UNE LETTRE

Quelques jours après cet incident, Rodolphe rentra tard dans la nuit à

la Hofburg. Au lieu de se coucher, il alluma une cigarette, s’étendit

dans un fauteuil, et resta à retourner en lui-même des pensées amères.

Le narcotique venu du fond de l’Inde avait perdu sa force... Il fallait

trouver autre chose. Où s’adresser?... Y avait-il encore du baume en

Judée?... Sous la lumière de la lampe, le crâne poli brillait et

attirait ses yeux. Il laissa son esprit errer autour de l’idée de la

mort, jouer un instant avec elle, la quitter, puis y revenir. Depuis

longtemps déjà, elle n’éveillait chez lui aucun sentiment de terreur.

«Une paix sûre... Mais c’est la solution dernière. Avant de l’adopter,

il faut essayer toutes les autres.»

Puis l’image de Jean Salvator lui apparut, et celle de la charmante

Milli Stubel,--des gens heureux enfin! C’est alors qu’une pensée

nouvelle se présenta à lui et le fascina. Soudain il prit une

résolution. Sans hésiter, il alla à son bureau, écrivit une lettre

brève, et l’ayant adressée, appela Loschek.

--Tu verras que cette lettre soit portée demain matin avant neuf heures

par un commissionnaire public.

Loschek prit la lettre, s’inclina et sortit.

Le prince se coucha. «Arrivera-t-elle en mains propres? j’ai fait une

folie. J’aurais dû attendre...»

Mais il savait obscurément qu’il ne pouvait pas attendre et que le

mouvement irréfléchi qui l’avait poussé à écrire cette lettre était

précisément de ceux auxquels on ne résiste pas.

* * * * *

Marie Vetsera avait passé des heures pénibles après sa dernière

promenade au Prater. Sans doute elle avait revu le prince, mais dans

quelles circonstances! Tout occupé d’une femme pour laquelle il ne

craignait pas de se compromettre publiquement. Une fois de plus cette

jolie Marie que tout Vienne admirait sentit son néant. Avec la modestie

qui lui était naturelle et qui la rendait si séduisante, elle était

encline à s’abaisser et à exalter les mérites de sa «rivale». Celle-ci

devenait à ses yeux une beauté sans défauts (n’avait-elle pas été

distinguée par le prince?). Il va sans dire que cette rencontre avec

Marinka fut vite connue de tous. Marie avait supplié en vain sa sœur de

ne pas l’ébruiter. Mais comment Hanna se serait-elle privée du plaisir

de raconter une histoire si piquante aux habitués du salon Vetsera?

Mille commentaires avaient suivi. Marie avait appris ainsi que Rodolphe

était amoureux fou de la belle tzigane, qu’il la voyait sans cesse (et

même au Prater!). Que n’ajoutait-on pas? Que les choses allaient si loin

que la princesse impériale pensait à quitter son volage époux et à

retourner en Belgique? Cette nouvelle n’aurait rien eu en soi de

désagréable pour Marie. Mais pourquoi fallait-il que l’occasion de la

rupture lui fût si douloureuse? On affirmait aussi--qu’en

savait-on?--que l’empereur lui-même était intervenu.

Telle était l’atmosphère de commérages dans laquelle Marie respirait.

C’était poison pour elle. La comtesse Larisch était toujours à la

campagne, loin de Vienne. Où chercher un appui? où une consolation?

Marie ne savait que pleurer auprès de sa nourrice, impuissante et

terrifiée.

Un matin, c’était le lundi 29 octobre, Marie était encore au lit quand

la nounou lui apporta son petit déjeuner. Depuis quelques jours, Marie

fatiguée se levait un peu plus tard. La nourrice lui montra une

enveloppe sur le plateau et lui dit:

--Il y a une lettre pour toi, Marie. Je me trouvais seule en bas quand

un commissionnaire est arrivé. Il me l’a donnée sans difficulté. La

voici.

Marie regarda la lettre avec étonnement. Son courrier, et celui de toute

la maison, passait d’abord chez sa mère. L’enveloppe de beau papier

épais portait bien la suscription «La baronne Marie Vetsera[3]». Elle

venait de Vienne. Qui donc lui envoyait une lettre par commissionnaire?

Elle n’en avait jamais reçu ainsi. Elle déchira l’enveloppe, déplia la

lettre. Elle portait comme en tête: _La Hofburg_, et, au dessous, les

armes impériales. Marie n’en croyait pas ses yeux. La lettre était ainsi

conçue:

[3] En Autriche, les jeunes filles portent le titre. On dit la

baronine Vetsera pour la mère de Marie, la baronesse pour Marie.

Chère mademoiselle Vetsera,

Voulez-vous me faire le plaisir de vous promener un peu avec moi au

Prater demain mardi? Nous nous rencontrerions où j’ai eu la joie de

vous voir l’autre jour vers 4 heures et nous gagnerions vite une

partie du bois plus déserte. Ma demande vous paraîtra peut-être

étrange. N’y voyez que le vif désir qu’a de faire enfin votre

connaissance un homme qui depuis longtemps vous admire de loin.

Mayerling · 第 22 / 47 题