparaître ce soldat, à son tour, devant l'être qui porte aujourd'hui
l'épaulette--être obligé d'éliminer de son horizon les idées
d'enthousiasme, d'aventure et de gloire, être exerçant une profession
classifiée, stable, à salaires gradués, routinière, presque sans
aléas--être que j'appellerai le Militaire qui ne se bat pas. Je crois
voir, encore, que moins le soldat se bat, plus il s'éloigne du peuple,
de la Nation; et qu'il ne reste en contact avec ses concitoyens que
comme le garde-chiourme reste en contact avec les forçats.
Le Militaire qui ne se bat pas a pour mission particulière la
conservation de la paix. Il est là pour maintenir les peuples dans
l'apathie. Au lieu de grouper les hommes pour l'action, il les parque
pour l'inaction. Les mains fortes qui servaient les démences élues--ah!
je me souviens des mains des dragons du colonel Gabarrot, dont les
sabres coupaient les mains des Russes!--les mains fortes qui servaient
les démences élues et qui n'ont point su forger l'arme de liberté ont
été enchaînées par le Calcul et la Ruse, sous l'oeil froid du Militaire
qui ne se bat pas. Oui, je le vois, le soldat pacifique est le
complément nécessaire du voleur légal; le militaire qui conserve la paix
au lieu de la mettre en péril est indispensable au coquin qui fabrique
les lois au lieu de les transgresser.
--Français! s'écrient les Anti-Boulangistes, ne vous laissez pas
entraîner dans des aventures. Prenez garde à la guerre! Rappelez-vous
que la paix est le premier des biens. Avec nous, pas de guerre! Pas de
Sedan!
Et maintenant, s'il vous plaît, que dit l'homme empanaché, à la belle
barbe teinte en blond? Il dit:
--Français! je vous épargnerai la guerre. Pas d'aventures! Quand on vous
dit que j'ai des goûts belliqueux, on vous trompe. Tout ce que je
rêve pour vous, c'est une République honnête. Honnête. Par conséquent,
pacifique. Vive la paix! Avec moi, rien à craindre. Pas de guerre!
Là-dessus, la France fait semblant de réfléchir et se tâte le pouls. Si
l'on essayait de l'empanaché? Pourquoi pas, puisqu'on est libre; et
que la liberté, c'est la possibilité de changer de maître? Après tout,
l'empanaché, c'est simplement un civil avec un panache. Pas plus de
danger avec l'un qu'avec l'autre; et c'est moins triste à regarder,
moins banal et moins marmiteux. Allons-y!
Mais tout le monde n'y va pas. Les prébendés, les nantis, se rebiffent;
leurs amis et connaissances en font autant; il y a aussi des gens à
principes. Du côté militaire même, une grande opposition au boulangisme
se produit. Mon père n'a pas encore tourné casaque, mais le général de
Porchemart a repris courage. Il s'est remué énormément, a excité
des jalousies et des défiances. Vous connaissez le résultat de la
contre-attaque. Boulanger est obligé de quitter le ministère. La date
exacte? Je ne sais plus. Je n'ai pas l'intention de feuilleter de vieux
almanachs. Ce doit être au mois d'octobre 1886. Deux souvenirs m'aident
à donner cette date approximative. Le premier a trait à un événement qui
précède la chute de Boulanger. Je veux parler de l'énorme manifestation
à la statue de Strasbourg et à la statue de Jeanne d'Arc, mascarade
tricolore où se firent remarquer, au premier rang, le cousin Raubvogel
et sa femme vêtue en Alsacienne.
Le second souvenir se rapporte à un fait qui se produisit peu de temps
après le départ du ministre populaire, et juste au moment où la classe
1886 allait rejoindre les drapeaux. Nous sortions du Bois, à cheval, mon
père et moi, lorsqu'une bande de conscrits déboucha, en hurlant, d'une
certaine rue. L'immense drapeau qui les précédait effraya le cheval de
mon père; il eut toutes les peines du monde à maîtriser sa monture qui
se cabrait et cherchait à se dérober. A la fin, furieux, il s'écria:
--Bande de cochons! Leur sacrée ordure de drapeau! Ah! les salauds!
Qu'ils tombent jamais sous ma coupe, et tu verras si leurs jours de
salle de police font des petits!
La France est triste, depuis que Boulanger ne préside plus à ses
destinées guerrières. On dirait qu'elle a perdu son joujou. Mais elle
a ses étrennes, et même un peu avant l'époque; le 11 décembre 1886,
Boulanger reprend le portefeuille de la guerre. Et moi aussi j'ai mes
étrennes; le 1er janvier 1887, je suis nommé lieutenant. J'ai donc deux
galons sur ma manche. Ça me fait une belle manche.
Cette dernière phrase pourrait vous faire croire que je ne prends pas
ma profession fort au sérieux, et vous auriez à moitié tort. Je suis,
si vous voulez, comme un homme convaincu en matière de doctrine, mais
auquel manque la ferveur spirituelle. Il me faudrait des raisons bien
puissantes pour quitter l'armée; mais si une occasion tentante se
présentait, je laisserais là l'épaulette. A vrai dire, j'ai cherché
cette occasion, pour différents motifs; mon argent qui file rapidement,
l'insipidité de mon existence, d'autres raisons. Vous comprenez qu'il
s'agit de tentatives matrimoniales. J'ai fait insérer dans les journaux
une des 50.000 annonces militaires que vous pouvez y lire chaque année.
«Officier (Saint-Cyr), vingt-cinq ans, bien sous tous rapp., gr. espér.,
sans sots préjug., épous. jeune fille ou veuve (divorcées non accpt.)
Fort. aisée. Tr. sérieux. Ecr. M.E.C. 89.» Les résultats n'ont pas
été encourageants; je n'en dirai pas davantage. Des intermédiaires
obligeants, entre autres un général en retraite et deux veuves de
colonels, se sont occupés de m'aider à convoler en justes noces. Ils
m'ont présenté successivement plusieurs jeunes personnes, élevées aux
Oiseaux, qui avaient de beaux cheveux et aimaient beaucoup leurs mères;
mais, comme dit l'autre, j'ai reculé. Tout cela ne prouve point que
je ne ferai pas un jour un beau mariage; mais, pour le moment, je me
contente de jouer au petit ménage, avec celle-ci ou avec celle-là; on
en pince pour la culotte, à Paris; ça dure ce que ça dure; et après la
rupture, on jase, on prétend que les caresses de Mars coûtent cher à
Vénus. Mais tout cela n'entame pas le prestige de l'épaulette.
En dépit de l'opinion courante, j'ose affirmer que la fréquentation des
femmes, des femmes élégantes, est indispensable à l'officier d'avenir.
Cette fréquentation seule peut le mettre à l'abri de bien des tentations
et de bien des périls.
--Je cesse de croire au succès final de Boulanger, m'a dit l'autre jour
mon père; il se laisse entortiller par toutes les grues. Les femmes
le perdront. Rappelle-toi ce que je te dis, mon garçon: les femmes le
perdront. Et sais-tu pourquoi? Parce que cet homme, toute sa vie, a
ignoré les femmes. Jusqu'à ces temps derniers, il n'avait jamais connu
que les pantalons de madapolam de son épouse. Dès qu'il a vu une
chemise de soie, il a été fichu. Un militaire doit connaître les dessous
luxueux; c'est de première importance. Moi, avec mon tempérament, si
j'ai pu faire mon chemin, c'est parce que, dès le début, je n'ai rien
ignoré de ces choses-là. Ta mère, pour ne citer qu'un cas, ta mère avait
un trousseau magnifique.
Mon père sera peut-être bon prophète; et il est possible, en effet, que
les femmes causent la ruine du général Boulanger. Mais, pour le moment,
sa popularité ne fait qu'augmenter. La lutte politique engagée, timide,
malhonnête, peureuse et bruyante, est certainement ridicule. Malgré
tout, c'est un jeu. Ça intéresse, ça prend, ça captive comme un jeu. Le
cousin Raubvogel, avec lequel je suis dans les meilleurs termes, est
un des plus fervents disciples du Sauveur; il prêche la bonne parole
boulangiste avec une conviction qui émeut. Avant-hier, il a offert en
l'honneur du général un grand dîner auquel nous avons assisté, mon père
et moi. Une foule énorme, subitement rassemblée par le plus grand des
hasards, a envahi la rue pour acclamer le général à sa sortie de
la maison. La manifestation, bien qu'inopinée, a été grandiose et a
fortement ému le gouvernement. Et hier, le cher cousin, pensant que le
prêtre doit vivre de l'autel, a lancé sa nouvelle affaire des _Tapiocas
militaires_, dont le succès est prodigieux. Raubvogel, donc, nage dans
l'opulence.
Mais pas dans la joie. Il y a une ombre au tableau de sa félicité.
Delanoix, ce beau-père que Raubvogel a contribué, plus que tout autre,
à asseoir sur une chaise curule, Delanoix fait preuve de la plus noire
ingratitude. Il est républicain, républicain austère et convaincu, et
jette l'anathème au Boulangisme, deux fois par semaine, du haut de la
tribune du Sénat. «Renierons-nous, s'écrie-t-il, nos pères, ces géants?
La France va-t-elle se prostituer à un nouveau César?» Voilà des choses
qui désolent Raubvogel, et lui font verser des larmes, dans le silence
du cabinet. Du moins, il me l'a dit; je l'ai cru, et je l'ai répété au
général de Porchemart, qui s'en est tenu les côtes pendant dix minutes.
Le général est peut-être au courant de choses que j'ignore. Ce que je
n'ignore pas, par exemple, c'est que Delanoix a dénoncé violemment,
dans son dernier discours, la continuelle présence, au ministère de la
guerre, de personnages louches et d'individus équivoques.
Il est certain que, là-dessus, Delanoix n'exagère point. Les types les
plus étranges, mâles et femelles, pullulent au ministère. On en trouve
dans tous les bureaux, sous toutes les tables, derrière tous les
fauteuils; ça sent le juif, le jésuite et la putain; c'est une
pétaudière. Mais ce sont là des détails que le public ne sait pas, ne
veut pas savoir. Tout ce qu'il voit, c'est le port de la barbe autorisé
dans l'armée, les réfectoires, les guérites tricolores...
Et, chose curieuse, ce sont précisément ces mesquines réformes qui
indisposent contre Boulanger beaucoup des grands chefs militaires.
L'armée, bien entendu, n'est nationale que de nom; c'est un vieux
squelette dans un linceul neuf. Et le haut commandement redoute que le
squelette, rappelé à la vie, apparaisse hors de son suaire, avec
une chair jeune sur sa vieille ossature; et la moindre évocation,
pensent-ils, pourrait produire le miracle. C'est pourquoi il ne faut
pas toucher à la tradition, à la routine; les innovations sont
superficielles aujourd'hui; mais demain il est possible qu'elles
deviennent sérieuses; peut-être voudra-t-on affaiblir la discipline!
Et les grands chefs sentant en péril leurs privilèges, même les plus
inutiles et les plus nominaux, flairant une ère nouvelle pour l'armée,
se groupent afin de résister. On ne se figure pas avec quelle rage, un
homme, une caste, se cramponne à ses immunités, à ses prérogatives.
Les employés du fisc ne sont point encore consolés qu'on ait enlevé aux
commis des gabelles le droit de pendre les faux-sauniers.
Les grands chefs, donc, déclarent en sourdine que la Défense nationale
est compromise. Et les Boulangistes, avec le peuple presque tout entier
derrière eux, hurlent que la France ne craint personne, et que son armée
est prête.
* * * * *
Et un fait vient soudain souffleter, de sa brutale et silencieuse
éloquence, tous ces vantards et tous ces menteurs.
Vous n'avez pas oublié cette piteuse histoire. Vous vous rappelez
comment ces deux grandes nations qui depuis seize ans s'observaient
par-dessus leur frontière--l'une fière de ses triomphes passés et
confiante dans sa force, l'autre équivoquant sur son désastre et en
proie à des convulsions rageuses--furent presque jetées dans l'arène,
un beau matin, par le plus trivial des incidents, par une querelle de
mouchards, par des démêlés d'argousins... L'affaire Schnoebelé...
En France, d'abord, ce fut de la stupeur. La guerre! La guerre? était-ce
possible?... Puis, ce fut la détermination prise, visiblement prise et à
la presque unanimité, d'éviter la lutte coûte que coûte. L'affreuse peur
sous laquelle avaient vécu pendant seize années les classes possédantes,
qui flairent la révolution dans la guerre, apparut. On murmurait, en
claquant des dents, que le conflit était impossible, serait insensé.
Pendant des jours, on vécut ainsi qu'en un cauchemar. Au ministère,
on ne rencontrait que visages effarés, que figures consternées. Mon
père--combien d'autres avec lui?--avouait tout bas que rien n'était
prêt; les milliards avaient été gaspillés, jetés aux mains avides de
tripoteurs; c'était 1870 qui allait recommencer... La presse, par ordre,
recommandait aux citoyens de rester calmes. Calmes! Ils étaient glacés
par l'effroi, pétrifiés. Et pourtant, une fièvre intense s'était emparée
d'eux, les consumait intérieurement, en silence; fièvre qu'alimentait
sans doute, plus encore que le pressentiment des périls du lendemain,
le mortifiant souvenir des bravades de la veille. La transformation
soudaine apportée dans un être par l'épouvante est énorme; le sang des
bêtes poursuivies, des cerfs traqués, des taureaux pourchassés dans le
cirque, est empoisonné, littéralement empoisonné par la peur.
Et tout d'un coup, ce fut la délivrance. L'affaire, osait-on dire, était
arrangée. Les patriotes des Ligues se remirent à narguer, moites encore
de leurs transes.
Le danger étant passé, on explique à grand renfort de détails (bien
français et surtout bien parisiens) quelles mesures on avait prises afin
de le conjurer. Les militaires qui ont failli aller se battre exposent
avec candeur comment ils se seraient battus. Le public écoute, bouche
bée, saoul d'admiration. On assure que le général Boulanger avait envoyé
à la frontière de l'Est quarante bataillons d'infanterie. Quarante
bataillons ne suffisent point. On affirme qu'il en avait envoyé
quatre-vingts. Puis, une centaine.
--C'est vraiment incroyable! me dit mon père. La crédulité de ces gogos
est insondable. Quatre-vingts bataillons! La vérité, c'est que nous
avons pu à grand'peine en expédier douze ou quinze. La compagnie de
l'Est n'aurait pu en transporter davantage. Tout le monde devrait savoir
qu'elle est hors d'état de rendre aucun service. En temps de guerre, à
mon avis, elle serait obligée de bloquer ses locomotives sur la ligne de
Lyon dès le début des opérations.
La panique causée par la menace d'un conflit a servi les parlementaires.
Bien des gens qui leur étaient hostiles inclinent à penser qu'ils
présentent, contre les entreprises du hasard, une protection supérieure
à celle que peut offrir le héros populaire. Les législateurs commencent
donc à attaquer vigoureusement l'homme providentiel; et, dans les
derniers jours de mai, l'homme providentiel abandonne son portefeuille.
Certaines irrégularités dans l'emploi des fonds à lui confiés avaient
été reprochées au ministre. Les preuves de ces irrégularités ayant été
fournies secrètement aux parlementaires par le général de Porchemart,
ledit général de Porchemart s'attendait à se voir offrir, en récompense,
la place laissée vacante par Boulanger. Il a été cruellement déçu. C'est
le général Ferron qui s'installe rue Saint-Dominique.
Le général de Porchemart, bien entendu, ne m'avait pas mis au courant
de ses projets et de ses espoirs; mais je n'avais pas eu de mal à les
deviner. Comme il se croyait sûr du succès, il ne prenait plus guère la
peine de dissimuler. J'éprouvais même quelque chagrin à penser que cet
homme, que je ne pouvais m'empêcher de juger supérieur, n'avait assigné
d'autre but à son ambition qu'un rond-de-cuir ministériel. Mais l'autre
matin, pendant une promenade, il m'a dit certaines choses qui m'ont fait
penser que j'avais été trop prompt à tirer des conclusions. Je n'ai pas
très bien compris, il est vrai, et je n'ai point osé questionner; mais
j'ai senti que le plan, quel qu'il soit, que cet homme avait tracé
et que les circonstances lui interdisent de mettre à exécution, était
terrible et grand.
--Au ministère de la guerre, m'a dit le général, il ne faut qu'une
mazette. Un homme, là, ferait trop peur. Les Français, représentants
et représentés, n'ont qu'une crainte: la guerre. C'est une crainte
irraisonnée, physique, et voilà pourquoi elle est insurmontable. Vous
l'avez vu dernièrement, lors de l'incident Schnoebelé. Que la guerre
éclate réellement, vous verrez autre chose encore. A moins, bien
entendu, que ce ne soit la France qui déclare la guerre, à moins qu'elle
ne soit poussée au combat par un homme qui méprise les vaincus et
qui rêve pour son pays autre chose que l'enlisement dans un marécage
d'imbécillité. L'apathie actuelle, je vous le dis, n'a d'autre cause que
la peur. L'oubli de la défaite est peut-être dans les esprits, mais le
souvenir est là, grimaçant, dans le coeur... ou dans le foie. Écoutez,
je vais vous dire une histoire; vous la comprendrez. Un fermier belge
m'a raconté ceci: Le lendemain de la bataille de Sedan, il trouva dans
l'un de ses prés, à une dizaine de lieues de la frontière, un cheval qui
avait appartenu à l'armée française. L'animal était exténué, semblait
affolé. Comment il était venu là, avec sa selle tournée sous le ventre,
à travers un pays coupé en tous sens de ruisseaux, de canaux et de
fossés, ne pouvait guère s'expliquer. Le fermier garda le cheval, jeune
et forte bête qui, bien traitée, ne tarda pas à s'attacher à son nouveau
maître. C'était un animal patient, docile et sagace, qui semblait fait
pour les tâches pacifiques qui étaient devenues les siennes et qui
ne paraissait pas avoir gardé le moindre souvenir des événements
terrifiants auxquels il avait assisté. Un jour, six années plus tard
à peu près, il avait été attelé à une voiture qui devait conduire le
fermier et ses enfants à une ducasse des environs. Comme la voiture
allait pénétrer dans le village, des jeunes gens firent partir deux ou
trois bombes et des pétards. Le cheval, soudain, s'arrêta; une sueur
froide couvrit son corps et il se mit à trembler d'une façon terrible.
Rien ne put le décider à avancer. Le fermier dut le reconduire à
l'écurie. Une fièvre violente s'empara du pauvre animal; en dépit de
tous les soins, il mourut dans la nuit...
J'ai la curiosité de demander à mon père ce qu'aurait fait le général
de Porchemart, à son avis, si le portefeuille de la guerre lui avait été
confié.
--Rien de mieux que les autres, répond-il. Il aurait satisfait
quelques-uns et mécontenté le plus grand nombre; il aurait été, ainsi
que ses prédécesseurs, l'humble serviteur de ses bureaux... Du reste,
Porchemart n'a que ce qu'il mérite. Voilà ce que c'est que d'être
égoïste et de vouloir être trop malin. Les documents qu'il a fournis
contre Boulanger étaient trop précis, témoignaient d'un esprit trop
clairvoyant, trop fouineur; les gens du Palais-Bourbon n'aiment pas
à avoir à leur service un individu trop perspicace; cet individu,
justement parce qu'il les a servis, pourrait les desservir. Crois-tu,
par exemple, que Camille Dreikralle tienne à voir Porchemart au
ministère? Si Porchemart avait été un peu moins retors et plus pratique,
il m'aurait confié les papiers que j'aurais communiqués à Reinach,
tout en représentant Porchemart comme le seul successeur possible de
Boulanger. J'aurais monté un beau bateau aux parlementaires. Porchemart
aurait été ministre. Et, comme don de joyeux avènement, il m'aurait fait
cadeau de ma troisième étoile, qui met si longtemps à descendre de la
nue que je commence à croire, ma parole d'honneur, que je n'ai jamais
été à Nourhas!...
Je dois dire que la popularité du général Boulanger n'a point été
affaiblie par son départ du ministère. L'enthousiasme qu'il excite est
énorme; soit que la nation espère beaucoup de lui, soit qu'elle sache
pertinemment qu'il n'y a rien à en attendre; soit qu'elle le considère
comme l'un de ces hommes d'action dont l'heure doit nécessairement
sonner, soit qu'elle le regarde comme un de ces impuissants dont
la jactance seule est terrible et qui sont de vivantes garanties
d'inaction.
L'impopularité du général Ferron, par contre, va croissant. Et
aujourd'hui, 14 juillet, au lieu des délirantes acclamations qui
avaient, l'année dernière, accueilli son prédécesseur, ce sont des
imprécations et des hurlements qui retentissent sur le passage du
ministre de la guerre. A Longchamps, tout le long de la route, à l'aller
et au retour, l'injure pleut sur les membres du cabinet, parmi lesquels
figure un ridicule mulâtre. Le spectateur de l'an passé est là,
chauvinisme et saucisson compris, applaudissant le défilé prestigieux;
sa soeur qui aime les pompiers acclame ces fiers troupiers; sa
belle-mère bat des mains quand défilent les Saints-Cyriens; il est gai,
content, triomphant, le coeur à l'aise. Mais, sitôt la revue terminée,
il roule les yeux et tord sa gueule pour l'invective.
--A bas Ferron! Vive Boulanger! A bas les traîtres!...
Il écume, il grince, il siffle. On lui a enlevé son fétiche. Il ne sera
heureux que lorsqu'on le lui rendra. Celui-là ou un autre. N'importe
quel pantin dont il pourra faire une idole, qu'il pourra encenser;
n'importe quel raté, n'importe quel vaincu, n'importe quel fuyard...