Marie prit l’anneau et lut: «12 avril 1888.»

--Est-ce possible? dit-elle vivement en levant les yeux sur Rodolphe? Je

ne puis le croire...

--Il n’y a pas que vous qui ayez une bonne mémoire des dates.

--Ah! je suis trop heureuse! continua Marie en s’emparant de la main de

Rodolphe. Cette bague, je la porterai dans ma chambre chaque soir quand

je prie pour vous, et toute la nuit, et je vous verrai alors en rêve...

Elle caressait doucement le prince à ses genoux, entremêlant ses

caresses de courtes phrases tendres: «Que vous êtes bon! Que je vous

aime! Mon chéri!»

A ce moment, il y eut un petit grattement à la porte donnant sur le

salon. Rodolphe sursauta.

--C’est mon chien de garde qui m’avertit. Il faut nous quitter, hélas!

J’ai un déjeuner officiel... C’est bon, Loschek, cria-t-il, je

t’entends.

Il se tourna vers Marie.

--Que vous dire? Une fée est venue ici, la fée dont je rêvais quand

j’étais un petit garçon. Elle était belle et bonne comme vous. Elle

touchait un malheureux de sa baguette, et, aussitôt, il oubliait ses

maux.

Il aidait Marie à mettre sa fourrure.

--Depuis que vous êtes entrée, l’atmosphère de cette chambre n’est pas

la même. Sommes-nous à la Hofburg? Je n’ai plus de soucis, je ne suis

plus malheureux.

C’était la seconde fois qu’il disait ce mot sur lequel, sans qu’il le

voulût, il appuya et qui rendit un son pathétique. Marie tressaillit. Le

visage de Rodolphe avait changé. Il était pâle, défait, les yeux pleins

d’angoisse.

--Vous partez vraiment! balbutia-t-il. Promettez-moi de revenir... par

pitié.

La phrase était inattendue pour lui comme pour elle. Il se troubla. Un

instant, il ne fut plus maître de lui. Pour cacher son émotion, il prit

Marie dans ses bras et appuya sa tête sur l’épaule de la jeune fille.

Elle sentait sur son cou la respiration haletante du prince.

--Ne me laissez pas seul, murmura-t-il, vous ne savez pas combien j’ai

besoin de vous.

Sa voix, tout près d’un sanglot, avait un accent humble, suppliant.

Était-ce le prince héritier d’un grand empire qui parlait ainsi à une

fille de dix-sept ans? Le cœur de Marie s’émut et les larmes lui

montèrent aux yeux.

--Je suis à vous, chéri, pour toujours, dit-elle. Faites de moi ce que

vous voudrez.

Déjà Rodolphe s’était repris. D’une voix sans timbre, honteux de sa

faiblesse, il dit:

--Je pars demain pour Bude, j’y reste cinq jours. Puis il y a une chasse

dans la forêt de Vienne, à Mayerling. Mais à la fin de la semaine, je

serai ici. Voyons-nous alors, je vous prie. Ma cousine arrangera cela...

Loschek va vous mener à elle. Allons, il faut reprendre son bât.

Il disait cela sur le ton d’un homme pressé, que la vie roule et

bouscule. Il poussa la porte du salon. Loschek était là.

Mayerling · 第 26 / 47 题