12 AVRIL 1888

Le déjeuner terminé, une voiture de la cour amena le prince impérial et

ses deux hôtes prussiens au champ de courses du Prater.

Toute la société y était réunie. Chacun se connaissait dans ce monde

très fermé et qui ne se renouvelait guère. On y entrait difficilement.

Lorsqu’on y était parvenu, on était ravi d’y trouver un naturel parfait,

de la simplicité et ce charme viennois, commun à toutes les classes de

la population, fait de joie de vivre, d’insouciance, d’affabilité,

d’inconstance aussi. Dans les opérettes qui ont porté l’humeur de Vienne

à travers le monde entier, tout se passe sur un rythme de valse qui

touche le cœur et le caresse sans y pénétrer; au troisième acte, il y a

traditionnellement un moment dramatique: les amants se brouillent, vont

se tuer, ou se quitter, ce qui est pire. Mais au milieu de cette grande

querelle passent les accents non oubliés de la valse, ils deviennent

plus pressants, finalement ils triomphent et les amoureux tombent dans

les bras l’un de l’autre. Cette même valse, parfois plus gaie, parfois

plus triste, donne à la vie viennoise son accent et sa cadence.

Il n’y a que deux villes qui sachent habiller la femme, Paris et Vienne.

Vienne, ce jour-là, justifiait sa réputation et montrait toutes ses

élégances. Amples robes aux larges manches, taffetas, soies, velours,

fourrures, chapeaux fleuris, empanachés de plumes d’autruche ou

d’aigrette, étaient portés par les femmes les plus belles de ce vaste et

divers empire, Viennoises blondes et rieuses, aristocratiques

Bohémiennes, brunes Hongroises aux yeux en amandes, Polonaises souples

au regard profond, Croates et Slovènes nées sous un ciel méridional. Les

cercles de la finance, des affaires et du théâtre se mêlaient au monde

de la cour avec cette aisance qui efface les angles et rend la vie de

relation facile. Les jeunes filles elles-mêmes venaient aux courses;

leur fraîcheur, leur éclat n’en étaient pas le moindre charme.

Personne ne jouissait plus du plaisir de se trouver dans une si agréable

compagnie qu’une toute jeune fille qui sortait pour la première fois en

public. Elle n’avait que seize ans. Sa mère, la baronne Vetsera, née

Baltazzi, famille levantine et riche, avait épousé un fonctionnaire

hongrois de petite noblesse qui faisait carrière dans la diplomatie.

Elle s’était installée à Vienne, avait acheté un palais à la

Salezianergasse et, bien qu’elle ne fût pas admise à la cour,--les seize

quartiers manquaient,--elle voyait la meilleure société de la capitale,

à l’exception peut-être de deux ou trois familles très exclusives.

L’empereur et l’impératrice la connaissaient et, à l’occasion, lui

adressaient quelques paroles aimables. La baronne Vetsera avait été une

jolie femme. Avec la quarantaine l’embonpoint était venu, un embonpoint

excessif comme il arrive aux femmes de l’Orient. Elle gardait de beaux

yeux gris qui retenaient encore le regard. Elle conservait aussi la

parfaite amabilité qui lui avait gagné tant d’amis. Elle était riche,

elle recevait à ravir; aussi le palais de la Salezianergasse était-il

une des maisons les plus recherchées de Vienne. Ses quatre frères

étaient mêlés au monde élégant des courses et des chasses.

La baronne Vetsera avait deux fils et deux filles, Hanna et Marie. Hanna

était sans beauté; la seconde, Marie, au moment où commence ce récit,

était la beauté même, mais une beauté toute enfantine encore. Elle était

de taille moyenne, bien faite, souple, les pieds et les mains

ravissants; elle avait des cheveux noirs, fins, abondants et, brune

qu’elle était, un teint clair comme l’aurore, inattendu sous la masse

sombre des cheveux. Autre surprise, ses yeux grands sous des sourcils

noirs étaient d’un bleu pervenche, parfois rieurs, mais plus souvent

d’un sérieux qui étonnait chez une si jeune fille. Le nez était plutôt

court; la bouche petite aux lèvres charnues s’ouvrait sur les dents les

plus éblouissantes qui fussent. Marie avait enfin le plus précieux des

dons, celui sans lequel tous les autres sont de peu de prix, la grâce

qui appelle le désir des dieux et des hommes.

A sa sortie du couvent, elle avait passé l’hiver en Égypte avec sa

famille. A Vienne depuis un mois seulement, elle n’était pas sortie,

mais la présence de cette enfant dans le salon de sa mère avait frappé

d’admiration les familiers qui fréquentaient la Salezianergasse. Marie

s’amusait des compliments qu’on lui adressait et n’en concevait aucune

vanité. Comme les jeunes filles de son temps, elle était élevée

strictement. En fait, sa mère ne la quittait pas.

Aux courses du Prater, ces dames retrouvèrent beaucoup d’amis. Où

qu’elles allassent, elles étaient sûres d’être entourées. Un jeune

Portugais de race royale, Don Miguel de Bragance, qui habitait Vienne

vint à Marie, plaisanta avec elle et lui offrit de mettre vingt florins

sur un cheval dans la seconde course qui allait commencer.

Comme ils causaient, il y eut un léger brouhaha. Le prince impérial et

les princes prussiens entraient dans la loge qui leur était réservée.

Ces grands personnages excitèrent, comme de juste, l’intérêt ou la

curiosité des habitués du pesage. Ces légers mouvements du public

échappèrent à Marie qu’accaparait Miguel de Bragance. Derrière elle, sa

mère et sa sœur regardaient les princes. Des saluts s’échangeaient entre

le public et la loge impériale. Miguel de Bragance quitta Marie pour

courir donner de l’argent à un bookmaker; un remous dans la foule la

sépara des siens. Elle resta isolée à quelques pas du pavillon central.

Comme elle levait la tête, elle aperçut au centre de la loge un homme

jeune, en uniforme de général de cavalerie, des décorations sur la

poitrine. Sa façon de se tenir, le port de la tête, l’ovale du visage,

quelque chose dans le dessin du nez et de la bouche, la frappèrent. Elle

restait à le regarder. «Mais c’est le prince impérial, se dit-elle tout

à coup, ce ne peut être que lui!» Elle hésitait à le reconnaître tant il

apparaissait plus séduisant que sur ses portraits. A cet instant, il

tourna la tête vers elle et, par hasard, ses yeux rencontrèrent le frais

visage de la jeune fille. Ils s’y arrêtèrent un moment, comme saisis

d’admiration devant le ravissant tableau de cette beauté inconnue. Marie

sentit le sol se dérober sous ses pieds; elle rougissait, elle aurait

voulu disparaître dans la foule, pourtant elle ne pouvait se détourner

de ces yeux qui appelaient et retenaient les siens.

Une voix près d’elle la sauva.

--Baronne, je vous avais perdue.

C’était Miguel de Bragance qui revenait. Ce n’était pas un homme très

fin. Il ne vit même pas l’émoi de la jeune fille et lui donna ainsi le

temps de se remettre. La baronne Vetsera avec un groupe d’amis

rejoignait sa fille au même moment. Comment se passa la fin de

l’après-midi? Marie aurait été bien en peine de le dire. Elle suivait

machinalement sa mère et sa sœur, échangeait des propos insignifiants

avec les gens qu’elle connaissait, répondait dans le vide, souriait sans

raison.

Plus tard seulement, comme la réunion approchait de sa fin et qu’elle se

trouvait un peu éloignée de la loge impériale, elle osa la regarder. A

sa grande surprise, elle vit que le prince impérial était tourné de son

côté et qu’il semblait chercher quelqu’un dans la foule. Elle eut

soudain le sentiment que c’était elle qu’il voulait revoir. Un flot de

joie l’envahit; elle rougit encore. A ce moment le prince se pencha vers

un officier dans la loge et, sans la quitter des yeux, échangea quelques

mots avec lui. L’officier à son tour se tourna vers le groupe que

formaient les dames Vetsera, puis répondit à la question du prince.

La scène était si claire que Marie ne put s’y méprendre.

Lorsqu’elle rentra chez elle, elle s’enferma dans sa chambre, se déclara

souffrante pour ne pas assister au dîner. Elle voulait rester seule. Son

âme débordait de bonheur.

V

Mayerling · 第 12 / 47 题