M. de Flammermont répliqua:

--Je pense, tout simplement, que si Galilée n'avait point fait ce que tu

dis là,... il ne serait pas Galilée.

Fricoulet leva les épaules.

--Et s'il n'avait fait que cela, s'écria-t-il.

Puis, frappant de la main le carton dans lequel Séléna avait déjà

resserré la précieuse relique.

--Dire que c'est grâce à ce bout de plomb que la science astronomique

fit si soudainement et si rapidement un pas de géant;... car, dans cette

même année, Galilée, après avoir découvert les satellites de Jupiter,

découvrit également les anneaux de Saturne.

Séléna se prit à sourire.

--Je crois, dit-elle doucement, que vous faites erreur, monsieur

Fricoulet.

L'ingénieur regarda la jeune fille avec surprise.

--Comment, répéta-t-il, ce n'est pas pendant l'été de cette même année

de 1610 que Galilée...

D'un geste de la main, Mlle Ossipoff l'arrêta:

--Excusez-moi, fit-elle, si je me permets de vous interrompre, mais

c'est dans l'intérêt de mon bonheur que je vous parle.

--Mon Dieu! mademoiselle, répliqua Fricoulet de plus en plus ébahi, je

vous serais très reconnaissant de vouloir bien me dire quelle relation

il peut bien y avoir entre Saturne et votre bonheur.

--C'est bien simple, mon bonheur est tout entier suspendu aux lèvres de

M. de Flammermont; que mon père ait seulement des soupçons sur les

connaissances scientifiques de mon fiancé, et voilà tout mon rêve

détruit;... il importe donc que ce cher Gontran n'entende rien qui

puisse l'induire en erreur et, précisément, il me semble que vous vous

trompez lorsque vous attribuez à Galilée la découverte des anneaux de

Saturne...

Fricoulet fit un bond sur lui-même.

--Comment! s'exclama-t-il.

--Vous comprenez, reprenait Séléna souriant toujours avec son même

calme, que j'ai maintes fois entendu mon père parler de Saturne. À son

retour d'Italie, il a même fait une conférence sur Galilée et ses

découvertes... cette conférence, c'est moi qui en ai mis les notes au

net... il a même fallu que je serve d'auditoire à mon père avant qu'il

se décide à parler en public... car il est aussi timide que savant...

--Mademoiselle, répondit respectueusement Fricoulet, tout ceci est fort

bien, mais...

--Vous ne vous rappelez donc plus ceci?

[Illustration]

Et Mlle Ossipoff, prenant sur la table un carré de papier, y

inscrivit rapidement la ligne suivante.

_Smaismrmilmepoetaleumibunenugttaoiras_.

Et elle tendit le papier à l'ingénieur qui s'écria:

--Vous avez raison... ou, du moins, c'est moi qui me suis mal expliqué;

j'ai voulu dire simplement que Galilée avait, le premier, découvert que

Saturne n'était point une planète ordinaire et isolée, comme on l'avait

cru jusqu'alors.

--En ce cas, nous sommes d'accord, murmura la jeune fille.

Cependant Gontran avait jeté les yeux, lui aussi, sur le papier.

--Qu'est-ce que c'est que ce galimatias? demanda-t-il, on dirait un

logogriphe.

--C'en est un aussi... Galilée était de nature cachotière et lorsqu'il

n'avait pas l'explication bien nette d'un phénomène scientifique, il en

prenait note de façon à ce que personne ne pût se servir de ses premiers

travaux pour marcher sur ses brisées.

--Tout cela ne me dit pas ce que signifie ce chaos de lettres, fit M. de

Flammermont.

--Dans la pensée de leur auteur, il signifiait que la planète lui était

apparue ayant, de chaque côté, un appendice lumineux; c'est pourquoi il

la désignait sous la dénomination de tricorbs... Après avoir, pendant

fort longtemps, cherché à découvrir le secret caché sous cette énigme,

Kepler crut avoir trouvé et assembla les lettres brouillées de la

manière suivante: _Salve umbistineum geminatum Martia Proles!_ Ce qui

veut dire: Saluez les Gémeaux qui sont la progéniture de Mars... et il

annonça urbi et orbi que Galilée venait de découvrir à Mars deux

satellites.

[Illustration]

Aussitôt l'astronome de Florence démentit cette fausse nouvelle en

donnant à ce chaos alphabétique sa forme véritable: _altissimum planetam

tergeminum observavi_. Traduction: j'ai observé que la planète la plus

élevée est trijumelle.

--Ce qui est faux, déclara Gontran; je m'étonne qu'un grand savant comme

Galilée...

--Mon cher, répondit l'ingénieur, il ne faut pas accuser les hommes sans

bien connaître les faits. Or, tu ne sais sans doute pas que, par suite

des mouvements de Saturne et de la Terre, les anneaux se présentent à

nous par la tranche, tous les 15 ans et deviennent invisibles. C'est ce

qui arriva en l'année 1612, où Galilée vit soudainement disparaître ses

deux étoiles... il en chercha vainement l'explication, et, découragé,

cessa de s'occuper de ce problème.

--Il n'avait qu'à supposer, dit plaisamment Gontran, que Saturne, fidèle

aux traditions mythologiques, avait dévoré ses enfants.

Et il ajouta:

--Tu m'induisais donc en erreur, tout à l'heure, en prétendant que

Galilée était l'inventeur des anneaux de Saturne.

[Illustration]

--Je l'ai reconnu, répondit sèchement l'ingénieur; tu ne contestes pas,

je suppose, l'_errare humanum est_?

--Bref,... quel est le véritable inventeur?

--C'est Huygens qui, en 1659, publia la vérité sur les mystères de

Saturne; mais, trouvant sans doute que Galilée avait été trop clair dans

son mode de publication, il adopta celui-ci.

Et Fricoulet traça, sur le même papier où se trouvait déjà l'anagramme

de Galilée, les bizarres assemblages de lettres qui suivent:

_aaaaaaa, ccccc, d, eeeee, g, h, iiiiiiii, llll, mm, nnnnnnnnn; oooo,

pp, q, rr, s, ttttt, uuuuu_.

Les yeux de Gontran s'agrandirent, épouvantés:

[Illustration]

--Et cela veut dire? balbutia-t-il.

--_Annulo cingitur, tenui, plano, nusquam cohoerente, ad eclipticam

inclinato_,... tu saisis?

Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes · 第 40 / 75 题