Je me souviens parfaitement que mes premières sensations, à Nantes,
furent dominées de haut par l'ennui et le désappointement. Je sais aussi
que les premières impressions que me donna la vie militaire peuvent
trouver leur somme en ces deux termes: monotonie et vulgarité, qui
eux-mêmes, se résoudraient facilement en celui-ci: néant. Par son côté
strictement soldatesque, l'existence de l'officier ne présente qu'un
intérêt très relatif au moins en temps de paix; elle se rapproche, non
pas même de celle du professeur, mais de celle du pion; la caserne étant
surtout, de même que l'école, une fabrique de servilité.
Il ne m'a pas déplu, certes, au début, d'être pris, au sérieux par mes
subordonnés et même par mes chefs; de pouvoir m'affirmer comme homme.
Mais je n'ai pas tardé à constater le peu de valeur de notre raison
d'être à tous, supérieurs et inférieurs; et à reconnaître que je n'étais
qu'un automate dont la fonction consistait, une fois remonté, à remonter
d'autres automates. Obéir et commander, ces deux infinitifs autour
desquels les épaulettiers accomplissent leur promenade en queue de
cervelas, ne me semblaient ni d'une infinie grandeur ni d'une infinie
beauté. Quant à de l'amour et à de l'admiration pour ma profession,
quant à l'enthousiasme, au feu sacré, au culte des traditions et autres
breloques morales, tout cela n'existait en moi que pour mémoire. Il
est excessivement rare qu'il en soit autrement. Se couvrir de gloire,
accomplir des actions d'éclat, gagner la réputation d'un grand stratège
ou d'un Poliorcète, ce sont des rêves qu'on fait quelquefois; mais de
moins en moins; et ça passe vite. Généralement, après quelque temps, on
en vient à se considérer comme fonctionnaire. Fonctionnaire inamovible,
privilégié; et d'essence supérieure. Cette supériorité dont on se flatte
n'est pas tout illusoire: la fonction militaire est sans doute la seule
que l'homme ne puisse pas déshonorer tout à fait; il n'est pas toujours
possible de fuir on de capituler.
Comme le rôle de fonctionnaire ne me plaît que modérément, je me
reproche parfois d'avoir fait fausse route. Je crois que beaucoup de
mes collègues, au début, pensent de la même façon, s'il leur arrive de
penser. Mais on s'habitue; le métier conquiert l'être. On reste dans
l'armée comme les nations modernes restent aux pieds de leurs armées;
par une résignation un peu ahurie, assez couarde, mal déguisée en
volonté.
Je cherche à me rappeler à peu près mes débuts dans l'armée. Toutes
sortes de tableaux défilent devant mes yeux; des sensations revivent,
atténuées, aiguës, rapides; des souvenirs voltigent, passent,
s'affirment, s'écroulent. Je saisis des bouts d'images; il y a des
lueurs, des échos; des odeurs se précisent, se transforment, s'unifient
--relent d'un passé qui n'a point cessé d'être le présent.--Des
souvenirs, donc...
Ce que je voudrais surtout retracer ici, c'est la vie de l'officier,
non pas au quartier, mais en dehors du quartier; c'est-à-dire, si vous
voulez, dans ses rapports avec cette partie de la population qui n'est
pas strictement militaire.
De la caserne, par conséquent, je ne dirai pas grand-chose. Ce qu'on en
ignore, du reste, c'est juste ce qu'on n'en veut point savoir. Moi,
de plus, je ne suis soldat que par définition générale; officier, pas
troupier. J'ignore donc la caserne; je n'en connais guère que l'aspect
extérieur. Je la soupçonne horrible; je la suppose infecte. Je sais que
lorsque nous visitons les chambrées, nous autres chefs, à certains jours
fixés d'avance, nous ne pouvons nous donner qu'une idée très réduite
de leur abjection réelle. La caserne, étant donnés ses indéniables
résultats: abrutissement, avilissement, épidémies et taux exagéré
de mortalité, pourrait apparaître à un cerveau mal fait comme le
conservatoire de la vermine morale, comme l'antre du typhus. Mais,
en créant l'esprit de servilité, elle tue l'esprit militaire réel.
L'impression qu'elle produit sur les hommes qu'on y jette chaque année
est plutôt sinistre. L'abattement, le découragement qui s'emparent des
conscrits dès leur arrivée au corps ne peuvent être niés. Pour un
rien, pour la cause la plus futile, sans cause précise, ils se tuent ou
désertent; il y a, en moyenne, vingt mille désertions par an; le
nombre des insoumis est considérable. Mais ne sont-ce pas là des maux
nécessaires?
Discipline, astiquage, parades. Voilà des modes, peut-être pas les plus
hauts, de l'activité humaine. Méchanceté du cadre supérieur pour
le cadre inférieur; méchanceté du cadre inférieur pour la troupe:
méchanceté du vieux soldat pour le jeune soldat. Comme le jeune
soldat devient à son tour le vieux soldat, il y a compensation. Labeur
dérisoire, mais acharné. Le travail de l'armée est irréel, vain; mais il
est accompli avec un incontestable sérieux. Certaines besognes imposées
aux soldats, obligatoires bien que peu réglementaires, sont cependant
effectives: il faut avoir le courage de l'avouer. Ils opèrent le
déménagement des officiers, de leurs familles, de leurs amis, et des
congrégations non autorisées; ils servent de rabatteurs dans les grandes
chasses et de domestiques un peu partout; on les met au service des
patrons, dont ils fusillent les ouvriers mécontents et dont ils font
l'ouvrage, sans salaire. On en fait des larbins, des cochers, des
marmitons, des blanchisseuses, des bonnes à tout faire et des nourrices
sèches. Quand ils ont des talents particuliers, on en tire parti sans
hésitation: j'avais dans ma compagnie, il n'y a pas longtemps, un
tailleur pour dames auquel ne laissait nul répit la partie féminine de
la garnison. Et un homme que j'avais pour ordonnance n'a pas mis les
pieds trois fois au quartier pendant les dix-huit mois qu'il est resté
à mon service. C'est de cette façon que les officiers préparent les
soldats à la défense de la patrie. Cela ne vaut-il pas mieux que de ne
point les préparer du tout?
On a dit que le service militaire obligatoire développe l'esprit,
élargit l'intelligence, force l'homme à sortir de son trou, à voir du
pays, à étendre son horizon mental. Les faits prouvent le contraire.
Qu'il aille à droite ou à gauche, le soldat est enfermé dans une
camisole de force qui l'empêche de se mouvoir librement. Les mêmes
vices, les mêmes tentations, le guettent partout; il est la proie des
mêmes trafics. Le Militarisme, expression faussée de la nécessité de
défense nationale, pervertit l'entendement, tue l'initiative, l'esprit
d'aventure, le besoin d'action, fait d'un homme une bête fonctionnante
ou une sale loque. Il ne faut pas de caractères, dans l'armée. Il faut
l'obéissance passive. Ou bien--Biribi. Ou bien--la Mécanique.
Les réservistes et les territoriaux viennent accomplir leurs périodes
d'instruction; quelquefois joyeux de reparaître sous les drapeaux.
Pendant vingt-huit jours, pendant treize jours, ils sont employés à des
corvées dégoûtantes mais peut-être nécessaires; cassent des cailloux;
nettoient des vieux effets; graissent des cuirs; font quelques
manoeuvres; n'apprennent point le maniement des armes nouvellement mises
en service. Et leurs officiers, anciens volontaires d'un an ou gloires
d'Écoles, généralement riches, les traitent suffisamment mal; nous
n'avons presque pas besoin de nous en mêler. On les insulte, on les
punit, on les exploite, on les vole; mais, sûrement, sans aucune
mauvaise intention. L'armée n'est-elle pas une grande famille?
Si. L'armée est une grande famille. Une famille comme l'autre. Où les
déshérités, les faibles, sont méprisés, tenus à l'écart, injuriés,
maltraités; avec des tyrans et des esclaves; des exploiteurs et
des dupes; des parents pauvres et des souffre-douleurs. La Grande
famille--la famille en grand.
Et les officiers? Ils ennuient les hommes. Surtout, ils s'ennuient. Ils
vont du champ de manoeuvres à la caserne; de la caserne, au mess; du
mess, au café; pérorent, hâblent; parlent de bonnes fortunes peu réelles
et peu fréquentes; en rêvent; se montent des scies, se jalousent,
s'espionnent, se rendent des services, de mauvais services. Leurs
conversations roulent sur l'exercice, les réglements, les potins du
régiment, les cancans de la ville, les qualités des grands chefs, les
bévues des capitaines, les faiblesses des commandants, la jalousie
fatiguée et sournoise du lieutenant-colonel, la fragile et tremblante
ambition du colonel. Et les femmes, les femmes, les femmes... Peu de
brutes alcooliques; des êtres vaniteux et inconscients, plutôt. La
majorité affiche des prétentions aristocratiques. D'aucuns, à bon droit:
petits-fils d'émigrés, rejetons de chouans, avec de l'eau bénite dans
les veines, de la moelle de traître et du mercure dans les os. D'autres,
sans aucun droit aux particules dont ils s'affublent, aux dénominations
sonores dont ils agrémentent la vulgarité de leurs noms patronymiques,
aux blasons qu'ils exhibent orgueilleusement, après boire. Cette
noblesse de fantaisie emplit de ses ridicules mensonges l'Annuaire
de l'Armée. Elle affecte un immense mépris pour les civils et les
républicains--les voyous. L'arrogance, d'ailleurs, est de règle devant
le commun des mortels; exactement comme la platitude en présence des
supérieurs.
La préoccupation intime, facilement avouée, c'est la fortune, l'argent.
La solde est maigre; et, bien qu'avec la somme que nous recevons
mensuellement, un ouvrier trouverait moyen de nourrir sa famille, nous
ne pouvons vivre. Il y a tant de dépenses nécessaires, inutiles et
obligatoires! Heureux ceux qui ont de la fortune; à plaindre ceux qui
n'en ont pas. A quels procédés recourent ces derniers pour se procurer
des fonds, l'Honneur de l'Armée seul le sait. Et cet argent? Tout aux
tavernes et aux filles--comme au bon vieux temps--La noce basse. Le jeu.
Quant à l'intellectualité, à part de très rares exceptions, néant. Nulle
notion, nul soupçon du beau ou du vrai. Nul effort pour comprendre
ce que c'est que la Patrie, ce qu'elle peut être; ce que c'est qu'un
soldat, en réalité; ce que doit être un officier; ce que c'est que la
Nation armée. Ce sont là des choses qu'il n'est même pas question
de savoir. Un vague sentiment d'un vague devoir professionnel, très
élastique. Et un culte, d'une sincérité maladive, pour des traditions
crevées, des rengaines pourries.
Des types? Pas de types. Les semblants de caractères se distinguent
par leur degré plus ou moins marqué d'enfantillage. Leurs seuls signes
particuliers sont des marottes, des dadas. Un être puéril, généralement,
l'officier; en dépit de sa rudesse fréquente, de son autoritarisme, même
de sa cruauté; peut-être à cause de tout ça! Un pauvre être.
En voici un, par exemple. Grand, mince; toujours tiré à quatre épingles,
au corset indubitable et au titre nobiliaire douteux. Contre ce titre,
il voudrait échanger des titres de rentes. Sa seule préoccupation est
celle d'un riche mariage. Il permute sans cesse, traînant d'un bout de
la France à l'autre son épaulette, en quête de jeunes filles avec dot,
avouant la chose comme normale... D'autres, qui ne l'avouent pas mais
qui y pensent toujours sans en parler jamais. Celui-ci, à la tenue
volontairement négligée, qui affecte des allures de voyou, siffle,
chaloupe. Celui-là, posant au valet de coeur, coiffé en casseur
d'assiettes, d'un képi très haut par derrière. Celui-là encore,
ridiculement maniéré, aux gestes trop gracieux, qui salue les troupiers
en minaudant. Un autre, qui n'aime pas ces manières-là, rêche, crispé,
et qui déclare que le salut militaire a été institué afin de laisser
à l'homme toute la hauteur de sa taille. Un autre, plus rogue et
plus grincheux encore, que font grogner sans trêve les lenteurs de
l'avancement; qui se plaint surtout de ce que les officiers des corps
de troupes qui vivent avec le soldat sont sacrifiés aux officiers
d'état-major, sortant de l'Ecole de guerre, et dont les brevets ne
constituent, du point de vue strictement militaire, que des certificats
d'ignorance.
Les officiers de grades supérieurs, surtout bureaucrates, écrasés
sous une énorme paperasserie. Leur selle d'ordonnance est devenue un
rond-de-cuir. Le colonel, grognonnant, mâchonnant, bedonnant, inquiet,
congestionné de la peur qu'on ne lui fende l'oreille avant que les
étoiles qu'il convoite ne tombent sur sa manche. Le lieutenant-colonel,
desséché et poussiéreux, avec des manières de bedeau, et l'air d'avoir
été oublié très longtemps dans le placard d'une sacristie. Un major, qui
a l'aspect d'un souteneur, et qui fut zouave pontifical. Un autre, qui
a des allures de remorqueur; souffle, ahanne, halète, semble toujours
tirer derrière lui quelqu'un ou quelque chose. Des capitaines,
préoccupés surtout de l'ordinaire, et dont deux au moins sortent de
l'ordinaire. Le premier a été promu récemment et vient d'être proposé
pour la croix. Comme lieutenant, il avait été rapatrié, voilà six mois,
sous prétexte de dérangement cérébral, pour avoir fait torturer et
mourir sous le bâton quelques douzaines de nègres dans un Soudan
quelconque. «Il avait cédé, dit un journaliste qui le défendit alors
pour une somme modérée, à la tentation de ne point déranger les
habitudes des noirs qui, depuis des milliers d'années, sont accoutumés
à n'obéir qu'à la bastonnade et à la décapitation.» Je dois dire que
la dévotion de cet assassin est exemplaire. Quant au second capitaine,
c'est réellement un phénomène. Habituellement, n'est-ce pas? les
capitaines ne savent plus l'École du Soldat; ils l'ont oubliée. Eh!
bien, lui, il la sait. Il est célèbre pour ça, à juste titre, dans tout
le Corps d'armée. Quand il fait manoeuvrer sa compagnie sur le cours
Saint-Vincent, devant la maison qu'il habite, sa femme, cachée derrière
un rideau et qui sait aussi l'École du Soldat, observe les mouvements
des hommes; à la pause, elle signale à son mari, qui monte la consulter,
ceux qui manoeuvrèrent mal.
Femmes d'officiers: le gros sac, la certaine fortune ou la dot
réglementaire. Le gros sac, que les mamans engagent fiévreusement leurs
fils à décrocher, et pour le décrochage duquel, d'ailleurs, elles les
destinent à l'épaulette dès leur plus jeune âge; la certaine fortune,
dont on se contente lorsqu'on sait encore allier, sous les brandebourgs
du dolman, quelque sentimentalité à la soif de l'or que rend impérieuse
l'oisive existence militaire; la dot réglementaire, dernier refuge des
pécheurs en perdition qui réclament un ange gardien. Au début,
l'allure de ses dames varie, suivant les _moyens_, de celle du
caporal-instructeur à celle du demi-castor; plus tard, de celle de
la petite bourgeoise aigrie à celle de la dame patronnesse, grasse
de bonnes oeuvres. Monde bien-pensant, bétail réactionnaire, ivre
d'égoïsme, de convoitises, d'autoritarisme, de vanité, dont les moeurs
appellent fréquemment l'attention des tribunaux, et dont l'Église
approuve les opinions. L'Église a fait les mariages, du reste, ou la
plus grande partie d'entre eux; exactement comme elle a fait les femmes
d'officiers, ou la plus grande partie d'entre elles; et comme elle
fait aujourd'hui les officiers ou la plus grande partie d'entre eux. Le
cléricalisme a jeté sur l'armée son ombre dévorante, qui s'abaisse de
plus en plus. Et les belles madames, «l'élite féminine de l'armée»,
donnent le ton à la _société_ de la ville de garnison, dont elles
cultivent les haines anti-démocratiques, les rêves de restauration
monarchique. Elles n'aspirent, pour la plupart, qu'au jour où les
griffes du prêtre étrangleront enfin la liberté, où coulera à gros
bouillons le sang des pauvres qui les font vivre: ces femelles de
meurtriers, je vous le dis, valent moins, encore que leurs mâles.
Elles salonnent à la cathédrale, aux grand'messes; paradent aux
jardins publics, où joue la musique militaire; posent, chez elles, aux
maîtresses absolues de tout et de tous, fortifiées de galons d'or et de
panaches, au milieu de l'admiration en jupons ou en fracs de la tourbe
mercantile et fonctionnarde.
Elle ne nous quitte pas, elle s'accroche à nous, cette tourbe; cette
tourbe qui, si elle s'adonne à l'industrie ou au commerce, vit beaucoup
moins de ses propres efforts que des subventions et des primes accordées
par le gouvernement, aux dépens des malheureux; qui, si elle s'engraisse
dans les sinécures rétribuées par l'État, vit sur les monstrueuses
privations des pauvres et sur l'argent apporté, avec des virginités
suspectes, par de misérables jeunes filles qui se font épouser pour leur
dot.
Cette tourbe, ai-je dit, ne nous lâche point. Les femmes nous laissent
peu de répit, mais les hommes nous persécutent; principalement sous
prétexte qu'en cas de guerre ils seraient nos collègues, ayant des
grades dans la réserve ou la territoriale. Des ingénieurs, un maître de
forges, des avocats, un trésorier-payeur, un conseiller de préfecture,
de gros négociants, tous officiers supérieurs de territoriale, nous
abreuvent en ville et nous hébergent en leurs châteaux. D'autres
personnages, moins importants, mais qui se galonnent pour les bals
officiels, fréquentent assidûment le café que nous honorons de notre
clientèle. Rien, dans ces hommes-là; pensées rancies, habitudes sèches,
égoïsme aveugle et forcené; nulle compréhension des besoins de leurs
concitoyens déshérités, d'un patriotisme réel. Ils sont friands de
conversations sur la tactique et la stratégie, qu'ils ne comprennent
point; d'anecdotes sanglantes ou gaillardes, qu'ils savourent; ils ne se
souviennent certainement pas, un seul instant, que leur pays est un pays
vaincu; ils aiment les choses militaires à cause de leur côté théâtral
et aussi, j'en suis sûr, à cause de leur côté cruel. Un quincaillier,
simple sous-lieutenant, assez humble devant un architecte, lieutenant.
Et ce quincaillier, pourtant, n'est point un homme ordinaire; il a
inventé un engin terrible, qu'il appelle «la Massacreuse», et qui
doit--à son avis, sinon à celui de la Direction de l'Artillerie--faucher
les hommes par milliers, en un clin d'oeil. Ce bourgeois paisible, suant
à inventer des engins de tuerie, m'a d'abord étonné; mais j'ai compris
que le commerce, qui est le vol, doit conduire à l'idée du meurtre. Un
dentiste, capitaine, et qui prend, vis-à-vis des jeunes officiers de
l'active, des airs protecteurs très amusants; un mois avant l'époque des
manoeuvres, désole régulièrement sa femme et ses enfants en déclarant
qu'il va user du droit qu'il a de demander à suivre le régiment; quinze
jours avant, se fait appeler capitaine par sa servante, et brise ses
chaussures; ne part jamais. Sa femme ne l'imite pas.
Nous, nous y allons aux manoeuvres; marches, service en campagne, etc.
J'ai été enfermé si longtemps dans les écoles, dans les grandes villes,
que, lorsque je me suis trouvé en pleins champs, j'ai perçu comme une
sensation de délivrance; ç'a été pareil à l'impression que produit la
bouffée d'air frais qui vous arrive, en même temps que la lumière, au
sortir d'un long tunnel. Tout m'a semblé nouveau, frais, sain, vivant
d'une vie incomparable; j'ai été pris par la beauté des paysages,
l'étendue du ciel, l'odeur de la terre et des plantes; j'ai senti
d'une façon très confuse, mais avec une force intense, que le sol de la
Patrie, c'était la Patrie, toute la Patrie. Oui, j'ai senti cela sans le
comprendre; cela que je devais raisonner et comprendre plus tard. J'ai
senti que l'armée, l'Armée nationale d'aujourd'hui, avait une mission;
et que cette mission consistait à faire jaillir de la terre, où l'a
enterrée le mensonge des voleurs, la grande idée de la Patrie réelle.
J'ai eu un moment de profond enthousiasme pour la profession des armes.
Tout cela, très vite, est tombé. Les besognes embellies un moment par
l'imagination sont rapidement devenues machinales, routinières. Les
paysages, les spectacles variés offerts par la nature, ont cessé de
présenter aucun intérêt. L'illusion s'en est allée, la réalité demeure.
Ou bien, qui sait si ce n'est point la réalité qui s'en va et l'illusion
qui demeure? L'illusion compacte, sournoise, qui a pris corps et
s'affirme en certitude triomphante, qui s'incarne en les mille aspects
de la banalité, en les cent mille figures de la laideur? Qui siffle,
geint, ricane et pleurniche partout, froid et gluant mensonge attiédi
et solidifié par les temps, les temps d'ignorance, les temps de sottise,
les temps de lâcheté... N'est-ce pas une réalité, cette France qu'on
rêve, d'où seraient bannies la superstition et toutes les misères
qu'elle entraîne, où personne ne connaîtrait la faim, et où chacun
connaîtrait la joie, qui serait comme un grand jardin, et qui serait la
Belle France? Et n'est-ce pas une illusion, une imposture, un cauchemar,
que la France qui existe? La France des grandes villes, avec sa
population affamée, soularde et fanfaronne, avec ses décors de fausse
richesse et de gloire en toc encadrant la lamentable agonie des
volontés populaires, la défaillance calamiteuse de l'art. La France
des campagnes, avec la tristesse de ses bourgs et la désolation de ses
villages; ses terres en friche ou cultivées à l'aide de procédés piteux,
anachroniques; ses maisons rechignées, avares et cancanières; ses
monuments publics, étriqués et vieillots, bafoués de l'insolente pierre
neuve des couvents qui s'élèvent partout; ses chaumières puantes où des
mégères malpropres cuisent des soupes malsaines, où bêtes et gens vivent
dans une indescriptible promiscuité; où les enfants, ligotés dans leur
berceau comme des suppliciés sur la claie, braillent désespérément des
journées entières, couverts de sueur et de bave, noirs de mouches; cette
France des campagnes dont la terre volontairement appauvrie ne nourrit
plus le paysan que grâce aux impôts épouvantables dont on écrase
l'ouvrier et l'artisan; qui se dépeuple tous les jours davantage; dont
la jeunesse, mâle et femelle, s'enfuit vers les grandes villes; dont
les routes sont parcourues par des trimardeurs, qui menacent, la faim
au ventre; dont les misérables possédants, vaguement conscients de
l'iniquité de leur possession précaire, vivent dans la perpétuelle
terreur de l'usurier, de l'incendiaire, du partageux; dont les hommes,
affolés par l'inquiétude, rêvent d'un despotisme protecteur, armé
jusqu'aux dents, et acclament fiévreusement les soldats auxquels ils
vendent l'eau, à l'étape; dont les femmes, exaspérées par l'isolement et
la monotonie de l'existence grise, hennissent hystériquement au passage
des troupes et se livrent aux galonnés, perverties et gauches, avec des
raffinements vicieux qui surprennent et des baisers qui font le bruit
des sabots qu'on retire de la boue à grand'peine...
C'est cette France-là qui parle de son relèvement... Hé! Quelle autre
France en parlerait?...
Les journaux en étaient pleins, ces jours-ci, du relèvement. Un
événement s'est produit... Oui, la presse en bave encore d'orgueil et
en larmoie d'admiration. C'est absolument comme si les armées françaises
avaient repris Metz et Strasbourg, franchi le Rhin, envahi l'Allemagne
et fait leur entrée à Berlin, traversé les Alpes, capturé Rome et
rétabli le pouvoir temporel du pape. Et ce sont seulement les grandes
manoeuvres d'automne qui viennent de se terminer. Sur un thème
banal, réglé d'avance de point en point et ne laissant aucune place
à l'initiative, des masses d'hommes avancent l'une contre l'autre,
évoluant d'une façon grotesque, et finissent par se trouver en présence.
On canonne des pommiers inoffensifs; on fusille des nuages menaçants;
des colonnes d'infanterie, mitraillées en flanc à cinq cents mètres par
une douzaine de batteries, montent sans préparation aucune à l'assaut
de positions défendues par des forces trois fois supérieures; et la
cavalerie ennemie charge avec entrain les taupinières que l'infanterie
a laissées derrière elle; défilant, naturellement, devant les bouches
de ses propres canons qui tirent à toute volée. Cette petite guerre, qui
n'est qu'une ridicule et inutile image de la guerre vraie, lui ressemble
par quelques côtés: un certain nombre de soldats y meurt de fatigue,
d'insolations ou d'accidents; les généraux se félicitent réciproquement;
et les contribuables ont à payer les frais, c'est-à-dire plusieurs
millions. Par certains autres côtés, elle diffère de la guerre
véritable: le vainqueur est toujours français, et l'on ne capitule
jamais.
Ce magnifique spectacle, comme disent les journaux, ayant été offert
à la badaudrie nationale qui tient à s'assurer, chaque année, que nous
avons reconquis notre situation en Europe, les régiments procèdent à la
libération annuelle; c'est-à-dire qu'ils se désorganisent complètement;
c'est-à-dire que tous les ans, après la théâtrale parade des grandes
manoeuvres, l'armée française se trouve dans un état de désarroi complet
qui persiste pendant plusieurs mois. Quant à nous, officiers, nous
reprenons le monotone tran tran de notre existence, un instant
interrompu par des exercices qui nous ont fait passer d'une théorie
inutile à une pratique vaine.
Mourir pour la patrie est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
Mais vivre pour la patrie est aussi une belle chose; et même une chose
normale. Aussi notre existence semble-t-elle naturelle à tout le monde;
à moi d'abord, à part de rares exceptions; à mes collègues, en corps
et individuellement; aux soldats en général, à la population civile en
général; au cafetier chez lequel nous aimons à nous réunir et qui, si
j'en crois une communication à moi faite par Gédéon Schurke, est un
espion; à ma propriétaire, excellente personne à sentiments chauvins
et qui, afin d'épargner à son fils les horreurs de la conscription,
empoisonne lentement son mari; et à une cabotine de beuglant, déjetée,
patriote et sentimentale, dont j'essuie les plâtres.
* * * * *
Il y a pourtant dans mon régiment un homme qui ne trouve pas naturelle
l'existence que nous menons. C'est le lieutenant Deméré. Je raconte ces
faits et je cite son nom parce que, bien que son influence directe sur
ma vie dût être nulle, mes courtes relations avec lui devaient servir
de prétexte à l'une de ces persécutions basses par lesquelles s'affirme
cette coagulation d'intérêts pitoyablement égoïstes et de traditions
ratatinées que des idiots cherchent à exalter sous le nom d'esprit de
corps. Le lieutenant Deméré n'est plus tout jeune; plutôt trente-six ans
que trente-cinq; plutôt grand que petit; plutôt gras que maigre; plutôt
blond que brun; avec des yeux couleur d'acier, des dents blanches que
montre rarement le rire, mais qu'expose souvent le rictus du mépris; une
voix forte, claire et précise; des gestes rares et décisifs. Vous
voyez le type. Sérieux, l'air perpétuellement ennuyé et même dégoûté,
taciturne, il vit très à part et semble prendre une joie sauvage à
éviter la fréquentation de ses collègues. On le voit fort peu au cercle,
rarement aux réceptions et aux bienvenues, jamais à l'église. On dit
qu'il est protestant, et le bruit court qu'il a des vices. On l'aime
peu; et si l'on tolère sans des moqueries trop vives l'isolement auquel
il tient, c'est qu'il a dans son passé plusieurs duels qui furent
sanglants. Au cours de quelques conversations que j'ai eues avec lui,
j'ai pu m'apercevoir que son instruction est de beaucoup supérieure
à celle des porteurs d'épaulette; il sait des langues vivantes, que
l'immense majorité des officiers français ignore éperdument; et il
connaît beaucoup d'autres choses fort nécessaires aux militaires et dont
les mêmes officiers, généralement, ne soupçonnent même pas l'existence.
Comme je le questionnais sur les raisons de son lent avancement, il m'a
fait des réponses vagues. Je me demande si ces raisons ne sont point la
rudesse bourrue qu'il apporte dans le service et sa brutalité à l'égard
des hommes qu'il commande. Hier, pendant l'exercice, j'ai été vraiment
choqué d'entendre les observations grossières qu'il adressait aux
recrues sous ses ordres. Comme nous suivions le même chemin en
sortant de la caserne, j'ai pris la liberté de lui faire part de mes
impressions.
--Vous avez raison, m'a-t-il répondu vivement. Je ne devrais pas me
laisser emporter à de pareilles vivacités de langage. Je ne devrais
pas, pour moi. Quant aux hommes dont vous parlez, ils méritent ça; ils
méritent n'importe quoi; ils méritent tout. Comment voulez-vous qu'on
respecte des êtres qui ne se respectent pas eux-mêmes? On insultait
autrefois les cochons vendus; que dire des cochons qui se donnent?
Cochon pour cochon, je préfère celui qu'on amène de force au marché,
avec la marque rouge de la misère sur les fesses, à celui qui vient se
présenter de lui-même à l'abattoir, la queue en avant. Le seul résultat
de la création des armées nationales a été l'avilissement du prix de la
chair à canon; et aussi de sa valeur morale. Qu'est-ce que c'est que ces
troupeaux culottés de rouge auxquels c'est notre métier d'apprendre
à marquer le pas? Pouvez-vous me dire ce que c'est? A part un certain
nombre de caractères que nous ne voyons point ou que nous voyons peu,
parce qu'ils ne se soumettent pas à la loi, parce qu'ils désertent ou
parce qu'ils sont envoyés à Biribi, y a-t-il là autre chose qu'une masse
inconsciente et servile? Et quand ces malheureux quittent la caserne, à
part encore de rares exceptions, leur échine est façonnée à l'ignominie
de tous les esclavages, y compris l'esclavage du garde-chiourme.
Ils deviennent des Ilotes avachis ou gueulards, ils deviennent des
gendarmes, des policiers, des mouchards. A la caserne, on fait d'eux des
machines, des abrutis, des larbins, tout excepté des soldats. Devant une
telle situation, ils se taisent, comme dit l'autre, sans murmurer. Ils
admettent qu'on leur prenne cinq ans de leur existence afin de leur
inculquer, exclusivement, le respect et l'admiration de l'obéissance
passive. Et remarquez qu'on fait tout pour les inciter à rejeter un
pareil système, pour les pousser à la rébellion. Vous me reprochez mon
langage injurieux à leur égard; hélas! il n'a jamais provoqué aucune
réplique; et l'insulte me monte aux lèvres devant tant de patience bête,
de soumission animale. Je voudrais, par mes outrages, communiquer ma
haine et ma colère à ces momies, comme on souffle la vie avec l'haleine
dans la gorge des asphyxiés!...
Saisi d'un grand étonnement, je me suis tourné vers mon camarade; sa
figure, qui ne traduit d'ordinaire que la lassitude et l'ennui, semblait
être éclairée d'un feu intense, d'une expression de fureur hautaine.
Sans prendre garde à la surprise que me causaient ses paroles, d'une
voix tranchante où des enthousiasmes grondaient, il continua:
--Oui, on fait tout--oh! par sottise et sans le vouloir--pour les jeter
à la révolte, ces soldats-citoyens qui ne sont ni des citoyens ni des
soldats, mais des automates. Ah! s'ils voulaient se donner la peine de
réfléchir! Le code qu'on leur lit tous les samedis..... Vous connaissez
le hideux refrain. Mort! Mort! Et mort, pourquoi? Qu'est-ce qui entraîne
la peine de mort? Tous les actes qui pourraient donner au soldat la
valeur morale, la force individuelle, qui le constitueraient en fait;
tous les actes qui pourraient contribuer à faire de la France autre
chose que la malheureuse nation qu'elle est. On punit de mort les hommes
qui refusent l'obéissance à un supérieur, qui insultent un supérieur!
Même si le supérieur est un imbécile avéré, même si c'est un traître
indiscutable. Est-ce que les soldats, s'ils avaient deux sous
d'intelligence, ne demanderaient pas à les choisir, leurs chefs? On
choisit son cordonnier, son tripier, son marchand de vins, et l'on n'a
pas le droit de choisir son officier; on vote pour l'homme qui vous
représente au Parlement, et l'on ne peut pas élire l'homme qui doit vous
conduire au feu. Ah! misère!... Dites-moi donc un peu, s'il vous
plaît, si ce n'est pas parce qu'on a continué, par exemple, à obéir
à Mac-Mahon, le dégoûtant vaincu, et parce qu'on n'a pas insulté
Galliffet, le hideux assassin, qu'on est arrivé à doter la France d'une
armée comme celle qu'elle a, armée de parade, inférieure même à celle
qu'elle avait en 1870, une armée qui n'est pas l'armée nationale, mais
l'armée du Voeu national. Oui, c'est parce que le soldat ne veut pas
comprendre qu'il doit, sous l'uniforme, rester un homme, qu'il y a à la
tête des régiments français des colonels comme le nôtre, M. Casaquin du
Bois des Ormes; un militaire qui n'a jamais vu une bataille, qui s'est
embusqué en 1870 derrière un pot à tisane, une non-valeur qui ne doit
ses cinq galons qu'à ses relations aristocratiques et à l'activité de
sa femme, toujours prête à s'agenouiller devant un crucifix ou devant un
curé..... Ah! nom de Dieu! c'est notre faute à nous, tout ça!.....
--A nous, officiers?
--Non. A nous, protestants. Protestants, vous entendez? Nous aurions dû
protester. C'est le cancer catholique romain qui ronge la France; nous
le savons; nous aurions dû le dire, le crier sur les toits: nous aurions
dû pratiquer l'indispensable opération. Nous aurions dû engager la
guerre contre le monstre du catholicisme, le monstre dont la hideuse
et noire silhouette se profile sur tous les monuments de sottise, de
mensonge et d'infamie que nous appelons nos institutions; la guerre; la
guerre réelle et sans merci; pas une guerre de mots. Nous avons manqué
de décision, de courage; nous sommes tombés au plus abject de tous les
vices: à la tolérance. Peut-être, un jour, saurons-nous encore être
intolérants, et vaincre... Je vais vous dire quelle est ma conviction,
ma conviction tout entière: pour que la France vive, il faut que Rome
meure. A la lettre. Il faut que le Vatican soit rasé, que le prêtre
infâme qui s'appelle le pape soit jeté à la mer, que toutes les églises
à confessionnaux soient brûlées et que les tonsurés puissent être
abattus, sans forme de procès, comme des bêtes venimeuses. Je crois
qu'il faut cela, ni plus ni moins, pour que la France vive; et je crois
que, si cela ne se fait point, la France mourra.
--Vraiment...! m'écriai-je.
--Elle crèvera! Elle est en train de crever. Elle agonise. Mais regardez
donc!..... Et savez-vous de quoi elle meurt? De sa défaite. De sa
honteuse défaite, sans analogue dans l'histoire; de sa défaite qui, par
suite de l'égorgement de la Commune, devint le triomphe de Rome. Du jour
où elle a permis qu'on bavardât et qu'on épiloguât sur sa débâcle, qu'on
lui racontât des histoires sur son histoire, elle s'est affirmée prête
à toutes les duperies dont personne n'est dupe, affamée de toutes
les impostures; et les impostures ont plu, mouillées d'eau bénite,
saupoudrées de poudre de perlinpinpin. La Revanche! Quelle blague! Une
blague à faire péter la bedaine du général Saussier! Nous sommes en 84.
Voilà quatorze ans qu'on la prêche, qu'on la gueule et qu'on l'annonce,
la Revanche; vous pouvez attendre encore quatorze ans, et vous n'aurez
pas vu le bout de son nez. Laissez venir la fin du siècle; ce sera la
même chose. Une blague, je vous dis, une sale blague! Voulez-vous que
je vous dise la vérité? Personne, en France, ne pense à la revanche. Et
voulez-vous savoir pourquoi? Parce que, personne, en France, ne pense
à la France. Je ne suis pas un chauvin, certes. Mais je crois que
recouvrer l'intégrité de la patrie, et la mettre hors d'atteinte, voilà
ce qui devrait être la principale, l'unique préoccupation de tous les
Français. Avoir la Patrie, constituer la Patrie, la Patrie vraie,--la
Patrie pour tous et pour toutes.--Et qui donc comprend cela? Qui donc
voudrait penser à cela? Pourquoi la France est-elle si insouciante, si
honteusement veule? Pourquoi? D'abord, parce que les riches ont peur de
la guerre. La guerre, aujourd'hui, rapporte quelque chose aux nations.
Du conflit de 1870, les Allemands ont retiré des avantages énormes;
d'une guerre heureuse, les Français tireraient aussi un profit et ne le
tireraient pas seulement de l'étranger; bien des privilèges de toutes
sortes, monopoles de propriété, etc., s'écrouleraient. Et si la guerre
tourne mal pour la France, ce serait la Révolution avec sa grande gueule
large ouverte. Voilà pourquoi tout ce qui est riche, tout ce qui est
investi d'une autorité quelconque, est couard, enfonce la France de
plus en plus dans cette fondrière de la lâcheté où les jésuites viennent
vider leurs bénitiers. Ensuite, parce que les pauvres ont peur de la
guerre, qui les ferait sortir de l'engourdissement dans lequel ils
somnolent, injectés du venin de la sacristie, du virus de la presse et
des poisons de l'alcool; ils ont peur de la guerre parce qu'elle leur
donnerait la liberté et qu'elle les débarrasserait, ils le sentent,
des chefs qui les abrutissent et les grugent, et qu'ils respectent. On
respecte dur et ferme, en France. On a trop de respect pour avoir du
caractère. On est vaincu--vaincu--vaincu. Les riches savent ce que c'est
que la patrie: c'est ce qu'ils possèdent. Les pauvres savent aussi
ce que c'est que la patrie: c'est le drapeau. Nous en avons un, au
régiment, qui porte en lettres d'or les noms d'Arcole et de Puebla. Ce
drapeau, c'est la patrie. Que représentait-il à Arcole? Le pillage. Que
représentait-il à Puebla? Le vol. Et puis, d'abord, ce n'est pas vrai,
tout ça! Le drapeau qui a flotté à Arcole a été pris en 1812 et pend aux
voûtes de Notre-Dame de Kazan, une cathédrale russe; le drapeau qui a
flotté à Puebla a été pris en 1870 et est accroché au mur du Zeughaus,
à Berlin. Fraude! Blague! C'est du mensonge qui est cloué à cette hampe,
et qui palpite dans cette soie! La Patrie, ce n'est pas le drapeau:
c'est ça!
Et le lieutenant Deméré, d'un vigoureux coup de talon, a frappé la
terre. J'ai gardé le silence, ne sachant que dire, n'osant approuver,
très embarrassé. Au bout d'un moment, pourtant, j'ai demandé à mon
collègue pourquoi, professant de telles idées, il était resté dans
l'armée. Il a haussé les épaules.
--Par habitude, par impossibilité de gagner ma vie autrement, sans
doute; je n'ose pas me l'avouer. J'aurais mieux fait d'avoir le courage
de lâcher l'épaulette. Ce que je pense aujourd'hui, je crois que vous
le penserez plus tard; je vous ai observé et je crois ne pas me tromper;
pourtant, comme vous êtes fils de général..... Enfin..... Quant à moi,
j'ai souffert d'injustices et de passe-droits de toute nature. Engagé
volontaire en 1870, j'ai fait toute la campagne et je suis resté dans
l'armée. Pourquoi, encore? Eh! bien, s'il faut le dire, j'espérais une
revanche qui aurait amené une révolution. Vous avez vu. La revanche a
été faite par la muse à Déroulède, et la révolution par les curés. Des
gens qui n'ont jamais vu le feu, qui sont des ânes et des descendants de
traîtres, sont à mon âge commandants, au moins capitaines; moi, je suis
lieutenant, et sans chances d'avancement rapide. La raison? J'ai vu le
feu, je ne suis pas un âne, je ne descends pas d'un traître; surtout, je
suis protestant. Dans l'armée française, on n'arrive à rien sans billets
de confession. J'ai avalé tout ça. Pourtant, ce qui vient de m'arriver
est un peu trop dur..... Je devais me marier avec la plus honnête et
la meilleure des femmes; une femme qui avait eu le malheur d'épouser
un coquin, d'ailleurs très galonné, mais qu'un divorce, prononcé à
son profit à elle, en avait séparé. J'avais adressé à qui de droit la
demande en autorisation de mariage. Le général commandant la division a
jugé à propos d'annoter cette demande. «Le divorce, a-t-il écrit, a
pu entrer dans nos lois; il n'est point entré dans nos moeurs; il est
réprouvé par l'Église et j'estime qu'en conséquence l'autorisation de
mariage ne doit pas être accordé.» Et j'ai reçu avis, ce matin, que le
ministre avait partagé l'opinion du général, et refusé l'autorisation.
Voilà pourquoi j'étais de mauvaise humeur tout à l'heure; voilà pourquoi
j'ai maltraité mes hommes. S'ils faisaient preuve d'un peu de dignité,
nous ne serions menés, ni eux ni nous, par des jésuites à panaches et
des sacristains à épaulettes. Pauvres diables! J'ai peut-être eu tort de
les injurier, après tout; ils n'en valent guère la peine. Et puis, je ne
les embêterai plus longtemps.
--Qu'allez-vous faire? ai-je demandé.
--Je vais partir, quitter la France. J'en ai assez. Trop. Avec mon
grade, je ne puis me marier; si je renonce à mon grade, j'abandonne mon
seul gagne-pain et je ne puis non plus me marier honorablement. Il faut
donc que je disparaisse afin de rendre toute liberté à la personne dont
j'aurais voulu faire ma femme. Je veux aller à Cuba; il y a là un peuple
qui commence à se soulever contre le despotisme catholique de l'Espagne;
je pourrai peut-être lui être utile.
--Alors, vous allez donner votre démission?
--Ma démission? Non. Je vais partir, voilà tout.
J'aurais voulu dire quelque chose, quelque chose que je sentais que je
n'oserais pas dire, quoique plus d'une des phrases du lieutenant Deméré
eût traduit des sentiments et des impressions que j'avais jusque-là
vainement cherché à formuler. Je prononçai quelques paroles et,
soudainement, je me tus. Deméré s'arrêta.
--Si vous le voulez bien, dit-il, nous allons nous quitter ici; il n'est
peut-être pas bon pour vous qu'on vous voie avec moi; on me regarde
déjà comme un pestiféré, et bientôt... Il y a de bonnes langues dans la
garnison...
* * * * *
De bonnes langues, en effet. Ma conversation avec Deméré a été
discutée, critiquée, passée au crible de tous les commérages; personne,
naturellement, n'avait pu entendre un mot de ce qui s'était dit; mais on
savait que nous avions parlé ensemble pendant une demi-heure. Et lorsque
le départ du lieutenant fut constaté--un départ qu'on traita de fuite
et de désertion--le bruit commença à courir que j'avais été, en quelque
sorte, son complice; d'autres rumeurs désagréables se répandirent
en même temps. Je cherchai à découvrir les auteurs de ces calomnies
imbéciles; on se déroba. Je priai le colonel de s'interposer; il
balbutia des choses vagues; sa femme, qui le remplaça au salon dont il
s'esquiva aussitôt que possible, me demanda à quelle église j'avais fait
mes Pâques. Je compris qu'il y avait une lutte à engager; mais je
ne voulus rien entreprendre avant d'avoir consulté mon père. Je lui
demandai de me faire obtenir immédiatement un congé de quinze jours.
* * * * *
--Mon garçon, me dit mon père quand je lui ai fait l'exposé de ma
situation à Nantes, il n'y a pas de lutte à engager; ce serait la lutte
du pot de terre contre le pot de fer. Laisse-moi chercher un tour dans
mon sac.
Il se lève et se met à marcher de long en large dans le vaste cabinet
qu'il occupe aux bureaux du ministère de la guerre. Au bout d'un
instant, il s'arrête et vient frapper la table d'un grand coup de poing.
--Voici ce qu'il faut faire. Tu vas demander à permuter; je
ferai accueillir ta demande immédiatement; tu permuteras avec un
sous-lieutenant du régiment d'infanterie stationné à Angenis et qui sera
enchanté de venir à Nantes. Je vais arranger ça. Tu ne t'embêteras pas à
Angenis plus qu'à Nantes; tu as de l'argent, et quand on a de l'argent,
les plus petites garnisons sont les meilleures. Aussitôt l'affaire
arrangée, c'est-à-dire dans quelques jours, je vais m'occuper de ton
colonel, ce M. Casaquin du Bois des Ormes qui abuse de ses particules
douteuses, et sans la connivence duquel on ne l'aurait pas persécuté à
la Basile. Je vais lui faire chercher des poux dans la tête. Deux mots
à Camille Dreikralle, et cet honorable rapporteur du budget de la guerre
va s'étonner et s'indigner de la monstrueuse irrégularité des comptes
présentés par le régiment que commande M. Casaquin de Machin-Chouette;
il va prévenir le ministre que sa conscience l'oblige à exposer ces
irrégularités à la tribune de la Chambre. Le ministre, qui tient à
s'épargner tous les désagréments, cherchera un terrain d'accommodement;
il le trouvera, si j'ose dire, sur le dos du Casaquin. Ledit Casaquin
sera dûment rétrogradé sur le tableau d'avancement, et recevra
bientôt, au lieu des étoiles qu'il ambitionne, une fente à son oreille.
Saisis-tu?
--Parfaitement; mais...
--Remarque que le colonel de ton nouveau régiment à Angenis, lequel
régiment fait brigade avec celui de Nantes, n'ignorera rien des
mésaventures de M. de Casaquin et n'aura pas de peine à en découvrir
les vraies causes; donc, il s'apercevra qu'il est ridicule de jouer aux
petits soldats avec le fils d'un général; et il te laissera faire tes
quatre volontés. Saisis-tu?
--Parfaitement; mais...
--Quoi?
--Mais si les comptes de mon régiment actuel sont en règle? si ses
livres sont en ordre?...
--En ordre! s'écrie mon père en éclatant de rire; en ordre! Mais veux-tu
te taire! Sur cent régiments, il n'y en a pas cinq dont les écritures
soient à peu près correctes; et quant aux autres... En ordre! Tu
rigoles! En ordre? Vous pâlissez, colonel!...
De nombreux colonels pâlissent, et même de nombreux généraux, le
lundi suivant, jour du vernissage. Ils pâlissent de jalousie, toujours
inavouable; d'envie, qui peut avoir son beau côté. Le grand succès
du Salon, cette année, sera certainement pour la grande toile de Mme
Glabisot, _la Défense de Nourhas_. Les journaux, le monde officiel, le
public choisi admis à la solennité ne tarissent pas d'éloges sur cette
oeuvre magistrale. Le Président de la République est resté plus de dix
minutes devant le tableau, entouré de sa maison civile et militaire; les
puissances ont congratulé Mme Glabisot; son pinceau patriotique, dit un
critique d'art, est dans toutes les bouches. Que rêver de plus? Voilà la
récompense due au génie, au labeur patient et consciencieux, à l'amour
enthousiaste de la patrie. Cette récompense, pourtant, n'est pas
suffisante; la croix de la Légion d'honneur, la chose est déjà certaine,
brillera avant peu sur la poitrine de Mme Glabisot. Et mon père, dont
les hauts faits de 1870 sont quotidiennement narrés par la presse,
montera d'un degré dans la hiérarchie du plus beau des ordres.
L'oeuvre de Mme Glabisot est conçue de façon à réchauffer les plus
froids. C'est un embrasement. Des flammes, de la fumée, des éclairs, des
étincelles, la pourpre du soleil levant, l'écarlate des uniformes, le
vermillon du sang qui ruisselle, tout cela rougeoie, flamboie, hurle,
grince, pétarde, éclate, vous enflamme les yeux, vous brûle les
prunelles, vous cuit l'entendement et vous calcine. Le Président, que
son austérité dessèche, a couru un grand danger en regardant la toile si
longtemps; il aurait pu prendre feu. Quant à moi, en raison sans doute
de mon esprit de contradiction, la vue du tableau ne m'a produit
aucun échauffement; juste le contraire. Je puis donc vous le dépeindre
brièvement, mais avec toute l'impartialité qu'on attend vainement des
critiques d'art.
Des monceaux de cadavres allemands; des Prussiens se cachant, suivant
leur coutume, derrière des murs et des arbres et tirant à coup sûr, bien
à l'abri (ce qui semble en contradiction avec les tas de cadavres, mais
ça ne fait rien). Une poignée de Français dans un débraillé galant,
la vieille fureur gauloise dans les yeux, se défendent avec une
détermination peu commune. Mme Glabisot n'a point oublié notre vieil
ami, le soldat dont un éclat d'obus a brisé le fusil et qui regarde
la scène, indifférent, les mains dans les poches; et elle a même
peint--audacieuse innovation--un blessé qui se tient le ventre, dans un
coin, en portant un scapulaire à ses lèvres. Elle a représenté mon père
dans une attitude de capitan; le sabre à la main; la moustache en crocs;
le jarret tendu, et la face éclairée du sourire du défi.
Le public, le gros public, a ratifié le jugement du Tout-Paris. _La
Défense de Nourhas_ est proclamée chef-d'oeuvre, et Mme Glabisot une
artiste de génie. On s'écrase devant la toile; on fait queue pour
pouvoir l'admirer.
Quelle leçon, quelle haute et féconde leçon de patriotisme se dégage
de cette toile! Voilà ce que des douzaines de lettres déclarent chaque
matin à Mme Glabisot; et ce que des centaines d'épîtres, généralement
féminines et agrémentées de l'expression plus ou moins voilée de
sentiments brûlants, répètent tous les jours à mon père. Bien qu'il ait
accueilli avec une modestie qui m'a étonné les témoignages d'admiration
qu'on lui a décernés, il ne laisse pas de classer avec soin les missives
qu'il reçoit. Une agence lui fournit des renseignements précis sur les
aimables expéditrices; ce qui permettra au général Maubart, veuf et
héros, de faire un choix s'il y a lieu. Je dois dire, avant de terminer
ce paragraphe, qu'il s'est décidé, après mûres réflexions; il s'est
décidé pour une vieille demoiselle, plusieurs fois millionnaire, qui
habite la province. Il lui écrit tous les jours; elle lui répond deux
fois par jour. Je doute fort qu'elle devienne jamais la _générale_
Maubart; mais je sais pertinemment qu'elle finance. Mon père, très à
court depuis quelque temps, s'est mis soudainement à régler les factures
de ses fournisseurs et les billets de ses créanciers. Du reste, il ne
solde jamais ces comptes sans les avoir réduits considérablement. Il
appelle ça «rectifier le tir».
* * * * *
Je crois que mon père n'exagérait pas en assurant que, lorsqu'on a
de l'argent, les petites garnisons sont les meilleures; il aurait
pu ajouter, sans exagérer davantage, que les meilleures garnisons
provinciales ne valent pas cher. Je ne vois pas la nécessité de décrire
par le menu mon existence à Angenis; mon nouveau régiment ne diffère
pas sensiblement du premier; les soldats se ressemblent autant par le
caractère, ou plutôt par le manque de caractère, que par l'uniforme.
Beaucoup de Bretons, comme à Nantes; pauvres gens à cerveaux boueux,
gangrenés de superstitions et qui payent l'impôt du sang avec la
résignation triste des bêtes de somme; quelques Parisiens vantards,
gueulards, insolents et superficiels. Quant à mes collègues, ce qui
m'a le plus frappé à leur sujet, c'est le nombre considérable de fioles
pharmaceutiques qui s'alignent sur la table du mess, à l'heure des
repas; l'air d'Angenis doit être malsain, à la brune. Quant au colonel,
il se montre, à mon égard, paternel à l'excès.
Le pauvre homme, pourtant, doit être un peu las de la paternité. Il a un
fils qui l'a désespéré par ses frasques, et qui accomplit justement une
année de service à son régiment; ce jeune vaurien ne fait aucun service
actif; est pourvu d'un emploi de vélocipédiste; roule à travers la
ville, un éternel papier administratif pris dans le revers de la manche
de sa vareuse; s'affiche impudemment avec une sale grue; fait des
dettes; se saoûle. Son père n'ose pas le punir, de peur d'un éclat
scandaleux; entre le devoir militaire et les sentiments paternels le
malheureux hésite à tel point qu'il en devient parfaitement ridicule,
objet de risée, non seulement par son gredin de fils, mais pour
les officiers et les hommes qu'il a sous ses ordres. Et les yeux du
lieutenant-colonel roulent des reproches véhéments.
Si mon existence n'est point romanesque, je n'y peux rien, et je me dois
à moi-même de la décrire telle qu'elle est. Il me serait agréable, si
le souci de la vérité ne me dirigeait pas, d'accumuler les événements
sensationnels, d'ordonner une suite d'incidents mélodramatiques,
d'aligner des personnages à rôles captivants. Mais le vrai seul sera mon
guide, dût-il me faire tomber dans la monotonie. D'ailleurs, vous devez
bien le savoir, il n'y a rien de plus plat, de plus terne, qu'une
vie d'officier. La plus grande partie ne vous en appartient pas; les
occupations sont toujours les mêmes, prévues, réglées, machinales; les
distractions, non plus, ne varient guère, en province; elles ne sont
pas fort enviables; quant aux prix, c'est toujours à peu près ceux des
environs du Champ de Mars. Je n'essaierai pas de vous faire croire que
je m'amuse au Cercle; souvent, je changerais volontiers ma place contre
celle du troubade de planton.
J'ai cherché à m'intéresser à la vie générale de mes concitoyens. J'ai
discerné sur la figure des pauvres l'expression du désespoir admiratif
et résigné; sur la figure des riches, celle de la résistance rageuse et
désespérée. Je me rends compte que je suis encore loin de savoir comment
mon pays respire. Je suis porté à croire qu'il respire difficilement,
dans une atmosphère d'hôpital où glissent les robes de la nonne et du
prêtre, la lévite du cafard à principes tricolores; les poumons rongés
par la phtisie; le cerveau farci de superstitions ultramontaines et
sociolâtres; le ventre plein d'alcool et de pommes de terre.
Le peuple français, cependant, ne se contente pas de respirer. Il fait
autre chose, de temps en temps. Par exemple, il vote; soit pour les
riches, soit pour leurs valets. Ainsi, on va voter, présentement, dans
le Nord. Election sénatoriale. Et savez-vous quel est le candidat qui
a le plus de chances? C'est M. Delanoix, mon parent. Il s'était d'abord
présenté comme candidat ministériel, partisan de la colonisation à
outrance, etc. Mais, à la fin de mars 1885, c'est-à-dire dès l'ouverture
de la période électorale, est arrivée la nouvelle du désastre essuyé
à Lang-Son par les troupes françaises. L'effet produit a été immense;
l'opinion publique presque tout entière s'est tournée contre Jules
Ferry, qu'elle rend responsable de la défaite. Delanoix a vite compris
que sa première position était intenable. Prestement, il a changé son
fusil d'épaule; il a déclaré que les événements lui ouvraient les yeux,
qu'il condamnait formellement les expéditions coloniales et cessait
d'avoir aucune confiance en Jules Ferry. Là-dessus, il a appelé à son
aide son gendre et sa fille.
Raubvogel, paraît-il, a été magnifique. Comme agent électoral, comme
orateur et comme polémiste, il a donné la mesure de ce qu'on peut
attendre d'un vrai patriote. Si jamais un homme a démontré que la France
ne doit pas éparpiller ses énergies et qu'elle doit concentrer toutes
ses forces et toute son attention vers la trouée des Vosges, c'est lui.
Il a été admirablement secondé par sa femme, qui n'a pas perdu une seule
occasion de se faire voir aux bons endroits. Il est arrivé à convaincre
les électeurs que voter pour son beau-père, c'était voter pour la
France, menée à l'abîme par le Tonkinois. Et Delanoix vient d'être élu
à une énorme majorité. Je ne peux pas dire que je suis fier d'avoir un
père conscrit dans ma famille.
Si le désastre de Lang-Son a été utile à Delanoix, pourquoi ne me
servirait-il pas aussi à moi? Pourquoi ne me donnerait-il pas le moyen
de mettre un terme à la monotonie de mon existence? On va envoyer des
renforts au Tonkin et je me décide à demander à en faire partie. Mon
capitaine cherche à me faire changer d'avis; c'est un homme triste,
sceptique, désabusé, qui fut marié par une agence et qui découvrit le
lendemain que sa femme était loin d'être aussi riche qu'on le lui avait
affirmé; ayant été «volé» par son mariage, il ne croit plus en rien. Mon
lieutenant combat aussi ma résolution; c'est un garçon très riche, fils
de général de division, officier amateur qui passe, tous les ans, cinq
ou six mois en voyages de noces. Malgré tout, ma décision est bien
prise. Cependant, plutôt pour la forme, j'écris à mon père afin de lui
demander son opinion. Je reçois, en réponse, un télégramme qui m'appelle
à Paris immédiatement.
* * * * *
Pendant mon voyage d'Angenis à Paris, j'ai eu le temps de me demander
pourquoi mon père réclamait si impérieusement ma présence dans la
capitale. A la hauteur de Nogent-le-Rotrou, j'ai trouvé. Mon père s'est
arrangé de façon à me faire prendre comme officier d'ordonnance par l'un
des deux ou trois généraux qu'on va envoyer en Indo-Chine: le général
des Nouilles; et il tient à me présenter au plus tôt à cet excellent
tacticien. Allons, ça ne va pas mal; me voilà sûr de mon avancement; et
je me mets à rêver tout éveillé....
Mais, à Paris, c'est une autre histoire. Mon père, dès que je pénètre
dans son cabinet,--car je suis arrivé vers deux heures de l'après-midi
et j'ai couru de suite au ministère,--mon père, dis-je, me rit au nez,
et me demande si je suis fou. Vouloir aller au Tonkin! Mais pourquoi pas
au pôle Nord? Pourquoi pas dans la Lune? Qu'est-ce qu'il y a à gagner,
au Tonkin? Des coups de fusil et des coups de soleil. Il faut vraiment
que je sois bien embarrassé de ma peau. D'abord, il me défend d'y aller,
au Tonkin! Il me le défend, et formellement...
Et il continue sur ce ton pendant un bon quart d'heure, très agile,
frappant la table de coups de poing et le parquet de coups de talon.
Mais, s'apercevant tout à coup que ses objurgations autoritaires ne
semblent point produire grand effet sur moi, il s'arrête, s'assied,
allume un cigare, en tire deux on trois grandes bouffées et reprend:
--Mon cher enfant, j'ai sans doute eu tort de te parler brutalement et
de chercher à t'imposer ma volonté. Je vais te faire part des motifs
qui me font agir, et tu jugeras. Tu es mon fils, mon fils unique; tu
constitues toute ma famille, tu es le seul être pour lequel je
ressente autre chose que du mépris ou de l'indifférence. Je ne suis pas
sentimental et je ne veux pas te faire de longues phrases; mais tu me
comprends. Après tout, la vie n'est ni assez intéressante ni assez gaie
pour qu'on envisage avec insouciance la perte des gens et des choses qui
nous y attachent. Tu dois donc t'imaginer facilement que je ne tiens pas
à te voir t'engager dans une aventure qui ne peut que te faire courir
les plus grands risques, sans aucun profit possible pour toi ni pour
personne. Mon avis est que, au moins pour le moment, le Tonkin est une
misérable affaire. Les choses y ont été menées d'une façon si déplorable
et l'opinion publique en est tellement dégoûtée, qu'il serait impossible
à un officier, fût-il à la fois un héros et un génie, de s'y créer
l'ombre d'une réputation. Quant au côté pratique, néant; tout ce qui
valait la peine d'être pris a été pillé depuis longtemps. Pour le
reste.... Les Français, pères de famille, qui sont assez sots pour
envoyer leurs fils à cet abattoir, à ce charnier pestilentiel, sont
excusables jusqu'à un certain point: ils ne connaissent rien ou presque
rien de ce qui s'y passe; mais nous, officiers, généraux, qui sommes au
courant de tout, qui n'ignorons rien de l'effroyable désordre qui règne
dans cette soi-disant colonie, nous serions impardonnables si nous
imitions ces braves gens. Si tu savais toutes les infamies dont nous
avons connaissance et que nous gardons secrètes! Les défaillances
du commandement, l'insuffisance de l'intendance, les scandales des
hôpitaux, l'ignorance et l'incurie de tous, la malhonnêteté et la
couardise... La couardise, oui; le découragement, la démoralisation, se
sont emparés des troupes qui n'ont, à juste titre, aucune confiance dans
leurs chefs. A Lang-Son, des généraux ont donné le signal de la fuite,
des compagnies entières ont crié Sauve-qui-peut! et jeté sacs et fusils
pour courir plus vite; une batterie d'artillerie a été précipitée dans
un arroyo; les conducteurs de voitures d'ambulance ont dételé afin de
fuir sur les chevaux, abandonnant les blessés; et l'armée n'a été sauvée
d'un désastre complet que grâce aux hommes du Bataillon d'Afrique qui
ont couvert la retraite--ces mêmes pégriots qu'on conduit au corps
menottes aux poignets, entre des baïonnettes... Maintenant, on envoie
des soliveaux, comme cet idiot de général des Nouilles, avec ordre de
ne rien faire contre les Chinois; quant à ces derniers, on les payera ce
qu'ils demandent afin qu'ils nous laissent tranquilles, et on appellera
cela pacification. Voyons, Jean, tu n'iras pas là, n'est-ce pas?
--Ma foi, dis-je après un moment d'hésitation, du moment que....
--Allons, allons, c'est entendu! s'écrie mon père d'une voix où perce
l'émotion. Du reste, si tu tiens à voir du pays, tu pourras en voir
avant peu; et peut-être avec moi. La France n'est pas lasse des
expéditions coloniales; elle n'est lasse de rien; et il y a des
brasseurs d'affaires qui en redemandent. Il se pourrait bien que, grâce
à certaines influences, j'obtienne bientôt le commandement d'une de ces
expéditions; je te prendrais avec moi. Ou bien, dans le cas où--ce qui
est fort possible, et nous en reparlerons--dans le cas où une réaction
patriotique et revancharde se produirait contre le mouvement d'expansion
coloniale, je trouverais bien le moyen de te dénicher un bon poste. En
attendant....
Un officier qui, de la part du ministre, vient chercher mon père,
interrompt notre conversation. Mon père me demande de l'attendre et
sort. Et je reste livré à mes réflexions; réflexions, commentaires
sur ce que je viens d'entendre, comparaisons entre l'armée que m'a
représentée mon père, l'armée que je connais, et l'armée que j'ai rêvée
autrefois, très autrefois....
Mon père revient, l'air affairé; il presse le bouton d'un timbre: un
capitaine paraît bientôt, la main au képi.
--Capitaine, veuillez m'envoyer de suite le lieutenant Boisselle.
--Mon général, il vient justement de partir pour la Place.
--Alors veuillez m'envoyer le lieutenant de Ressonne.
--Mon général, il était un peu souffrant et vient de sortir.
--Alors, quoi? Personne? Après tout... Merci, capitaine. J'ai mon
affaire.
Le capitaine disparaît et mon père se tourne vers moi.
--J'ai besoin d'un officier correct et discret pour une mission très
délicate. L'idée me vient de t'en charger. Ce n'est pas fort amusant,
mais cela peut servir à te mettre bien en cour. Tu es justement en
civil; ça va bien. Voici de quoi il s'agit: il y a un bonhomme à
suicider. Ne saute donc pas comme ça! Je vais te dire le nom. C'est le
général duc de Schaudegen. Un grand nom, oui; mais un sale monsieur;
noblesse d'Empire; vices grecs. Il vient d'être pincé dans une affaire
dégoûtante. Mais non, mais non, pas des petites filles; on comprendrait
encore; des petits garçons. Enfin, il a été pincé, et sérieusement. Qui
est-ce qui l'a fait prendre! Mystère en jupons, et la bague au doigt. Si
on l'arrête, c'est la cour d'assises, la maison centrale, le déshonneur
sur lui et sur l'armée. Empêcher ça est nécessaire. Il est actuellement
dans le cabinet du ministre, qui vient de le convaincre de l'obligation
où il est de se brûler la cervelle. La chose doit avoir lieu dans une
petite maison où il s'amusait à sa façon, à Passy. Il faut que nous le
fassions suivre afin qu'il n'échappe pas. Je te charge de la chose. Tu
ne quitteras le général que lorsqu'il aura rendu l'âme.
--Mais, père...
--Je ne te dis pas qu'il a une âme; c'est une façon de parler. Allons,
viens; tu m'attendras un instant devant le cabinet du ministre, et je
te remettrai le duc en mains propres. Aussitôt l'affaire faite, tu
reviendras m'avertir. Dépêche-toi: la veuve est en bas.
--Je t'assure, père, que j'aurais préféré...
--Ta, ta. Pour l'avancement, des affaires comme ça valent mieux que
le Tonkin. J'oubliais; si, au dernier moment, il manquait de l'énergie
nécessaire, comme les liqueurs ne doivent pas faire défaut dans la
petite maison, verse-lui un bon verre de quelque chose.
--Et s'il ne veut rien prendre?
--Donne-lui tout de même à boire, dit mon père.
Après avoir attendu pendant quelques minutes dans le vestibule qui donne
accès au cabinet ministériel, je vois apparaître mon père précédé d'un
homme d'une cinquantaine d'années environ, de taille moyenne, mince,
sec, mais les épaules voûtées et la tête basse comme s'il venait de
recevoir un coup sur la nuque. C'est le général duc de Schaudegen. Mon
père me présente à lui en quelques mots rapides; il redresse la tête un
instant, sa tête au teint terreux, au grand nez tranchant, à la bouche
longue et mince, aux traits impitoyables, aux yeux de poisson féroce;
il salue silencieusement et nous descendons l'escalier. Un fiacre attend
dans la cour; nous y montons, le général et moi; et mon père ordonne
au cocher de nous conduire au coin de la rue de Boulainvillers et d'une
autre rue. Nous partons.
Durant la première partie du trajet, le général reste silencieux,
immobile, les yeux perdus dans le vague. Pense-t-il à quelque chose?
Je l'ignore; mais moi, qui ne veux point troubler ses méditations
possibles, je me mets à réfléchir. D'abord, quelle était la raison
d'être de cet homme, jusqu'ici, sa raison d'être comme personnage
important dans la société et dans l'armée? Par lui-même il n'en avait
point. Ce qu'il était, il le devait entièrement à son nom et à sa
richesse. Son nom, c'était celui du fils de vigneron qui, soldat
heureux, avait trouvé dans sa giberne le bâton de maréchal; et le
titre de duc qu'il portait était l'un des titres octroyés à l'aïeul par
Napoléon. Et il avait semblé naturel et nécessaire, parce que cet homme
s'appelait le duc de Schaudegen, qu'il occupât une situation élevée dans
la hiérarchie militaire; qu'on lui confiât, en raison de la gloire et
du renom du grand homme de guerre qu'avait été son ancêtre, une autorité
énorme sur ses concitoyens; et qu'il fût défendu de mettre en question
ses capacités spéciales et son intelligence générale. Il avait paru
indispensable à la France, qui s'oppose à la manifestation de tous les
talents ou les écrase avec fureur, de choisir pour l'un de ses chefs ce
mannequin au ventre creux duquel grelottait un nom sonore, ce fantôme
que masquait un spectre. Sa richesse, elle était faite de l'argent pris
en Europe, au temps des grandes guerres; volé en Allemagne, surtout. Ah!
le sang, les pleurs, la honte et la misère qu'elle représentait, cette
fortune-là! Les infamies de toutes sortes qu'elle représente encore,
qu'elle représentera demain! Les cupidités, les égoïsmes, les
conspirations sordides, les vilenies, les crimes--pires peut-être que
ceux dont a été coupable ce malheureux, que celui dont il fut victime...
Allons, j'en parle déjà au passé...
Et maintenant, pourquoi cet homme va-t-il mourir? Parce qu'il a manqué
à l'honneur; à l'honneur de l'armée. Cet honneur de l'armée, il
l'a incarné jusqu'ici, pendant plus de trente ans; il l'a affiché,
plastronnant, comme il exhibe encore à présent, à la boutonnière de sa
redingote, la rosette de la Légion fameuse. Et tout le monde savait ce
qui se cachait derrière ce déploiement d'honneur. Tout le monde. Et ce
vice à culotte de peau, boursouflé d'ignorance et de sottise, ce vice
à panache et à décorations, incarnait l'honneur de l'armée. Et il
l'incarnait jusqu'à ce que l'ombre du policier, grassement payé pour
faire son devoir, se fût projetée sur les grosses épaulettes, et eût
fait apparaître en caractères éclatants un nom d'infamie qu'on affectait
de ne pouvoir lire dans l'étincellement des dorures.
Une voiture de blanchisseur frôle le fiacre, est près de l'accrocher.
Le général sort brusquement de sa rêverie, regarde autour de lui avec
ahurissement; il grognonne, tousse, et prend le parti de m'adresser la
parole.
--Lieutenant Maubart? Fils du général? Bonne chose, ça, fils de général;
soldat, fils de soldat, excellent. On vous inculque de bonne heure
les grands préceptes de droiture, de fidélité au devoir et au drapeau,
d'obéissance nécessaire. Indispensable, tout ça. Voilà la conviction
de ma vie entière; et je vais le prouver. L'honneur, le sentiment de
l'honneur, c'est la base de tout. Vous avez un bel avenir ouvert devant
vous, jeune homme! L'épaulette...
Horrible, ce pédéraste conventionnel et bien-pensant moralisant
encore au bord du tombeau. En un pareil moment, dans cette tête qu'ont
entièrement vidée les événements qui se sont précipités, c'est ce
verbiage professionnel, creux, stupide, qui revient et qui revient seul.
Le duc de Schaudegen s'arrête. Je me décide à lui poser une question
qui, comme on dit, me brûle la langue.
--Mon général, je voudrais vous demander quelque chose, quelque chose
qui m'intéresse beaucoup. J'espère que vous aurez la bonté d'excuser mon
indiscrétion. Je voudrais savoir si, réellement, vous avez été heureux.
--Heureux! s'écrie le général en tressautant. Heureux! Qu'est-ce que
vous voulez dire? Heureux? Est-ce que je sais, moi?...
Et il semble se mettre à chercher la solution d'un difficile problème,
les mains sur les genoux, la bouche ouverte. La voiture s'arrête. Je
descends et paye le cocher. Nous suivons, le général et moi, une petite
rue; puis, une autre petite rue, bordée de murs de jardins. Dans un de
ces murs, une porte basse. Le général l'ouvre et je la referme derrière
moi. Nous longeons quelques plates-bandes, où des arbrisseaux poussent
leurs premières feuilles; nous montons le perron d'une petite maison et
nous pénétrons, au rez-de-chaussée, dans un salon meublé de bric et de
broc. Le duc s'assied sur une chaise, près d'une table, prend sa tête
dans sa main et reste silencieux quelques instants.
--Vous désirez savoir, dit-il soudainement, en me regardant bien en
face, si j'ai été heureux. C'est une question que je ne m'étais pas
posée, jusqu'ici. Mais je puis y répondre aujourd'hui. Non, je n'ai pas
été heureux. J'ai été effroyablement malheureux; toujours, toujours.
Pourquoi? Je ne sais pas...
Moi, je sais. C'est parce que le bonheur est à vendre; alors, personne
ne peut l'acheter... Le duc reprend:
--Oui, j'ai été très malheureux. Aussi, je n'ai nul regret de la vie; je
suis prêt à mourir.
Il se lève; semble hésiter. Moi aussi, j'hésite. J'hésite à parler.
Je sais à quoi il pense. Il pense qu'il regrette la vie--peut-être une
autre vie que celle qu'il a menée, une vie qu'il ne connaît pas; et
peut-être celle qu'il a menée.--Il pense qu'il n'est pas prêt à mourir.
Et pourquoi mourrait-il, d'abord? Pour un mot vide de sens, voilà
tout. Pour l'honneur, cet honneur qui n'a eu pour lui, en fait, aucune
signification jusqu'à présent; qui n'a été qu'un vain simulacre, qu'un
maléfique épouvantail dont il jouait, et qui se dresse tout à coup,
idole implacable et altérée de sang qui réclame la chair des victimes.
Il ferait bien mieux de fuir que de se tuer, de se sauver quelque part
d'où l'on ne pourrait pas l'extrader et où il connaîtrait peut-être le
bonheur. L'homme ne m'est pas sympathique; mais il serait intéressant,
après tout, qu'il vécût afin de déjouer les calculs qu'on a basés sur
sa mort, les combinaisons qui vivent déjà de son cadavre. Et il est bien
possible que si je disais deux mots... Je les dis.
--Mon général ne croyez-vous pas qu'une nouvelle existence...
--Pas une parole de plus! s'écrie le duc; je vous en prie. Ce que vous
venez de dire me rappelle à moi-même, à mon devoir. Je dois me sacrifier
à l'honneur de l'armée. Je ne reculerai pas.
Soit. Une phrase de Goethe sonne dans ma mémoire. «Dès que ces petits
cerveaux ne trouvent pas d'issue, c'est la mort qu'ils conçoivent
immédiatement.» Je n'insiste point.
Le général a ouvert un meuble, en a sorti un revolver qu'il charge et
place sur la cheminée; puis des papiers, des livres, des albums, qu'il
dépose sur la table.
--Lieutenant, je vous confie le soin de brûler toutes ces choses-là dans
la cheminée; je n'ai pas le temps de les détruire moi-même. Pour moi, je
vais dans une grande salle, au bout du corridor, qui était autrefois un
atelier d'artiste; je m'y exerçais de temps à autre au pistolet. Je
vais disposer une cible, etc., de façon à ce qu'on puisse croire à
un accident de tir. Quand vous entendrez une détonation, vous pourrez
venir. Si je respirais encore, je compte sur vous pour m'achever. Fermez
bien les portes de la maison et du jardin en vous en allant. Voici les
clefs. Adieu.
Le général est sorti que je suis encore là, immobile, glacé par un froid
singulier; je cherche à échapper à l'émotion qui m'étreint, malgré moi;
je jette une brassée de papiers dans la cheminée et je les allume; la
flamme monte... J'écoute; j'écoute. Rien... Je saisis une grande poignée
de papiers et, avant de les lancer dans le feu, j'y jette un coup
d'oeil: des écrits, des dessins pornographiques. Je les livre à la
flamme; et d'autres; et d'autres. Je saisis un album; mais il me tombe
des mains...
Une détonation vient d'éclater; très sourde, faiblement répétée par les
échos du corridor.
Je me dirige vers l'atelier dont a parlé le général; j'ouvre la porte;
une petite odeur de poudre me monte à la gorge. Le général est étendu
sur un sofa, un bras pendant dont la main a laissé échapper le revolver.
Il y a un petit trou à la tempe droite, très noir et très profond, d'où
coule un mince filet de sang. Je m'assure que le duc de Schaudegen
est bien mort; puis, je contemple le cadavre quelques instants. Duc,
général, riche, puissant... avoir vécu comme ça et mourir comme ça!
Une farce qui se termine en tragédie! Et ne serait-ce pas, plutôt--tout
considéré--une tragédie qui se termine en farce? Je n'en sais rien.
C'est la France qui doit savoir ça...
Je quitte l'atelier et je reviens dans le petit salon. Un monceau de
cendres dans l'âtre. L'obscurité commence à envahir la pièce; je n'ai
guère le courage de brûler là les livres et les albums qui sont encore
sur la table; je les détruirai aussi bien ailleurs. J'en fais un paquet
que je place sous mon bras; je sors de la maison; je sors du jardin dont
je ferme soigneusement la porte. Trois minutes après, je hèle un fiacre;
et une demi-heure plus tard j'entre dans le cabinet de mon père, au
ministère.
--Eh! bien, me demande-t-il, c'est fait?
--Oui.
--Ça s'est bien passé?
Je fais un geste vague. Mon père se lève.
--Je vais prévenir le ministre, et la veuve. A propos, qu'est-ce que tu
as apporté là? Qu'est-ce que c'est que ce colis?
Je donne des explications.
--Comment! s'écrie mon père en coupant la ficelle qui lie le paquet
et en ouvrant deux ou trois albums; comment! tu as brûlé des papiers
pareils! Mais c'est de la folie!... Enfin, heureusement que tu as
conservé ça. C'est d'un curieux!... Je vais en montrer quelques
échantillons au ministre; ça l'amusera. Et puis, ça vaut un billet de
mille comme un sou, rue Colbert.
* * * * *
Je suis de retour à Angenis depuis quelques mois; quelques mois qui
m'ont paru bien longs. Sans les femmes, à Angenis, on ne saurait que
devenir; et les femmes sont difficiles à découvrir à moins qu'on ne
puisse employer, comme moi, beaucoup de temps, de ressources et un
bon rabatteur. J'avoue simplement ce que je fais sans chercher à le
justifier; mettre une chose en pratique n'est point la canoniser. Mon
rabatteur s'appelle Lamesson. C'est un sous-officier réengagé qui, sans
être précisément procureur général, rend plutôt des services que
des arrêts. Il n'a jamais connu les arrêts qu'au féminin. Il a fait
autrefois le gros dos, au soleil parisien, sous le nom de Coco des
Ternes. Au régiment, ses aptitudes spéciales furent appréciées; elles
lui valurent rapidement l'adjonction d'une paire de sardines (complétées
aujourd'hui d'un ver solitaire); elles furent largement utilisées par le
cadre supérieur. Je ne suis pas le premier à emboîter le pas à Lamesson
ainsi que l'hyène, dit-on, suit le chacal.
Lamesson, malheureusement, va quitter le régiment. Ses quinze années
de service touchent à leur fin et il est sur le point d'être libéré.
Lamesson désire obtenir le plus rapidement possible un de ces emplois
civils auxquels il a droit; il désire choisir l'emploi. Il pense qu'une
recommandation du général Maubart lui serait fort utile; il vient me
prier d'écrire, à ce sujet, à mon père. Lamesson ne veut pas être garde
forestier (c'est trop retiré); ni facteur (c'est trop fatigant); ni
gardien de poudrière (c'est trop dangereux); ni gardien de musée (c'est
trop monotone); ni fonctionnaire colonial (le voyage par eau lui
fait peur). Il voudrait être porteur de contraintes ou employé de
l'Assistance publique (il y a de bons pourboires). J'écris la lettre;
Lamesson, qui part pour Paris, l'emporte.
Je l'avoue, moi qui ne regrette ni grand'chose ni grand monde, je
regrette de plus en plus le départ de Lamesson. Depuis qu'il a quitté
Angenis, j'ai plusieurs fois tenté d'opérer moi-même, mais toujours sans
succès; j'ai même essuyé quelques-unes de ces rebuffades qui ne sont
pas seulement désagréables, mais qui peuvent devenir compromettantes.
Alors?... Alors il faut attendre, je suppose, que les femmes se
présentent toutes seules et qu'on les trouve près de soi, à son réveil,
ainsi qu'au temps heureux du Paradis terrestre.
Et en fait, c'est justement à mon réveil, ou très peu après, un beau
dimanche matin de fin d'automne, qu'une dame vient tirer ma sonnette.
Une dame de noir vêtue, d'allure un peu mystérieuse, et voilée comme une
héroïne de roman.
La voilette, d'ailleurs, est relevée tout de suite; et je ne puis me
défendre d'une émotion violente en reconnaissant Adèle Curmont. Adèle!
Il y a des mois et des mois que je n'ai pensé à elle! Oui--et lorsque la
sonnette a tinté, à l'instant, j'ai su que c'était elle qui était là,
à la porte; je sais maintenant que je l'ai su.--Et devant cette femme,
immobile et muette, je ne peux comprendre quelle peur me saisit; pas
un remords; non, plus que ça: la frayeur physique causée par une rapide
vision intérieure de représailles possibles. Je me trouble, je balbutie,
je prononce des mots sans suite. Je m'attendais si peu, si peu...
--Naturellement, dit Adèle en souriant; je suis une revenante, ou
presque; mais comme je n'apparais pas la nuit, vous voudrez bien
m'excuser de ne point avertir de ma visite. Vous ne m'offrez pas un
siège?
Je m'excuse, j'approche une chaise du feu. Adèle s'assied, très calme,
très maîtresse d'elle-même. Je me demande avec inquiétude ce que cache
cette apparente tranquillité; une haine féroce, sans doute; d'autant
plus implacable qu'elle refuse de s'exhaler dans la colère. Ah! je
préférerais des plaintes, des récriminations, des insultes et des
menaces. Je pense avec terreur qu'un scandale brise, quelquefois,
l'avenir d'un officier, et qu'une main de femme peut arracher une
épaulette... J'ai secoué l'émotion qui s'était emparée de moi tout
d'abord, mais je me sens encore affreusement gêné, perplexe, anxieux. Je
reste debout et j'examine Adèle tandis qu'elle joue avec son parapluie,
silencieusement. Il reste peu de la jeune fille d'autrefois, dans cette
femme; les traits n'ont point changé, certes, mais l'expression est tout
autre. Le front haut, comme pincé aux tempes, s'affirme plus volontaire
qu'auparavant; les cheveux sont d'une nuance plus provoquante, on dirait
perfide et cruelle; la vérité de leur blond a pris les tons impitoyables
du mensonge; la bouche est plus nerveuse, les lèvres plus minces avec
des contractions artificielles, le menton plus accusé. Une jolie femme,
sûrement; mais... Elle parle.
--Vous ne vous êtes pas beaucoup occupé de moi, n'est-ce pas? Non? Point
du tout? C'est peu flatteur; mais cela va me permettre de vous exposer
ma vie depuis... depuis que nous nous sommes vus pour la dernière fois.
C'était à la fin d'août 1883, vous rappelez-vous? et nous voici à la
fin d'octobre 1885; un peu plus de deux ans. La première année, j'ai
beaucoup pleuré; la seconde année, j'ai essayé de rire; ç'a été encore
plus triste. Mais il faut procéder par ordre. Au début... Oh! quand je
me rappelle! Ces lettres, ces lettres suppliantes que je vous écrivais
tous les jours, deux fois par jour, et qui toutes sont restées sans
réponse, toutes!... J'allais à la poste restante six fois par semaine.
«Rien pour vous, mademoiselle.» Les employés me riaient au nez. Vous...
--Elle s'arrête un instant et me toise, l'oeil brillant, la lèvre
frémissante.
--Vous portiez l'épaulette, pendant ce temps-là.
Je ne réponds pas. Je regarde au loin--très loin; tout un passé, si
court, et si vide d'honneur, tout plein de vilenies, déjà... Adèle
reprend:
--Et puis, un jour, je me suis résolue à ne plus écrire. Savez-vous quel
jour? Le jour où je me suis aperçue que j'étais enceinte. Une idée de
folle. Je me disais: «Il doit savoir que je vais être mère; il le
sait; il va revenir; il fera de moi sa femme; un officier est un homme
d'honneur.» Je vous dis que j'étais folle... Et du temps a passé, des
semaines longues faites de jours sans fin. Un soir de décembre--je me
souviens; il faisait si froid, la neige--je me suis trouvée mal. On a
envoyé chercher le docteur qui a révélé à mon père la vérité que j'avais
cachée jusque-là. Papa a été atterré; il ne pouvait croire. Cela, de
moi!... Il parlait de se venger, de tribunal: il voulait le nom du
séducteur. Que sais-je?... En réalité, s'il avait été laissé à lui-même,
il m'aurait pardonné, il m'aurait aidé à cacher ma faute. _Ma_ faute.
Vous entendez? _Ma_...
Adèle s'arrête un moment, ricane; elle continue:
--Mais Albert est venu; il a été mis au courant des choses. Il a déclaré
que je n'étais plus sa soeur, il a dit que j'étais une fille perdue, et
que je devais quitter la maison paternelle, que j'avais souillée. Il a
parlé de devoir sacré, de vertu outragée, de la chasteté des femmes qui
fait la force des nations. Il a cité Renan. Il s'est cité lui-même. Il
a rappelé mon père aux principes, aux grands principes. Il l'a adjuré
d'agir avec une fermeté républicaine. Alors, papa a cédé. Pour lui
épargner l'ennui d'une décision, qu'il allait prendre cependant, je
me suis déclarée prête à partir... Écoutez; je vous haïssais bien,
jusque-là; mais, à ce moment, ma haine de vous s'est subitement diminuée
de toute la haine que j'ai vouée à Albert. Ah! celui-là!... Je me
vengerai, je vous le jure, quoi qu'il arrive et quoi que cela doive me
coûter!...
La voix d'Adèle trahit une telle sincérité d'exécration, un tel
pouvoir de volonté, que j'ai peine à maîtriser mon étonnement. Et je
me souviens, je ne sais pourquoi, du jour où elle m'a dit, lorsque nous
étions encore enfants, que la musique ne l'émouvait pas.
--Donc, dit Adèle, papa m'a sacrifiée aux grands principes évoqués
par Albert. Je suis partie. Où j'ai été, ce que j'ai fait, cela vous
intéresserait très peu. Quand je vous dirai que pendant six mois j'ai
vécu honnêtement, vous ne pourrez vous étonner que d'une chose, c'est
que j'aie vécu. Dans les derniers jours de mai 1884, j'ai mis au monde
une petite fille... Ne passez donc pas votre main sur votre front,
mon cher; ça ne se fait plus, même au Gymnase... Une petite fille très
gentille, qui a vécu cinq semaines. Étant donné ce que vaut la vie,
c'est suffisant. Vous dites?... Pas un seul mot, je vous prie. C'était
mon enfant à moi. Pas à vous. Elle ne se serait pas appelée Maubart, je
vous en donne ma parole!
J'essaye de parler; mais Adèle m'impose silence, d'un geste.
--Laissez-moi finir. Depuis, je me suis déterminée à vivre, à vivre
bien, c'est-à-dire sans aucun souci de l'honnêteté. Cependant, je n'ai
pu parvenir à vivre que médiocrement. Une expérience de quinze mois m'a
démontré que, pour réussir dans ce genre d'existence, ainsi que dans les
autres, il faut un capital. Voilà pourquoi je suis venue vous voir.
Je ne vous demande point de m'exprimer vos regrets et de réparer vos
fautes; je vous demande de l'argent. Je vous réclame mon salaire,
puisque vous m'avez traitée en fille. J'étais vierge. Une virginité a un
prix. Payez-le.
Le récit d'Adèle, qu'elle n'aurait certainement pu faire plus court, a
duré assez longtemps pour me permettre de reprendre complète possession
de moi-même et d'envisager froidement la situation. Adèle veut de
l'argent. Bien. Elle en aura. Cet argent qu'elle recevra me garantira
contre de nouvelles tentatives de sa part. Mais, puisqu'elle a fait de
la question une simple question d'affaires, qu'elle n'attende de moi que
le langage et la façon d'agir d'un homme qui traite une affaire. Elle
aurait aisément pu faire prendre aux choses une tournure différente,
faire dévier l'aventure sur un terrain qui m'eût été moins favorable;
elle n'a pas su; ou elle n'a pas voulu. Tant mieux pour moi. Adèle se
méprend à mon silence, qui sans doute l'énerve. Elle se lève et vient
vers moi, la tête haute, menaçante.
--Vous avez entendu? Vous m'avez eue. Il faut me payer.
--Soit, dis-je froidement. Je vais vous payer. Combien voulez-vous?
Ses lèvres tremblent. Ses mains tremblent. Des larmes, soudain,
emplissent ses yeux. Elle regagne sa chaise, se renverse sur le dossier,
et sanglote. Je la regarde, sans un mot. Au bout d'un instant, je
répète:
--Combien voulez-vous?
Elle essuye ses yeux, me jette un regard si désespéré; et d'une voix
très basse, de la même voix qu'elle avait quand elle était petite et
qu'elle faisait la moue:
--Jean, je t'assure que je n'ai rien; sinon... Je crois... Peux-tu me
prêter dix mille francs?
--Je vous _donnerai_ dix mille francs demain à midi, dis-je d'un ton
d'autant plus sec que j'ai grand'peine à dissimuler mon trouble. Demain
à midi. Je vous le promets.
Adèle se lève.
--Merci, dit-elle péniblement. Je savais bien... Je pensais...
Elle mordille son mouchoir, et reprend d'une autre voix où tremble
quelque chose comme un espoir:
--J'aurais mieux fait de vous écrire. Cela nous aurait épargné... Pour
ma punition, j'aurai toute une grande journée de dimanche à passer seule
dans une ville que je ne connais pas. Ça n'a pas l'air de la gaîté même,
Angenis.
Je fais semblant de ne point comprendre. Adèle me quitte.
D'une fenêtre, derrière un rideau, je la regarde traverser la rue,
disparaître. Et la conviction germe en moi, grandit vite, que je me suis
conduit comme un sot. D'abord, c'est clair, Adèle était prête à accepter
n'importe quoi; à la fin, elle s'est trahie; elle s'offrait; je n'avais
qu'un mot à dire... Pourquoi ne l'ai-je pas dit? Qu'avais-je à risquer?
Après ce qu'elle a fait ces temps derniers, ce qu'elle a avoué, elle ne
peut songer à un mariage avec moi. Ma maîtresse, pourquoi pas?... Et je
pèse longuement, en mon esprit, les avantages et les désavantages d'une
liaison avec Adèle; il y a du pour, mais il y a du contre; tout compte
fait, ça se balance. J'aurais pu jouer la chose à pile ou face, pendant
qu'Adèle parlait, sans avoir l'air de rien. Je crois qu'elle ressent
encore quelque chose pour moi; de mon côté, je ne sais pas; mais ça
aurait pu venir. En tous cas, ça aurait duré ce que ça aurait duré;
et après... Par exemple, ça m'aurait peut-être coûté plus de dix mille
francs. Une somme, dix mille francs... Si j'avais proposé six mille?
Cinq mille? Ça aurait pu prendre si j'avais laissé percer un peu
d'attendrissement, un petit bout de sentimentalité. Quelle sottise, de
me raidir ainsi, de vouloir jouer l'homme de bronze--et tout ça, par
dépit de ce que la femme n'ose point faire le premier pas, montrer
le fond de son coeur, malgré l'envie qu'elle en a.--L'image d'Adèle
pleurant là, tout à l'heure, se précise. J'ai un moment d'émotion
profonde. Je me juge sévèrement, impitoyablement. Et je vois
clairement ce que j'ai à faire, la seule chose que j'aie à faire. Cette
chose-là--prendre Adèle pour femme--se synthétise, s'exprime en un
mot: le Devoir. Mon devoir... Devoir. Pouah! Le mot, tout d'un coup,
m'apparaît ridicule, dégoûtant, éculé, stupide; le déguisement vulgaire
de sales n'importe quoi. Devoir... Pourquoi ai-je pensé à ce mot-là?
A ce mot qui est une claie sur laquelle les grands sentiments naturels
sont traînés, ligotés de chapelets, à la voirie de l'honnêteté?... Le
mot a défiguré, fait disparaître, la chose qu'il représentait. C'est
fini. Passée, l'émotion; mort, le grand désir qui m'avait saisi. Adèle
ne sera pas ma femme, jamais... C'est égal, j'ai eu tort de ne point
lui proposer de passer la journée avec moi, lorsqu'elle parlait de la
tristesse d'Angenis, avant de sortir. C'est cela, cela surtout, qu'elle
ne me pardonnera pas. Et alors... Je songe à des représailles. Elle
laissait deviner une telle haine, lorsqu'elle parlait de son frère...
Jusqu'au soir, je me reproche mes maladresses...
Le lendemain, à midi, Adèle revient. Nous échangeons à peine quelques
paroles. Je lui remets un chèque que j'ai été chercher à la banque.
(Un chèque, ça laisse des traces; elle ne pourra nier avoir reçu une
indemnité.) Adèle, avant de partir, me tend la main.
--Sans rancune, me dit-elle.
Sans rancune... Est-ce sûr?
Je ne sais pas pourquoi, je ne veux pas savoir pourquoi, le séjour
d'Angenis me devient insupportable. La vie de garnison, avec son
fastidieux tran-tran, ses intérêts mesquins, ses intrigues petites, me
pèse de plus en plus. C'est un cimetière, cette ville de province. Oh!
être quelque part où l'on vive, où l'on se sente vivre, où l'on ne soit
pas seul avec ses pensées... J'écris à mon père pour le prier de trouver
un général disposé à me prendre comme officier d'ordonnance. Il me
répond qu'il a déjà cherché, sans succès, et qu'il n'a pas grand espoir
pour le moment. Pourtant, le 10 janvier 1886, c'est-à-dire trois jours
après la nomination du général Boulanger au ministère de la Guerre, mon
père m'écrit qu'il a réussi à me faire demander par son ami intime, le
général de Porchemart.
* * * * *
Son ami intime est équivoque; on ne sait pas si le général de Porchemart
est l'ami intime du général Boulanger ou celui de mon père. En fait, il
est l'ami intime de l'un et de l'autre; ou, du moins, prétend l'être.
Une observation rapide, mais attentive, m'a convaincu qu'il les hait
tous deux. Je suis absolument certain, d'autre part, que mon père
déteste cordialement le général de Porchemart; et j'ai quelque raison
de croire que ses sentiments sont partagés par le ministre de la Guerre.
Trio de chers camarades, de vieux camarades. On s'aime, dans l'armée.
Ah! qu'on s'aime! Ce n'est pas de l'amour, c'est de la rage. Et l'on
peut facilement comprendre l'intensité des sentiments qui lient les uns
aux autres les grands chefs militaires, lorsqu'on se rappelle que c'est
à des sentiments, les plus hauts et les plus purs, et non à de vils
intérêts, que le soldat sacrifie son existence. La profession des armes
est un sacerdoce.
C'est là une grande vérité que le général de Porchemart n'oublie point.
Petit-fils d'un chef vendéen qui rôtissait les pieds des Bleus et
pillait les diligences pour l'amour de Dieu et du Roi, il s'est
sincèrement rallié à la République, gouvernement que le pays a librement
choisi; il n'a pas jugé nécessaire, toutefois, d'abandonner ses
croyances religieuses. Il a l'air d'un prêtre; d'un prêtre, si j'ose
m'exprimer ainsi, toujours à cheval sur le Devoir, avec la Patrie
en croupe et le Soupçon pour tenir la bride de l'animal; d'un prêtre
impitoyable aux défaillances des simples mortels. Cette implacabilité
s'est manifestée dernièrement, assure-t-on, par une dénonciation
documentée contre le général de Lahaye-Marmenteau. Ce dernier, convaincu
de s'être livré indirectement à des trafics répréhensibles, a dû se
démettre des fonctions qu'il remplissait au ministère, et commande au
loin une division d'infanterie. On n'a fait aucun bruit autour de
cette affaire; on parle tout bas de scandales nombreux et graves que sa
divulgation eût fait éclater. Le général de Porchemart, sans doute, sait
à quoi s'en tenir là-dessus; mais sa face impénétrable ne laisse point
deviner les secrets qu'il possède et qu'il utilisera peut-être, le
moment venu, avec l'autorité que lui donnent sa réputation de droiture
et la juste célébrité que lui valut une authentique action d'éclat, en
1870.
La vie du général de Porchemart est des plus simples et des plus
régulières. Sa femme est une dame déjà âgée qui fréquente fort les
églises, s'occupe de bonnes oeuvres et fait de la charpie pour la
prochaine. Il n'a pas d'enfants; et jusqu'à ces derniers temps, chose
inouïe, on ne lui avait jamais connu de maîtresse. Il en a une à
présent; mais cette liaison, qui, assure-t-on, ne date que de deux mois
environ, est demeurée très mystérieuse. La dame est invisible; cloîtrée,
séquestrée comme une beauté de harem. Personne n'a vu son visage; tout
le monde ignore son nom. Le bruit court, je ne sais pourquoi, que c'est
une femme supérieure, extraordinaire; on affirme que le général de
Porchemart a l'intention de se lancer avant peu dans la politique et
l'on assure que l'amie qu'il dérobe à la vue de ses contemporains l'aide
à préparer des plans machiavéliques. C'est, dit-on, son Egérie. J'ai
parlé de la chose à mon père, pour voir; et il a éclaté de rire aux
premiers mots.
--Une Egérie! C'est à se tordre. Porchemart-Pompilius! Vraiment, ne
pouvez-vous voir les choses telles qu'elles sont? Pourquoi vouloir
toujours trouver cinq pieds sous un mouton? Porchemart a une maîtresse
qu'il ne montre pas. Bon. Qu'est-ce que c'est que cette maîtresse-là?
C'est une Egérie. Fous que vous êtes! S'il ne la montre point, c'est
qu'il ne peut pas la montrer. Donc, ce n'est point une Egérie. C'est une
mineure.
Ma foi, probablement. Après tout, ça m'est égal. L'essentiel, c'est
que mon tableau de service ne soit pas trop chargé; et il ne l'est pas.
L'officier d'ordonnance est un heureux mortel. Il sort presque toujours
de l'École. (Au fait, bien peu d'officiers sortent du rang; récemment,
sur 230 lieutenants d'infanterie proposés pour le grade de capitaine,
8 seulement n'avaient point passé par Saint-Cyr; et il est à présumer
qu'ils n'iront pas loin). L'officier d'ordonnance--généralement fils,
neveu, cousin ou gendre de haut fonctionnaire militaire ou même civil,
refusé aux examens d'état-major ou qui n'a pas osé les affronter--trouve
une situation paisible auprès d'un général pourvu d'un emploi catalogué;
il s'embusque dans des bureaux, parade aux revues, prépare des fêtes,
règle des danses. Il est le héros des mamans à l'amabilité mûre et
des demoiselles à écus auxquelles il faut des oiseaux tricolores pour
picorer leurs coeurs en massepains. Et pas de danger, au moment critique
du cotillon, que ces demoiselles marquent l'officier d'ordonnance du
petit pompon... Vous savez.
Le général de Porchemart est charmant pour moi. Peut-être un peu trop.
Je crois parfois découvrir dans ses manières quelque condescendance
ironique. Cela m'ennuie. Le général, ainsi que tous les hommes qui ne se
laissent pas deviner, exaspère. On est toujours tenté de se dire qu'ils
n'ont réellement rien d'extraordinaire; qu'ils ne valent pas mieux que
les autres; et cela, on ne peut pas se le dire.
Je vois grimacer autour de moi l'ambition grotesque, odieuse ou naïve
d'un grand nombre de jeunes officiers pourvus d'emplois analogues au
mien; l'ambition militaire, telle que je l'ai trouvée au régiment, mais
avec des espoirs moins chimériques et des succès plus fréquents. Et je
me demande pourquoi le général de Porchemart, ayant subitement besoin
d'un officier d'ordonnance, ne l'a pas choisi parmi ces jeunes gens dont
beaucoup le poursuivaient de leurs sollicitations, je le sais, et est
venu me chercher. Afin de faire plaisir à mon père? C'est douteux... Je
finis par trouver. Le général de Porchemart veut m'avoir auprès de lui,
parce qu'il espère savoir par moi, grâce aux indiscrétions de mon père,
ce qui se passe autour du général Boulanger; et mon père, de son côté,
compte que je le tiendrai au courant des faits et gestes du général
de Porchemart, que le ministre a intérêt à surveiller. C'est certain;
absolument évident. Le général de Porchemart, personne n'en doute, est
l'homme des opportunistes; et chacun sait que le général Boulanger est
l'homme des radicaux.
Il est donc probable qu'on réclamera de moi avant peu, de droite et de
gauche, des renseignements confidentiels. Je ne sais pas encore si j'en
donnerai; pourtant, à tout hasard, je veux me mettre au courant de
la situation politique. Pour commencer, je voudrais bien connaître un
radical qui m'exposât ses vues. On pourrait croire que mon père, en
qualité d'ami du ministre, est un fervent radical; et beaucoup de gens
n'en doutent point. Mais je ne suis pas sûr du fait. Lui non plus. Je
prends donc le parti de m'adresser à un radical bon teint, indubitable,
et cependant sans mesquins préjugés de coterie.
* * * * *
C'est du cousin Raubvogel qu'il s'agit. Depuis cette mémorable élection
par laquelle, grâce à lui, les populations du Nord offrirent une chaise
curule à son beau-père M. Delanoix, le cousin Raubvogel s'est séparé de
ses anciens amis les opportunistes et a adopté des opinions de plus en
plus radicales. Il est aujourd'hui l'intime ami du chef de son nouveau
parti et de ses séides, le docteur Kaulbach et autres. La rumeur
publique assure que Raubvogel n'a point, financièrement, gagné au
change. Il en fait lui-même l'aveu; ajoutant avec modestie qu'un bon
Français doit savoir sacrifier sans hésitation ses intérêts à ses
principes. Il laisse entendre, néanmoins, qu'il attend avec patience
de nouveaux sourires de la Fortune, car il a pleine confiance dans
la destinée de l'homme rare que le parti radical vient de hisser au
ministère de la Guerre..
Tout d'abord, je crois qu'il va m'être facile de tirer du cousin des
informations précieuses; de l'amener à me dire de quel côté, le
cas échéant, il sera préférable de me ranger. Raubvogel m'écoute
attentivement, ouvrant de grands yeux, hochant la tête tantôt à gauche,
tantôt à droite. Quand j'ai fini, il m'invite à passer dans son cabinet.
--Mon cher cousin, me dit-il après avoir soigneusement fermé la porte,
ce que vous me demandez est tellement grave et mon désir de vous
répondre à coeur ouvert est si grand, que je pense qu'il est nécessaire
de nous mettre à l'abri d'oreilles indiscrètes. Ici, où nous sommes en
sûreté, je puis vous dire ce que je ne dirais certainement pas à tout le
monde. La France se reprend, mon cher cousin. Elle se reprend! Oui, quoi
qu'on en dise, la France se reprend.
A ce moment, on frappe à la porte; et Raubvogel, avec un geste d'ennui,
va ouvrir. C'est Mme Raubvogel. C'est Estelle qui s'exclame, se
précipite vers moi et, presque, me saute au cou. Quelle joie! Quel
plaisir! Qu'elle est heureuse de me revoir! Comme je dois être content
d'avoir quitté cette vie de garnison! Il n'y a que Paris au monde.
Puisque je suis là, elle ne me quitte pas; il faut que je reste à
déjeuner, d'abord; et après, je vais l'accompagner au bois... Raubvogel
me jette un regard désolé et pousse un soupir de résignation. Allez donc
parler sérieusement, avec les femmes!...
Je comprends, bien que ce soit peu flatteur pour mon amour-propre, qu'il
n'y a guère à compter sur les indiscrétions du cousin. Si encore Estelle
entendait la politique! Mais elle n'y comprend rien; absolument rien;
elle me l'a dit elle-même. Pourtant, si Raubvogel ne parle point,
pourquoi un autre ne parlerait-il point? Gédéon Schurke, par exemple?
J'essaye. Et, deux jours après, cet excellent Schurke m'ouvre son coeur,
entre la poire et le fromage.
--Je vais vous expliquer la situation, M. Jean. Nous sommes en 1886.
Durant les quinze années qui se sont écoulées depuis sa défaite, la
France a trouvé moyen de faire deux choses; en laissant égorger la
Commune, elle a détruit toutes ses chances de relèvement réel; et elle a
permis l'établissement d'une république opportuniste qui n'a vécu que
de mensonges de toutes sortes. Cette république a appelé à la curée tous
les coquins qui crevaient de faim sous l'Empire. Ils ont été, avec leurs
amis et leurs petits, s'asseoir à la table du Riche, et se sont gavés.
Et ils ont laissé Lazare à la porte, avec son drapeau tricolore autour
du ventre pour tenir chauds ses boyaux vides. Comme Lazare aurait pu
dérouler son drapeau, pendant une canicule, et compromettre ainsi la
sûreté de ses nouveaux maîtres, ceux-ci ont inventé les expéditions
coloniales. On a cessé de parler de la trouée des Vosges, mais on a
commencé à faire trouer la peau du populo. Les seuls résultats des
expéditions coloniales ayant été, pour le pays, des pertes énormes
d'hommes et d'argent, sans parler de honteux revers, la patience
publique s'est lassée. Les radicaux, qui guettaient depuis longtemps
l'occasion, ont jugé que le moment était venu pour eux de s'emparer de
l'assiette au beurre. Ils se sont décidés à agir...
--Oui; et par procuration.
--Comme vous dites. Et cela vous donne leur mesure. Le parti radical
est un fantôme de parti. Son programme date de 1869; une loque. Son
incapacité est désolante. Pour se frayer la voie, c'est un militaire
professionnel qu'il va choisir. Il n'y a qu'à ouvrir l'Histoire pour
voir que le soldat trahit toujours. Excusez-moi; c'est la vérité. Un
soldat, c'est un homme qu'on soudoye. Qui paye? Le Riche! Avec quoi?
Avec l'argent du Pauvre. Donc... Vous me direz que, pour transformer sa
misérable république nominale en république réelle, il fallait au peuple
français une grande énergie; et qu'il n'en a pas l'ombre. Vous me direz
que, pour arracher les esprits à leur torpeur, il fallait les violents
soubresauts d'un pitre, les appels de trompe d'un charlatan. Vous
me direz que, telle la grenouille que seul attire hors de sa vase un
morceau de drap écarlate, la nation française pouvait être déterminée à
l'action par le prestigieux éclat d'une calotte rouge. Je vous répondrai
que vous avez tort; lorsque des gens sont trop lâches pour se sauver
eux-mêmes, il ne faut point leur présenter de sauveur; c'est simplement
donner un nouveau prétexte à leur veulerie. Et puis, vraiment, est-ce
là le rôle du parti radical? Vous allez voir comment leur grand homme va
les récompenser, les radicaux...
--Et que pensez-vous qui arrivera?
--Rien. Du bruit, des sottises, du vent. Les opportunistes ne feront
rien, les radicaux ne feront rien, Boulanger ne fera rien. La France,
surtout, ne fera rien. Donc, conclut Schurke, ne vous inquiétez point
de l'agitation qui se produit, qui va se produire. Elle est, et sera de
plus en plus, superficielle, dérisoire. Ne craignez pas non plus qu'on
vous demande des renseignements. On n'en a pas besoin. Tous les acteurs
de la tragi-comédie qui commence s'espionnent entre eux, se vendent
réciproquement, portent habit de deux paroisses et mangent à tous les
râteliers. Il est inutile de se gêner. Et c'est au grand soleil qu'une
cocotte, avant peu, va transporter le mannequin à barbe blonde du
cerisier de Clemenceau dans le néflier de M. de Mun.
* * * * *
On ne me demande, en effet, de me livrer à aucun reportage spécial; je
m'étais donc trompé dans mes conjectures. Et la seconde partie de la
prophétie de Gédéon Schurke se réalise rapidement. Le général Boulanger
devient, de jour en jour davantage, l'espoir de la réaction et du
cléricalisme. Mon père hésite à le suivre dans son évolution; il s'y
décide cependant en se ménageant, suivant son expression, des portes de
sortie. Le général de Porchemart, de son côté, hésite à se ranger parmi
les adversaires déclarés du général Boulanger; il s'y décide cependant
en se ménageant, sans en rien dire, des portes de sortie.
La popularité du ministre de la Guerre s'accroît sans cesse; cultivée,
à l'aide de procédés intensifs, par des gens qui se dissimulent de leur
mieux, eux et les intérêts variés qu'ils représentent. La foule des
admirateurs, des fidèles, augmente; foule que pousse une certaine honte
de sa longue et abjecte inertie et à laquelle les indécents beuglements
des Ligues et autres troupeaux d'ahuris donnent l'illusion de l'action.
Boulanger accepte cette popularité comme un tribut naturel, dû. Il
couche dessus; étendu de tout son long, bottes vernies et barbe teinte,
sur cette chose flasque et cotonneuse qui constitue l'âme française. Un
peuple de barnums s'évertue, camelots de la haute et de la basse
pègre, mâles, femelles et l'autre sexe. La presse maquille ses brêmes;
l'aristocratie maquille sa vieille gueule, se camoufle en tricoteuse;
les banques donnent des écus; les tonsurés, des conseils. On maquignonne
l'opinion publique, pitoyable Rossinante; on lui fourre du coton
tricolore dans les oreilles et un piment rouge autre part; et le Don
Quichotte de la manchette, sa lyre de fer-blanc au poing, se prépare à
l'enfourcher pour de grandes expéditions à la statue de Strasbourg.
Les assassins et les massacreurs prêchent la nécessité de l'union;
les voleurs prêchent l'honnêteté; les sacristains, la tolérance; les
gardes-chiourmes, la liberté; les cocottes chantent la vertu; et les
maquereaux, la famille. Le Devoir est à la mode.
--Trop de beaux sentiments, murmure tristement Gédéon Schurke.
Voyez-vous, monsieur Jean, le Boulangisme mourra, non pas de son
improbité--l'improbité est l'âme des partis forts--mais de ses
prétentions à la vertu. Il ne parle que d'honneur, de pureté, de
droiture. C'est une grande faute. Il ne faut abuser de rien, même des
pires choses.
Le ministère de la Guerre est une sentine. Boulanger vit au milieu d'une
population d'escarpes, de rasias, de grues, d'aigrefins, d'espions,
d'imbéciles et de filous décidés à faire la France, à la tête ou à la
dure. Tout ça grouille, gesticule, braille, minaude, bave, jacasse,
espère, désespère, s'enthousiasme, se multiplie. Et pour base de
cet échafaudage d'envies, de haines, de convoitises, de rancunes et
d'appétits qu'érigea le Hasard, de ses doigts puants, il y a un Mot.
Le Mot éternellement mystérieux, cabalistique, le Mot qu'on n'explique
jamais, qu'il est criminel de chercher à définir.--Il y a le mot:
Patrie.
--La Patrie! La Patrie!
Chose curieuse, c'est aussi la Patrie que les adversaires du Boulangisme
prétendent servir. Ils combattent la dictature menaçante au nom de
la Patrie. «Nous avons le monopole de la Patrie!» s'écrie la bande
opportuniste qui, menacée dans ses privilèges et dans son existence
même, s'apprête à faire face à l'attaque. Les opportunistes ont été
renforcés par beaucoup de radicaux, furieux d'avoir été plaqués par
l'homme dont ils voulaient jouer, et par les socialistes dont c'est la
caractéristique de redouter tout ce qui peut porter atteinte à l'ordre
de choses actuel. Et ces honnêtes gens, si honnêtes, font appel aussi
aux plus purs sentiments du peuple, lui parlent de la Patrie et même de
la République.
La République? Les Boulangistes ne veulent pas autre chose. Ils veulent
une République honnête, voilà tout. Raubvogel me l'affirmait hier. Vive
la République! Tel est le cri de M. de Mun, de M. de Mackau et de
la duchesse. Et le nonce du pape, derrière leur dos, fredonne la
_Marseillaise_. On est républicain, dans la boulange.
--Oui, dit encore Raubvogel; et la preuve qu'on est républicain, c'est
qu'on a Paris.
Paris... J'essaye, évoquant le passé libertaire de la grande ville, de
la juger en homme imbu fortement, mais sans lyrisme, des idées qu'elle
incarna. Je vois que Paris a donné à l'humanité, en ce XIXe siècle, deux
torches sans lesquelles la route de la Révolution serait encore obscure:
1848 et 1871. Février et juin 1848 ont prouvé, il me semble, qu'aucune
transformation sociale n'est possible sans des changements politiques
complets; et 1871 a démontré, je pense, que des changements politiques
ne peuvent s'effectuer sans la complicité de cette partie de la
population qui, portant les armes, est jusqu'à présent le meilleur et
même le seul soutien de l'État autoritaire. Et je me demande comment
Paris a pu devenir ce qu'il est aujourd'hui; comment les Parisiens,
après avoir entendu tomber de l'abominable gueule d'un pitre des
couplets patriotards qui sont le dérisoire écho de la lâcheté publique,
peuvent acclamer le brave général Boulanger, qui fit preuve de sa
bravoure en les fusillant...
--Le peuple de Paris, ricane le général de Porchemart, a été peint de
main de maître, et une fois pour toutes, par Rabelais; ce peuple qui est
«tant sot, tant badault, et tant inepte de nature». Il ne faut pas
le prendre au sérieux, même dans ses moments de férocité. Les
Sans-Culottes, par exemple, n'ont jamais eu d'autre idéal qu'une
nouvelle mode; leurs plus abominables excès témoignaient simplement d'un
goût maladif pour le pantalon.
Les Parisiens... Aujourd'hui, 14 juillet, c'est par centaines de mille
qu'ils se sont rendus à Longchamps afin d'assister à la Revue--la
misérable revue annuelle instituée pour satisfaire la curiosité badaude
d'un demi-million d'idiots.
Ça foisonne, ça grouille, ça sue, ça pue; ça noircit les rues et les
avenues; les fourrés du bois en sont pleins: singes, guenons, chapeaux
de paille, gluants, saucissons et litres à seize. On reconnaît au
passage les petits oignons du veau; y a du bleu, du blanc, du rouge,
vive le drapeau français!...
Ah! Vive tout ce qu'on veut, pourvu qu'on gueule, qu'on fasse la
guerre à coups de gosiers. Voilà la revue, le défilé, les saluts, les
acclamations. Vive Boulanger! Vive Boulanger!... Cri d'espoir et de foi,
pour sûr. Vive Boulanger! Vive l'Armée! Vive la revanche!
La guerre, alors? Certainement. Pas aujourd'hui; mais demain, sans
faute. Le peuple français n'attendra pas plus longtemps. Il lui faut
la guerre, au peuple français. Il la lui faut parce qu'il sait que
maintenant la France s'est relevée et que son armée est prête. Il la lui
faut afin de reprendre l'Alsace-Lorraine, sûrement, mais avant tout pour
se délivrer de l'effroyable taxation dont on le chargea au lendemain du
désastre; pour en finir avec les écrasants impôts dont le produit
devait servir à organiser une armée de revanche, l'armée qui est prête
aujourd'hui. Elle est prête, l'armée! Elle est prête, car pas un sou n'a
été gaspillé, car pas une minute n'a été perdue. Vive l'armée!...
Nous remontons l'avenue du Bois de Boulogne au milieu d'une poussière
aveuglante et d'acclamations qui assourdissent. J'ai simplement entendu
les cris de la foule, jusqu'ici; et l'idée me vient d'examiner ses
visages, de scruter ses pensées intimes, de les déchiffrer sur ses
faces. Ses faces? Elle n'en a qu'une. Une figure terne, indifférente,
lasse, aux yeux vitreux, avec une énorme bouche noire; une figure
animale, résignée, sans trace de résolution, de volonté, de caractère;
la figure d'une foule infirme dont l'emballement tient de la danse de
Saint-Guy plutôt que de l'enthousiasme; d'une foule qui n'est qu'une
foule et veut rester une foule--ne veut pas devenir un peuple.--Tout
d'un coup, je me souviens de la conversation que j'ai eue avec le
lieutenant Deméré, à Nantes. «Laissez passer quinze ans encore, laissez
venir la fin du siècle...»
--Vive Boulanger! Vive Boulanger! Vive l'armée!...
Des scintillements d'acier, sur la gauche. Un régiment de cuirassiers
contourne l'Arc de Triomphe. Je lève la tête. La masse du monument est
devant nous, énorme, avec son arche vide...
C'est par là qu'ont passé les Hommes disparus.