--Et dire que c'est grâce à nous que M. Ossipoff jouira d'un semblable
spectacle; après avoir vu cela, il pourra se consoler de ne pas visiter
Uranus et Neptune.
L'ingénieur eut un petit claquement de langue.
--Reste à savoir, murmura-t-il, si nous pourrons le lui faire voir ce
merveilleux spectacle.
Gontran regarda son ami tout ébahi.
--Mais, puisqu'il est convenu que nous abordons sur Saturne,
objecta-t-il.
--Tout dépend du point où aura lieu notre descente.
--Qu'importe?
--Il importe tellement que si, au lieu d'aborder sur l'équateur, nous
abordons dans les parages de l'un ou de l'autre pôle, par exemple, vers
le 63e degré de latitude nord ou sud, bonsoir le pont suspendu!
--Ah! bah!... et pourquoi cela?
--Parce que c'est à l'équateur seulement que les anneaux apparaissent
ainsi, semblables à un arc gigantesque, ayant son point culminant le
plus large au zénith, et s'abaissant vers l'est et vers l'ouest, en
diminuant progressivement de largeur, suivant les lois de la
perspective.
Si tu quittes l'Équateur pour aller vers l'un ou l'autre pôle, tu sors
du plan des anneaux dont le sommet s'abaisse vers l'horizon
progressivement jusqu'à ce qu'il se trouve au même niveau et disparaisse
totalement du ciel. Comprends-tu?
[Illustration]
--À merveille, c'est simple comme tout; mais alors, ceux des Saturniens
qui habitent les régions polaires et que la nature n'a pas doués du goût
des voyages, ignorent jusqu'à l'existence de cette merveille?
--Bien entendu, et ils se trouvent en savoir moins sur leur propre
planète que nous n'en savons nous, placés à un million de lieues de
Saturne.
L'entretien se termina là; Fricoulet reprit ses observations
télescopiques et Gontran alla s'étendre sur son hamac où maintenant il
passait la plus grande partie de son temps.
Quand il s'éveilla, quelques heures plus tard, il vit l'ingénieur debout
à côté de lui.
[Illustration: L'anneau apparaît sous la forme d'un gigantesque
arc-en-ciel.]
Surpris, il s'élança hors de sa couchette, mais, à sa grande surprise,
il tomba lourdement sur le plancher, et son étonnement fut si
considérable, qu'il demeura dans la position où il se trouvait, sans
même songer à se relever.
--T'es-tu fait mal? demanda Fricoulet.
--Non, balbutia-t-il, mais je me sens lourd comme du plomb, et puis
cette chute... mais d'où cela vient-il?
--Tout simplement que pendant ton sommeil nous avons pénétré dans la
zone d'attraction de Saturne et que la puissance de cette planète géante
se fait sentir sur le fleuve cosmique dans lequel nous naviguons, et sur
le morceau de métal qui nous porte. Voilà pourquoi la pesanteur qui
était nulle depuis notre départ de Jupiter, est redevenue subitement
aussi forte qu'à la surface de la Terre.
--Ah! dit Gontran, encore tout étourdi de sa chute, nous avons pénétré
dans la zone d'attraction de Saturne?
--Oui, répondit flegmatiquement l'ingénieur; c'est même à ce sujet que
je t'ai éveillé;... nous allons probablement toucher le sol saturnien
avec une vitesse de quatorze kilomètres dans la dernière seconde.
--Tu dis! s'exclama Gontran en tressaillant.
--Je dis: quatorze kilomètres dans la dernière seconde.
Ces mots firent, sur le jeune comte, l'effet d'un coup de fouet. Il
bondit et considérant son ami avec une inquiétude visible:
--J'espère, dit-il, que tu trouveras le moyen d'atténuer le choc.
L'ingénieur ne put s'empêcher de rire de la mine effarée de M. de
Flammermont.
--Tu oublies que nous pouvons faire machine en arrière, répondit-il, et,
par conséquent, ralentir notre chute jusqu'à ce qu'elle devienne presque
insensible.
[Illustration]
Et il ajouta:
--Encore l'espace d'un jour et nous respirerons l'air pur des campagnes
saturniennes.
--Campagnes liquides, à t'en croire, riposta Gontran; mais peu
m'importe,... du moment que c'est le point _terminus_ de notre voyage,
je suis décidé à tout trouver charmant.
Fricoulet lui posa la main sur le bras.
--Parle moins haut, lui murmura-t-il à l'oreille; si ce pauvre Ossipoff
t'entendait...
[Illustration]
--C'est juste,... mais ne m'as-tu pas éveillé parce que tu avais besoin
de moi?
--En effet; il devient indispensable, vu notre proximité de la planète,
de surveiller attentivement la marche de l'appareil.
--Alors, tu veux que je prenne le quart?
--Dame! tu viens de te reposer,... tandis que moi, je ne te cacherai pas
que je me sens très fatigué.
En prononçant ces mots, l'ingénieur se dirigea droit vers le hamac que
venait de quitter son ami, tandis que celui-ci, sortant de la cabine,
gagnait la machinerie.
Une fois installé devant le moteur, il appliqua son oeil au télescope de
vigie, saisit d'une main les commutateurs de la machine, et se mit à
surveiller attentivement le fleuve blanchâtre au sein duquel l'_Éclair_
naviguait depuis tant de mois.
Devant l'appareil, circulant à travers l'espace assombri comme une
gigantesque coulée de lave, le fleuve coupait au loin l'orbite de
Saturne, pour s'enfoncer ensuite dans les noires profondeurs de
l'infini.
N'ayant rien de mieux à faire, et pour se tenir éveillé, Gontran
remarqua que le courant astéroïdal englobait tout entière la planète
géante, ses multiples anneaux et jusqu'à sa constellation de satellites.
Saturne, maintenant, avait envahi la moitié du ciel de son disque aux
teintes bleuâtres, et, malgré lui, le jeune comte ne pouvait s'empêcher
d'admirer les évolutions multiples et variées des huit satellites qui
passaient et repassaient à l'horizon saturnien, enchevêtrant leurs
routes, ainsi que les balles avec lesquelles jouent les jongleurs, pour
le grand ébahissement des badauds.
Et l'admiration de M. de Flammermont était si profonde qu'il en oubliait
et l'_Éclair_ et la mission qui lui était confiée.
Subitement, et sans qu'il s'en aperçût, le ciel s'obscurcit, ou plutôt
prit une apparence laiteuse qu'il n'avait pas eu jusqu'alors, une pluie
de feu zébra l'atmosphère saturnienne, en même temps que le courant
cosmique parut avoir doublé de compacité.
Le soleil avait encore diminué d'éclat et ses rayons ne donnaient plus
qu'une faible lueur que combattait l'irradiation de la planète
elle-même.
Mais, tout à son étude des satellites saturniens, Gontran ne remarquait
aucun de ces changements surprenants. Autrement, en dépit de son
ignorance, il eût eu le pressentiment que quelque chose d'anormal venait
de se passer.
--Déjà, fit-il, en entendant entrer dans la machinerie Fricoulet qui
venait le remplacer.
--C'est donc bien intéressant? demanda l'ingénieur.
--Tu vas en juger toi-même, répondit le jeune comte, en abandonnant à
regret son télescope.
--Et rien de nouveau? fit Fricoulet, qui s'approcha pour appliquer son
oeil à l'oculaire.
--Absolument rien.
Il achevait à peine cette réponse que l'ingénieur, jetant une
exclamation stupéfaite, bondit en arrière:
Un coup d'oeil lui avait suffi pour constater la brusque transformation
de l'horizon sidéral.
--Les anneaux! s'écria-t-il en secouant M. de Flammermont, où sont les
anneaux?
Tout interloqué par cette brusque et brutale interrogation, le jeune
comte riposta:
[Illustration]
--Tu me la bailles belle avec tes anneaux!--est-ce que tu me les avais
donnés à garder?
--Non, répondit d'une voix ferme l'ingénieur, mais ce sont nos
existences à nous que je t'avais donné à garder!
--Eh bien?
--Eh bien! Dieu veuille que par ta coupable négligence, elles ne se
trouvent sérieusement compromises.
Gontran pâlit.
--Que veux-tu dire?
--Que tu t'es endormi et que, pendant ton sommeil, le wagon s'est égaré.
--Je le jure sur ce que j'ai de plus sacré, riposta gravement Gontran,
que mon oeil n'a pas quitté un seul instant l'oculaire du télescope.
--Alors, tu n'as pas remarqué ce qui se passait autour de nous?
Le jeune comte secoua négativement la tête.
Fricoulet se croisa les bras.
--Sais-tu ou nous sommes?
--Ma foi!... je n'en sais rien.
--Eh bien! tu as laissé tout simplement l'_Éclair_ dévier de la route
qu'il devait suivre.
--C'est-à-dire?...
[Illustration]
--Que nous ne sommes plus dans le courant cosmique.
Gontran jeta un cri d'effroi.
--Grand Dieu! fit-il,... et où sommes-nous donc?
--Dans les anneaux de Saturne! cria l'ingénieur d'une voix furieuse.
Au moment où il prononçait ces mots, Ossipoff apparut sur le seuil de la
machinerie.
Il avait le visage tout pâle, tout bouleversé; ses yeux brillaient d'un
feu étrange, et ses lèvres tremblantes balbutiaient d'incompréhensibles
exclamations...
--Ah! mes amis, dit-il, mes enfants!
Les deux jeunes gens s'approchèrent du vieux savant, ne comprenant rien
à ces paroles.
Il saisit les mains de Fricoulet et les serra avec énergie, en disant:
--Quel bien vous venez de me faire!
--Moi? riposta l'ingénieur, ébahi.
--Ne venez-vous pas de dire que nous étions dans les anneaux de Saturne?
demanda le vieillard.
--En effet,... mais je ne comprends pas...
--Comment! vous ne comprenez pas que de la sorte nous allons pouvoir
étudier, dans son ensemble, la configuration de la planète, bien mieux
que nous n'eussions pu le faire, en demeurant dans le courant
astéroïdal.
L'ingénieur lança à Gontran un regard d'intelligence.
--Eh bien! monsieur Ossipoff, dit-il, ce n'est pas moi qu'il faut
remercier.
Et désignant Gontran.
--C'est lui,... oui, c'est lui qui, étant de quart cette nuit, a eu
cette excellente idée.
Ossipoff se précipita, prit le jeune homme entre ses bras et le pressa
sur sa poitrine, en disant:
--Oh! mon fils,... mon fils!... seul, un savant tel que vous pouvait
avoir cette sublime inspiration et l'audace nécessaire pour
l'exécuter...
Tout confus, Gontran se dérobait aux remerciements chaleureux du
vieillard.
Celui-ci, enthousiasmé, s'écria:
--Ne trouvez-vous pas que ce serait un crime que de passer ainsi à
portée de ce monde merveilleux et de n'y point aborder?
[Illustration]
Gontran jeta à Fricoulet un regard qui voulait dire:
«Eh! eh! ma bévue n'est déjà pas si blâmable, puisqu'elle a pour
résultat de faire changer d'avis ce vieil entêté.»
Mais, comprenant que pour mieux engager le vieux savant dans cette voie,
le mieux était de lui faire un peu d'opposition, le jeune homme
répliqua:
--Certes, mon cher monsieur Ossipoff, ce serait mon plus ardent désir;
mais comment ferions-nous pour gagner le sol saturnien, entre les
anneaux et la planète?...
--Il existe une atmosphère dans laquelle nous pourrons naviguer à notre
fantaisie, répondit triomphalement le vieillard; ainsi donc rien ne
s'oppose à ce que nous mettions un si beau projet à exécution.
--Rien, en effet, répondit Fricoulet, rien, excepté votre propre
parole...
Le savant se recula.
--Ma parole! dit-il.
--Oui, répondit l'ingénieur; avez-vous oublié déjà notre dernière
discussion au sujet de notre voyage, discussion qui s'est terminée par
l'engagement formel, pris par vous, de ne plus nous arrêter sur aucun
monde nouveau et de revenir vers notre planète natale en suivant le
courant cosmique...
[Illustration]
--À moins, dit M. de Flammermont, que vous ne préfériez faire une halte
sur Saturne et regagner la Terre immédiatement après...
--Sans avoir vu ni Uranus ni Neptune? gémit le vieillard.
Fricoulet leva les bras au plafond.
--Ce sont les termes mêmes de votre engagement, répondit-il.
--Mais, puisque nous avons abandonné le fleuve cosmique...
--Baste! dit l'ingénieur, ne vous tourmentez pas outre mesure;... du
train dont nous marchons, nous aurons fait le tour de la planète en cinq
heures; c'est-à-dire que dans une vingtaine de minutes nous arriverons
au point d'intersection des anneaux et du fleuve cosmique...
Il ajouta:
--Au lieu de gémir, vous auriez mieux fait d'employer votre temps à
étudier la configuration de la planète.
--Malheureusement, fit Gontran, qui regardait par un hublot, il y a une
telle épaisseur de nuages qu'il est impossible de rien distinguer.
Ossipoff, en proie à un désespoir profond, s'arrachait véritablement les
cheveux.
--Père, implora Séléna, je vous en supplie, ne vous chagrinez pas ainsi.
--Eh! gémit le vieillard, tu ne peux comprendre cela, toi!... passer si
près...
Et se tournant vers Gontran, auquel il lança un regard chargé de
reproche.
--Mais vous, un savant! oh! c'est un crime!