Rodolphe.
Marie fut obligée de lire deux fois cette lettre pour en comprendre le
sens pourtant si clair. Puis d’un mouvement vif, elle la cacha sous
l’oreiller. Sa mère et sa sœur pouvaient entrer. Qu’auraient-elles dit?
La tête sur l’oreiller, tout près ainsi de l’écriture du bien-aimé, les
yeux grands ouverts, elle essayait de réfléchir. Mais le désordre de ses
idées était tel qu’elle n’y arrivait pas. Elle se répétait dix fois: «Il
m’a écrit, il m’a écrit!... Le prince impérial a écrit à la baronne
Marie Vetsera... Rodolphe a écrit à Marie... Il ne m’a donc pas oubliée!
Il pense à moi, il désire me voir... Ah, ah, il désire me voir... Il me
donne un rendez-vous, il veut se promener avec moi, me dire des choses
tendres, sans doute. J’en mourrai de bonheur!... Au Prater, tous les
deux seuls au Prater. Après 4 heures il commence à faire sombre...
M’aime-t-il vraiment? Je ne suis qu’une distraction pour lui. C’est bien
naturel. Peu importe, je l’aime, je le verrai, je lui parlerai, je le
toucherai...» Puis elle se calmait un peu. «Que cette lettre me soit
arrivée, c’est un miracle, pensait-elle. Tout ce que je reçois passe
chez maman, et voici que cette lettre justement... Dieu nous protège.»
Comme elle rêvait ainsi, la nounou rentra pour prendre le plateau du
déjeuner.
--Mais que fais-tu là, mon enfant? dit-elle.
Marie la regarda.
--Il s’agit bien de déjeuner. Il faut que je me lève, je ne puis plus
rester au lit.
Depuis six mois la nourrice ne l’avait pas vue aussi joyeuse et son cœur
se réjouit.
--Tu as eu une bonne lettre, je vois, dit-elle en enlevant le plateau.
Marie profita de ce que la tête de sa bonne était tout près de la sienne
pour lui glisser dans l’oreille:
--_Il_ m’a écrit!
La vieille bonne faillit en laisser tomber le plateau sur le lit. Le
rattrapant de son mieux, elle dit, en hochant la tête:
--Voilà que vous vous écrivez maintenant!
Marie déjà voltigeait à travers la chambre.
Un peu plus tard seulement, elle se reprit et se trouva devant un petit
fait tout simple qu’elle avait omis d’envisager. «Mais je ne puis aller
au Prater, se dit-elle, je ne suis jamais sortie seule.»
Sa figure prit une expression désolée. Rien à faire! Elle n’avait aucun
moyen de quitter la maison seule, fût-ce une heure. Mais alors, elle ne
le verrait pas, elle ne lui parlerait pas, elle ne marcherait pas à côté
de lui, son bras sous le sien! Il n’y avait qu’une personne au monde qui
eût pu l’aider dans une telle circonstance, c’était sa chère comtesse
Larisch. Avec elle tout eût été facile. Mme Vetsera lui aurait sans
peine confié sa fille. Elles seraient parties toutes deux, et alors, et
alors... Mais elle rêvait. La comtesse était à la campagne... Ainsi
Marie passait en quelques minutes d’un excès de joie à un comble de
malheur.
Dans cette agitation, des idées claires et pratiques finirent par
percer. Il fallait écrire au prince, pour qu’il ne l’attendît pas
vainement le lendemain. Il fallait écrire aussi sans perdre un instant à
la comtesse Larisch Wallersee pour la supplier de rentrer à Vienne tout
de suite. Elle présente, que de félicités! La certitude de voir bientôt
Rodolphe l’aida à supporter la déception terrible de ne pas le
rencontrer le lendemain.
Elle prit du papier. Sans hésiter, elle écrivit au prince la lettre
suivante:
Monseigneur,
Comme j’aurais été heureuse de vous voir au Prater demain!
Malheureusement il faut que je renonce à cette grande joie, car je ne
puis sortir seule. Cela me fait beaucoup de peine...
Ah! si la comtesse Larisch était ici! Elle n’aurait pas refusé de
m’accompagner. Je lui écris tout de suite pour lui demander de rentrer
à Vienne.
Veuillez croire, Monseigneur, que je suis bien désolée de ce contre
temps.
Elle ne sut comment terminer sa lettre et mit simplement «Marie».
Lorsqu’elle la relut, elle la trouva froide et gauche. Mais plus elle y
réfléchissait, plus elle voyait la difficulté d’en écrire une qui la
satisfît. Finalement, elle glissa celle-là dans une enveloppe sur
laquelle elle écrivit avec un plaisir indicible l’adresse du prince
impérial à la Hofburg, telle qu’il l’avait donnée dans un post-scriptum
pour que la lettre lui parvînt en mains propres.
La lettre à la comtesse fut moins brève. Ce n’était qu’un cri de joie
répété en quatre pages, avec variations, et coupé de prières instantes
de revenir à Vienne sans un jour de retard.
L’ayant terminée, elle pensa que cette lettre n’atteindrait la comtesse,
à Pardubitz, que le lendemain et décida de lui envoyer un télégramme. La
vieille nounou fut chargée de se rendre aussitôt à la poste.