UN CŒUR DE JEUNE FILLE

Marie pensait au prince impérial. Elle n’avait pas rencontré d’homme

mieux fait pour être un héros. Elle voyait rassemblés en lui tous les

traits dont, au cours de ses lectures et de ses rêveries, elle avait

paré l’être idéal qu’elle imaginait. Les qualités les plus

contradictoires s’harmonisaient en lui; il était beau, il était

intelligent; courageux et lettré; chevaleresque et réfléchi; un modèle

d’aisance et d’affabilité dans le monde, aimant le vin, la musique, les

femmes, il n’hésitait pas à passer quinze jours dans les bois en

compagnie de gardes-chasse. Il s’occupait avec zèle des affaires les

plus ardues. Il était prince enfin, le premier personnage de l’État

après l’empereur. Toutes ses vertus en prenaient plus de prix, car il

aurait pu mener une vie oisive et scandaleuse comme tant d’archiducs.

Marie se formait ainsi une ravissante image de son héros. Où trouver un

prince tel que lui? Comme les hommes qui venaient chez sa mère lui

étaient inférieurs! Pourtant ils appartenaient à la meilleure, à la plus

brillante société de Vienne.

Pour compléter l’image qu’elle s’en faisait, Marie se mit à interroger

les gens autour d’elle. La chronique, à ce moment plus qu’à aucun autre,

s’occupait de Rodolphe. Il n’était pas de salon où l’on n’en parlât, pas

de jour qui n’apportât une anecdote nouvelle, vraie ou fausse, sur son

compte. De tout ce qui se disait ainsi au hasard des conversations,

Marie prenait exactement ce qui lui était nécessaire pour embellir le

portrait de l’homme qui était devenu son idole. Le reste, les traits

calomnieux ou bas, semblait ne pas arriver jusqu’à elle. Ainsi les

tendres racines d’un arbrisseau savent-elles dans le terrain où elles

cherchent leur nourriture attirer et absorber les seuls sucs qui leur

soient bienfaisants et par lesquels l’arbre va se développer et grandir.

Marie était adroite dans l’art de poser des questions. Elle le faisait

avec beaucoup de prudence, car elle voulait que personne ne pénétrât en

elle. Pourtant qu’avait-elle à cacher? Rien encore. Elle aurait ri si on

lui avait dit qu’elle commençait à aimer le prince impérial. Il

l’intéressait, il était un héros. Cela, et rien de plus. Mais comme il

était agréable de rêver à lui! Elle y passait les heures les plus douces

de sa journée. Elle ne voyait pas que le désir qu’elle avait de garder

secrets des sentiments qui lui paraissaient si simples, si avouables,

était la preuve qu’ils n’étaient pas exactement ce qu’elle pensait.

Elle s’informait des déplacements de Rodolphe. Hélas! son père

l’envoyait sans cesse aux quatre coins de l’empire. Un jour, c’était à

Buda-Pesth où il passait une demi-semaine. A peine de retour il partait

pour Prague. Des affaires militaires l’appelaient à Lemberg ou en

Bukovine; des chasses s’organisaient pour lui en Bohème ou dans le

Tyrol. On n’avait pas le temps de le suivre à travers l’espace. Parfois

on apprenait qu’il était reparti de Vienne sans avoir su qu’il y fût

rentré. Parfois enfin ses déplacements étaient tenus secrets, même aux

intimes. Les journaux disaient un jour que S. A. I. et R. était revenue

à Vienne après une courte absence. En fait, il n’était jamais là.

Ces questions de Marie n’étaient pas désintéressées. Si elle tenait à

savoir quand le prince était à Vienne, c’est qu’elle espérait

l’apercevoir, soit aux courses, soit au Prater, soit au théâtre.

Lorsqu’il était à la Hofburg, elle multipliait les sorties. Que de ruses

elle déployait pour apprendre par ses oncles ou par Miguel de Bragance

les heures où elle avait le plus de chances de le rencontrer au Prater!

La baronne Vetsera qui était bonne femme s’étonnait alors de voir sa

fille Marie ne pas rester en place. Il fallait aller au bois chaque

jour, à l’Opéra deux ou trois fois par semaine, mais le succès qu’avait

partout Marie était doux à son cœur de mère.

Parfois Marie se moquait d’elle-même lorsqu’elle voyait à quel point

elle s’occupait de Rodolphe. La première chose qu’elle lisait dans les

journaux était les brèves lignes consacrées aux faits et gestes de la

famille impériale. Elle détestait les séjours à Buda-Pesth qui

emmenaient de Vienne la cour pour plus d’une semaine parfois, et

Rodolphe avec sa femme. La femme de Rodolphe! Elle ne l’aimait pas. Elle

savait, comme tout Vienne, que le ménage du prince n’était pas des

meilleurs. A qui en était la faute? A Stéphanie, à cette grande Belge,

laide et sans finesse. Comment, elle avait la chance inouïe d’être

l’épouse de l’homme le plus séduisant de l’empire et elle ne savait pas

le rendre heureux! Marie s’imaginait dans une place si précieuse. Que de

soins n’eût elle pas pris d’un tel époux, que de tendresse autour de

lui! Si, la nuit, elle se laissait aller à ses rêves, elle ne trouvait

pas le sommeil. Rodolphe (elle ne l’appelait qu’ainsi) était près

d’elle, elle lui parlait, elle le caressait...

Un soir, à l’Opéra où Marie était avec sa mère et des amis à causer dans

le couloir du premier étage, le prince et la princesse arrivèrent droit

sur elles. Ces dames n’eurent que le temps de se ranger. Rodolphe passa

à côté de Marie à l’effleurer. A cet instant, comme la princesse lui

posait une question, il s’était tourné vers elle pour lui répondre. Il

ne vit donc pas Marie. L’avait-il aperçue de loin? Plus tard elle se

posa cette question. Mais, sur le moment, elle eut la surprise de

constater que son cœur se serrait douloureusement à la vue inattendue de

ce couple. Elle avait souvent entendu parler de Rodolphe comme homme

marié. Elle ne l’avait jamais rencontré avec sa femme. Ce qui n’était

qu’une idée à laquelle on attache plus ou moins d’intérêt devenait une

réalité concrète. Il y avait là un fait nouveau... et pénible.

Ce jour-là, bien que son héros fût dans la salle, elle eut une triste

soirée.

Pendant quelque temps Marie se satisfit à penser au prince impérial et à

le parer de toutes les grâces. Presqu’aussitôt elle se demanda quelle

impression elle avait faite sur lui. Elle ne pouvait douter qu’il ne

l’eût remarquée aux courses, et peut-être admirée. Mais un doute surgit.

«Il m’a regardée, c’est vrai, se dit-elle, mais c’est parce qu’il me

voyait pour la première fois. Je lui étais inconnue, alors qu’il connaît

tout Vienne. Ce mouvement vers moi, ce n’était pas de l’admiration,

c’était de la curiosité. Je suis si jeune. Comment s’intéresserait-il à

moi?»

A d’autres moments, elle admettait qu’il l’eût trouvée jolie. «Il faut

croire que je suis jolie et que je plais, se disait-elle puisque tous

les hommes dans le salon de maman me le répètent. Mais, hélas! il y a

tant d’autres femmes plus belles que moi qui ont le bonheur

inappréciable de pouvoir l’approcher, de causer avec lui. Il en voit

chaque jour. Il est blasé, il m’a oubliée déjà. La première fois que

nous nous rencontrerons, il ne me reconnaîtra pas.»

Elle se désolait ainsi. Elle ne savait pas que ces doutes, ces

inquiétudes, sont les premières nourritures du jeune amour et que des

liens se formaient peu à peu dont la force bientôt révélée allait la

surprendre.

Elle passa ainsi près d’un mois. Le prince voyageait ou, s’il était à

Vienne, elle ne l’apercevait pas. Enfin au début de mai on apprit qu’il

y aurait une soirée de gala au Burgtheater en l’honneur du plus grand

tragédien d’Allemagne. Tout Vienne y serait, le prince impérial

assisterait à la représentation. Ce n’était pas un soir d’abonnement.

Marie n’eut pas de cesse qu’elle n’eût fait retenir des places par sa

mère. _Hamlet_ était au programme.

--C’est une lugubre et longue histoire, dit la baronne Vetsera à sa

fille. Es-tu bien sûre que tu tiennes à l’entendre? Je m’ennuierai à

périr.

Mais on ne résistait pas à Marie et les Vetsera eurent leur loge.

Le soir venu, Marie passa beaucoup de temps à sa toilette. Après mûre

réflexion, elle se décida pour une robe toute simple de mousseline

blanche qui lui allait à ravir. La loge qu’elle avait choisie n’était

pas très éloignée de celle l’empereur. Le prince impérial et la

princesse firent leur entrée avec un peu de retard alors que le théâtre

et la scène étaient plongés dans l’obscurité et qu’Hamlet invoquait le

spectre de son père sur la terrasse d’Elseneur. Au début du premier

entr’acte, il y eut des allées et venues dans la loge impériale. Marie

s’arrangeait pour la regarder presque constamment sans trop en avoir

l’air. Soudain le prince impérial qui était debout et qu’elle n’avait vu

que de dos se tourna et, tout de suite, sans la chercher, comme s’il

savait d’avance où elle était, posa son regard sur elle. Ce regard était

un message; il disait l’admiration, et aussi le plaisir de retrouver

quelqu’un que l’on est heureux de voir. Oui, ce regard disait tout cela,

et pour qu’on ne s’y trompât pas, il fut accompagné d’une esquisse de

sourire, vite disparue.

C’en fut trop pour Marie, elle se sentit rougir si fort qu’elle se leva,

et, pleine de confusion, son mouchoir aux lèvres comme si elle étouffait

un accès de toux, elle gagna le petit salon derrière la loge. Là, au

milieu de sa joie, elle s’adressa les plus vifs reproches. «Il m’a

reconnue, se disait-elle, il ne m’a pas oubliée! Mais il me tiendra pour

une petite pensionnaire qui ne sait que rougir.»

Plus tard dans la soirée, elle reprit courage. Mais les circonstances

n’étaient pas aussi favorables. Elle avait dans la salle des amis, elle

fut très entourée. D’autre part, le prince disparut de la loge impériale

pour un temps assez long. Cependant sur la scène, Hamlet rudoyait

Ophélie. Le cœur de Marie se serrait à suivre la triste aventure de

cette fille éprise d’un prince. Mais bientôt ce fut Hamlet qui excita sa

pitié. Elle découvrit que l’acteur qui le représentait et qui était

célèbre pour sa beauté ressemblait au prince impérial. Désormais ce fut

Rodolphe qu’elle vit sous les traits du prince de Danemark. «Il est

malheureux, se disait-elle, et il n’a personne pour le consoler.»

Impuissante à dominer son émotion, elle pleura sur le tragique destin

d’Hamlet-Rodolphe.

Pendant le dernier entr’acte, son regard rencontra une fois encore celui

de son héros. Sans qu’elle s’en rendît compte, les yeux de Marie étaient

pleins de tendresse.

Elle vécut bien des jours sur le souvenir inoubliable de cette soirée.

L’esquisse de sourire sur les lèvres du prince ouvrait le paradis. Ainsi

quelque chose de plus subtil et de plus doux que des paroles était venu

de lui à elle. Pouvait-on concevoir un bonheur aussi grand? Le cœur

débordant de joie, quelques jours passèrent sans qu’elle vît Rodolphe.

Puis le temps se gâta. La baronne refusa d’aller au Bois. Déjà Marie

s’impatientait. Et voilà que soudain, coup, sur coup, elle le rencontra

deux fois de suite au Prater. Il était à cheval; elle, en voiture avec

sa mère et sa sœur. Il passa très lentement près d’elles. Mme Vetsera ne

lui avait jamais été présentée, alors qu’elle connaissait l’empereur et

l’impératrice. Aussi ne salua-t-il pas ces dames. Mais il regarda Marie

avec la même admiration tendre qu’à l’Opéra. Elle se troubla et ne put

s’empêcher de rougir. Sa confusion s’accrut à l’idée que sa mère allait

s’en apercevoir et la questionnerait. Heureusement Mme Vetsera ne vit

rien. Un peu plus tard, alors que ces dames revenaient le long de la

grande allée et que Marie était à peine remise de son émoi, elles

croisèrent une seconde fois le beau cavalier. De nouveau, il regarda la

jeune fille qui rougit encore. Était-ce le hasard qui le ramenait devant

elle? Comment ne pas croire qu’il avait désiré la voir une fois de plus?

Le lendemain la même scène recommença, Marie rayonnait de joie. Sa mère

et sa sœur parlaient en termes flatteurs du prince. Elle put ainsi se

joindre à leur conversation et ajouter, sans se livrer, aux éloges

qu’elles lui décernaient.

Rentrée chez elle, Marie s’interrogea longuement. Pouvait-elle douter

que cet homme aimable eût du plaisir à la voir? Mais pourquoi

rougissait-elle chaque fois qu’il la regardait? Que penserait-il d’elle?

Elle l’admirait, il est vrai. Était-ce une raison pour perdre tout

contrôle d’elle-même? Car enfin, il n’y avait rien d’autre dans son

cœur. Du moins le croyait-elle.

Il fallut un événement extérieur pour l’éclairer.

Depuis longtemps la baronne Vetsera avait décidé d’aller passer avec ses

filles l’été en Angleterre. Ce n’était pas un projet nouveau. On en

avait parlé souvent à la Salezianergasse. Mais voilà que la date

approchait. Mme Vetsera qui avait beaucoup de relations à Londres

voulait y être pour la saison, dans la seconde moitié de juin. Ensuite,

elles iraient à la campagne chez divers amis. On arrivait à la fin de

mai, la question de la date précise du départ se posa.

A ce moment, ce qui n’avait été jusqu’ici aux yeux de Marie qu’un vague

projet, devint un fait avec lequel elle dut compter. Elle sentit qu’elle

ne pourrait quitter Vienne. Et Vienne pour elle, c’était le prince

impérial; lui seul donnait de la valeur à sa vie. Ses journées se

passaient à penser à lui, à se rappeler les moindres détails des heures

où elle l’avait vu, à imaginer une prochaine rencontre, à en escompter

les félicités. Il remplissait ses pensées. La douleur qu’elle éprouvait

à l’idée de l’absence lui montra qu’il remplissait aussi son cœur.

Quand elle fit cette découverte, elle ne s’attrista pas. Pourtant les

obstacles entre elle et celui qu’elle aimait paraissaient

insurmontables. Et, eussent-ils disparu, que pouvait-elle attendre d’un

homme destiné à monter sur le trône et qui était marié? D’inutiles

espoirs et des tourments certains. Du reste, l’étiquette étroite de la

cour de Vienne était telle, qu’elle avait peu de chances de lui être

jamais présentée. Cette enfant de seize ans savait tout cela. Mais elle

ne voulut voir qu’une chose: elle aimait l’homme le plus digne d’être

aimé qui fût au monde; son seul bonheur--si grand qu’il ne se comparait

à aucun autre--était de le rencontrer deux ou trois fois par mois, de

l’admirer de loin, de sentir son regard passer sur elle. Elle ne

demandait rien de plus. Alors pourquoi la priver de cette joie

innocente? Non, elle n’irait pas en Angleterre. Elle supplia sa mère de

renoncer à ce voyage. Mme Vetsera ne trouva aucune raison de changer les

plans d’un été agréable pour ce qu’elle considérait n’être qu’un simple

caprice de sa fille. Marie fut au désespoir; elle s’alarmait aussi à

l’idée que le prince, ne la voyant plus, l’oublierait vite. Le lien qui

l’attachait à elle était d’une extrême fragilité. Elle partie, il se

romprait. Elle pensa que la seule manière de rester à Vienne était de

tomber malade. Elle décida de ne pas manger. Cela lui fut facile. Le

trouble où elle était lui enlevait l’appétit. Les malaises qu’elle

ressentit furent une raison de plus pour décider Mme Vetsera à hâter

leur départ. Marie avait manifestement besoin de changer d’air.

Marie n’avait alors qu’une confidente, sa vieille bonne, une paysanne

hongroise de grand cœur qui l’avait élevée et nourrie. Dès les premiers

jours où elle vit le prince impérial, elle se tut sur ses sentiments

devant sa mère et devant sa sœur Hanna. Mais à sa bonne, elle parlait

librement. Il n’y avait à cela, du reste, aucun mal, puisque tout était

pur en elle. Elle disait, par exemple: «Tu sais, le prince impérial est

beaucoup plus beau que sur ses portraits.» Ou bien, folle de joie, elle

disait: «Aujourd’hui au Prater il m’a regardée. Il a parcouru deux fois

l’allée, c’était pour me rencontrer encore, j’en suis sûre.» La vieille

bonne, la voyant joyeuse et sans arrière-pensée, se réjouissait avec

elle. Une autre fois, les choses allaient un peu plus loin. «Ses

regards, nounou, étaient pleins de tendresse.» Nounou souriait en

entendant celle qui à ses yeux n’était encore qu’une enfant s’amuser à

de telles folies. La vieille bonne ne commença à s’inquiéter qu’au mois

de juin lorsque Marie fut presque malade à l’idée de quitter Vienne. Du

reste, Marie, dans l’excès de son malheur, ne cacha rien à sa nourrice.

--Je l’aime, nounou, je l’aime, et jamais je n’aimerai un autre homme

que lui!

La nounou ouvrit tout grands ses yeux plissés. Elle prit la main

enfiévrée de Marie.

--Mais tu es folle, ma petite fleur, une fille comme toi ne donne pas

son cœur au prince impérial. Ces gens sont trop loin de nous. Ils ne

nous connaissent pas. Qu’est-ce que tu attends de lui?

--Je n’attends rien, dit Marie, je l’aime, et c’est tout. Je suis

heureuse à le voir de loin et à sentir son regard sur moi. Je ne veux

rien de plus, alors qu’on me laisse au moins cela!

La bonne soupira, mais n’ajouta pas un mot. Dans l’état d’exaltation où

était Marie, pourquoi la contrarier? L’été en Angleterre, la distraction

du voyage suffiraient à la changer. Au retour, elle serait la première à

rire de ses folies passées.

Quelques jours plus tard la famille Vetsera quittait Vienne.

Mayerling · 第 13 / 47 题