OÙ NOS HÉROS BRÛLENT SATURNE

[Illustration]

Chaque jour, la distance qui séparait l'_Éclair_ de la planète

saturnienne allait diminuant et les voyageurs, Gontran lui-même,

empoignés par la majesté du spectacle qui s'offrait à eux,

s'immobilisaient, durant des heures entières, devant les télescopes.

Ossipoff ne pouvait contenir son admiration qui se trahissait par des

exclamations brusques lancées d'une voix brève au milieu du silence.

Par prudence et pour tenter d'esquiver les questions dangereuses, M. de

Flammermont s'était installé tout à l'autre bout de la pièce, le plus

loin possible du vieux savant, à côté de son ami Fricoulet, sur l'aide

duquel il comptait pour sortir d'embarras.

Les heures cependant s'écoulaient et Ossipoff, absorbé dans sa

contemplation, semblait avoir oublié la présence de ses compagnons

lorsque, tout à coup, repoussant son télescope il se leva et jetant ses

bras au plafond dans un geste de satisfaction profonde.

--Parbleu! s'écria-t-il, cela, je le savais bien.

Gontran eut un serrement de coeur et baissa la tête; Fricoulet, au

contraire, redressa la sienne et demanda:

--Qu'est-ce que vous saviez bien, monsieur Ossipoff?

Celui-ci jeta, sur l'ingénieur, un regard méprisant et répondit,

s'adressant à M. de Flammermont:

--Mon cher Gontran, vous rendez-vous compte exactement de la

constitution des anneaux?

--Mais ils me semblent être gazeux, répliqua le jeune comte avec une

certaine hésitation dans la voix.

Ossipoff tressaillit et ses sourcils eurent un froncement significatif,

tandis qu'il prononçait ces deux mots d'un ton agressif:

[Illustration]

--Pourquoi, gazeux?

--Parce que le dernier anneau permet d'apercevoir le disque de la

planète.

--D'abord, qu'appelez-vous le dernier anneau?

Gontran jeta un regard suppliant sur Fricoulet qui arriva à la

rescousse.

--Le dernier anneau, dit-il, est l'anneau intérieur, celui qui est le

plus rapproché de la planète et qui a été découvert par l'astronome

américain Bond en 1850.

--Je suis fâché de vous donner un démenti sur ce dernier point, repliqua

sèchement Ossipoff, l'anneau intérieur de Saturne, obscur et transparent

tout à la fois, a été découvert par un astronome allemand, Galle, de

Berlin; et ce, en 1838.

[Illustration]

--Cela se peut, répondit Fricoulet énervé par cet acharnement du

vieillard à le prendre en défaut.

--Comment! cela se peut... je vous dis, moi, que cela est.

L'ingénieur haussa les épaules.

--Pardon, nous ne sommes pas ici pour faire un cours d'histoire

astronomique; donc, que cet anneau ait été découvert en 1850 ou en 1838,

cela ne change rien à sa transparence.

Ossipoff eut un ricanement railleur.

--Eh bien! voyez comme vous êtes dans l'erreur, dit-il, depuis sa

découverte, l'anneau a changé d'aspect; au lieu d'être entièrement

transparent comme en 1850, il ne l'est plus que dans sa moitié

intérieure.

[Illustration]

--Peut-être, objecta Gontran, sont-ce les premiers observateurs qui se

sont trompés.

Ossipoff sursauta.

--Pourquoi supposer cela, fit-il, alors que tous les observateurs

constatent dans le système saturnien des changements surprenants... Ne

vous rappelez-vous plus cette analyse faite en 1852 par M. O. Strune,

d'après laquelle le bord intérieur des anneaux paraît s'approcher peu à

peu de la planète, tandis que leur largeur totale s'accroît...

--Dites donc, monsieur Ossipoff, s'écria Gontran, il n'y aurait rien

d'impossible à ce que nous assistassions, un de ses jours, à la

dislocation des anneaux et à leur chute sur la planète.

Le vieillard fit la moue.

--Un de ces jours!... comme vous y allez!...

--C'est une façon de parler... il est certain qu'un semblable spectacle

ne pourra avoir pour spectateurs que nos arrière-petits-neveux.

--En admettant que notre mondicule existe encore à cette époque,

grommela Ossipoff, avec le pessimisme qui lui était habituel. Puis,

changeant de ton:

--Mais pour en revenir à notre point de départ, dit-il, vous supposez

que ces anneaux sont gazeux.

--Je suppose... oui,... c'est-à-dire qu'il me semblait, à cause de la

transparence de ce dernier...

--Et c'est précisément parce que ce dernier seul est transparent que

vous ne pouvez attribuer cette transparence à un état gazeux, car les

autres sont assurément de la même matière que celui-là et ils sont

opaques.

--Les croyez-vous donc liquides? murmura M. de Flammermont.

--Vous oubliez que le mouvement se transformerait en chaleur et que, le

mouvement venant à diminuer, les anneaux ne tarderaient pas à tomber sur

la planète.

Séléna qui, jusqu'alors n'avait pas pris part à la discussion, demanda:

--Mais, pourquoi chercher si loin?... n'est-il pas plus naturel de

supposer ces anneaux de la même constitution que la planète même,...

c'est-à-dire solides.

Pour le coup, Ossipoff éclata.

[Illustration]

--Comment! s'écria-t-il, c'est toi qui parles ainsi, toi que j'ai élevée

au milieu de mon laboratoire, entourée de mes livres, de mes

instruments, toi qui m'as entendu traiter toutes ces questions, vingt,

cinquante, cent fois peut-être!... tu as donc perdu la mémoire?

Séléna courba la tête, honteuse; le vieillard poursuivit:

--Mais, malheureuse enfant, si ces anneaux étaient solides, il y a beau

jour que les variations constantes de l'attraction de la planète

combinées avec celle des huit satellites, les auraient disloqués,

pulvérisés, jetés aux quatre coins de l'espace;... et d'abord, elles

auraient commencé par les empêcher de se former... Non, ces anneaux sont

élastiques--ou ils ne seraient pas.

[Illustration: M. Ossipoff, muni d'une paire d'ailes, comme les anges,

et armé d'un télescope.]

--Dame! grommela Fricoulet, à moins de les supposer en caoutchouc, je ne

vois pas trop comment...

Le vieillard haussa les épaules.

[Illustration]

--Vous ne voyez pas comment! répliqua-t-il, cela prouve que la nature ne

vous a pas doué d'une grande dose d'observation et de réflexion... Et si

ces anneaux étaient composés d'un nombre infini de particules

distinctes, tournant autour de la planète avec des vitesses différentes,

selon leurs distances respectives--verriez-vous comment?...

--Oui, je verrais comment ces anneaux ont assez d'élasticité pour se

prêter aux exigences des attractions diverses qui les sollicitent,...

mais je ne verrais pas comment l'un d'eux peut permettre d'apercevoir le

disque de la planète, alors que les autres s'y opposent.

Ossipoff eut un sourire de pitié.

--Pour une raison toute simple: c'est que les deux anneaux extérieurs

sont composés de particules en assez grand nombre pour que, serrées les

unes contre les autres, ces particules empêchent toute transparence.

--Vous avez réponse à tout, monsieur Ossipoff, déclara Fricoulet, et je

me déclare satisfait.

--Si j'ai bien compris, dit Séléna, ces anneaux seraient comparables,

par leur composition, au courant astéroïdal dans lequel nous naviguons?

--Absolument.

--Sauf, fit la jeune fille, que notre agglomération des molécules est

toujours en mouvement... tandis que les anneaux...

Ossipoff bondit, la main en avant:

--Pas un mot de plus! s'écria-t-il, tu vas dire une énormité!

Et comme Séléna le regardait stupéfaite...

--Comment! petite malheureuse! s'écria-t-il, comment voudrais-tu que ces

anneaux se tinssent en équilibre s'ils étaient immobiles?... mais, ce

n'est qu'à condition de tourner, et même de tourner plus vite que la

planète elle-même, que tous ces astéroïdes dont sont formés les anneaux,

arrivent à lutter victorieusement contre l'attraction saturnienne.

--Or, commença Gontran, le globe de Saturne tourne sur lui-même en 10

heures 16 minutes.

--L'anneau intérieur, poursuivit le vieillard, tourne donc sur lui-même

en une période qui varie de 5 heures 50 à 7 heures 11; la rotation de

l'anneau central s'effectue entre 7 heures 11 et 11 heures 9 et celle de

l'anneau extérieur entre 11 heures 36 et 12 heures 5.

Séléna, qui avait baissé la tête, pensive, la releva tout à coup,

demandant:

--Mais ces anneaux, quelle est leur origine?

--La planète même; ils se sont échappés de l'équateur saturnien comme

s'en sont échappés les satellites... et à proprement parler, ils nous

sont une image de la formation des mondes.

--Alors interrogea Séléna, d'où vient que ces corpuscules ont conservé

cette forme annulaire, au lieu de se condenser en des globes comme les

satellites?

--Parce que les huit satellites, déjà formés avant eux, changent à

chaque instant, par leurs révolutions, l'équilibre de ces corpuscules,

et s'opposent à tout travail continu d'agrégation.

Ossipoff se tut un moment, attendant de Gontran une approbation

quelconque; mais le jeune comte, qui fuyait à dessein ce terrain de

discussion, avait repris position devant sa lunette et paraissait

absorbé dans sa contemplation.

[Illustration]

Ce que voyant, le vieillard rejoignit son télescope et reprit la suite

de ses études.

Alors M. de Flammermont se pencha à l'oreille de Fricoulet:

--Il est toujours convenu, n'est-ce pas, que nous nous arrêtons sur

Saturne? lui dit-il tout bas.

--Avant quarante-huit heures nous foulerons le sol saturnien, répondit

l'ingénieur.

--Et, dis-moi, crois-tu que nous ayons chance de rencontrer sur ce monde

une humanité quelconque?

--Mon cher ami, répondit l'ingénieur, mes principes, en matière de

philosophie générale, me poussent à croire que toute création a été

faite dans un seul but: la vie. Supposer que l'Univers céleste soit

peuplé d'astres qui sont autant de mondes et que ces mondes soient

déserts, est aussi éloigné de mon esprit que l'_Éclair_ est, en ce

moment-ci, éloigné de notre planète natale.

--Alors, tu crois à une humanité saturnienne?

--Certes, oui; mais ne va pas augurer de ma réponse que nous nous

trouverons, là-bas, face à face avec des êtres similaires aux

Terriens,... la constitution de Saturne est tellement différente de

celle de la Terre que les êtres auxquels cette merveilleuse planète a

donné naissance,--que ce soit dans le règne animal ou dans le règne

végétal,--que ces êtres doivent n'avoir, avec nous, aucun point de

ressemblance; pour moi, je considère la légèreté spécifique des

substances saturniennes et la densité de l'atmosphère comme deux causes

primordiales pour que l'organisation vitale se soit faite dans des

conditions extra-terrestres; c'est pourquoi je ne crois pas possible à

l'esprit humain d'imaginer les formes sous lesquelles la vie se sera

manifestée.

--Il se pourrait alors, fit observer Gontran, que nous nous trouvions,

sans nous en douter, en présence de spécimen de l'humanité saturnienne.

[Illustration]

--Cette supposition est absolument logique; admets, pour un moment, que

la loi qui régit cette planète soit l'instabilité, qu'à sa surface il

n'y ait rien de fixe, que cette surface soit liquide, que la planète

elle-même n'ait pas de squelette, et que toutes les manifestations de

vie soient gélatineuses...

--Cette supposition est du domaine de la fantaisie pure, répondit

Gontran.

--Pas autant que tu pourrais le croire, mon cher ami; considère, en

effet, que sur ce monde étrange, non seulement les conditions de

pesanteur sont tout autres que sur la Terre, mais encore qu'elles

varient d'une latitude à l'autre.

--J'ai lu, dans les _Continents célestes_, certains détails sur les

Saturniens et leur mode d'existence.

Fricoulet se prit à sourire.

[Illustration]

--Ah! oui, dit-il, je me rappelle: les Saturniens seraient des êtres à

corps transparents, au travers duquel on voit circuler la vie; ils ne

sentiraient pas le poids de la matière et voleraient, sans air, au sein

d'une atmosphère nutritive qui les dispenserait de la grossièreté de

l'alimentation terrestre et de ses grossières conséquences.

--Ô poésie! s'écria plaisamment M. de Flammermont, l'auteur ne

suppose-t-il pas aussi que les Saturniens jouiraient, dans un état quasi

angélique, d'une longévité qui rendrait des points à celle de

Mathusalem, naissant avec la science infuse et passant leur temps à

étudier les mystères des mondes et des cieux.

--Tu as une mémoire excellente, risposta l'ingénieur.

Puis, tout à coup:

--Crois-tu à la métempsycose?

--C'est selon la façon dont tu la comprends.

--Je la comprends comme l'existence sur un nouveau monde, d'un être qui

a déjà vécu sur une autre planète...

--Eh bien?

--Eh bien! j'imagine que, si le Créateur est juste, il doit envoyer dans

Saturne l'âme de tous les humains férus d'astronomie...

Et, éclatant de rire:

--Vois-tu d'ici M. Ossipoff, muni d'une paire d'ailes comme les anges et

armé d'un télescope.

--Sans compter que de là-bas, on doit jouir d'un panorama féerique...

les _Continents célestes_ contiennent des détails qui vous font venir

l'eau à la bouche.

Fricoulet hocha la tête.

--Eh! eh! fit-il, je ne sais si l'ensemble des suppositions de ton

célèbre homonyme est exact, en ce qui concerne le spectacle céleste

auquel assistent les Saturniens; mais je sais que je me métempsycoserais

volontiers pour en voir seulement la moitié...

Le jeune comte regarda son ami, doutant qu'il parlât sérieusement.

--Oui, oui, fit l'ingénieur, c'est comme je te le dis.

Puis changeant de ton.

--Mais, malheureux ignorant que tu es, fit-il, songe donc que là-bas

durant l'été, l'anneau apparaît sous la forme d'un gigantesque

arc-en-ciel dont le sommet est sur le méridien et dont les extrémités

reposent sur l'horizon, à des points également distants du méridien.

--Ce doit ressembler à un gigantesque pont suspendu, dit M. de

Flammermont.

--Oui, quelque chose comme le pont jeté par l'ingénieur Eiffel sur le

Douro; seulement le pont saturnien, au lieu de mesurer, comme le pont

portugais, 166 mètres d'écartement, mesure plusieurs centaines de

kilomètres; en outre, au lieu d'être construit en fer, il paraît être

bâti en argent, puisqu'il offre, aux yeux saturniens, une teinte assez

semblable à celle de la face lunaire.

[Illustration]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes · 第 50 / 75 题