M. de Flammermont serra énergiquement la main de son ami.

--En effet, dit-il, voilà ce qui s'appelle de la diplomatie.

--Mais ce n'est pas tout, ajouta Fricoulet, tu vas voir.

Et quittant le petit coin dans lequel tous deux chuchotaient si

mystérieusement depuis quelques minutes, l'ingénieur s'approcha des

autres voyageurs.

--Mes amis, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien, établir les

_quarts_; nous avons tous besoin de repos et maintenant que nous voici

dans la bonne route, nous pouvons, sans danger, prendre quelques heures

de sommeil; donc, étendez-vous sur vos hamacs, quant à moi, je prends le

quart immédiatement.

--Pourquoi vous plutôt que moi? demanda Ossipoff.

--Parce que j'ai besoin d'étudier le moteur, de voir s'il fonctionne

avec régularité, de noter sa dépense de forces.

Ce disant, il adressait à Gontran un coup d'oeil d'intelligence.

[Illustration]

--Je demande à prendre le _quart_ après toi, fit le jeune comte.

--C'est entendu... à toi le numéro deux... le numéro trois sera pour sir

Jonathan... Quant à M. Ossipoff, il prendra le _quart_ avec la fin de la

nuit.

Sur ce, l'ingénieur se retira dans la machinerie, tandis que Gontran et

Farenheit, après avoir souhaité une bonne nuit à Ossipoff et à sa fille,

regagnaient leur hamac respectif.

L'Américain n'eut pas plutôt la tête sur l'oreiller qu'il s'endormit

profondément comme le témoigna un ronflement sonore et semblable à un

soufflet de forge.

Fut-ce ce ronflement, fut-ce pas plutôt l'inquiétude qui empêcha le

jeune comte d'imiter son compagnon; toujours est-il qu'il ne put fermer

l'oeil.

À la fin, lassé de se tourner sur son matelas comme une carpe dans une

poêle à frire, furieux de voir le sommeil le fuir obstinément, M. de

Flammermont se leva doucement et, sans bruit, se dirigea vers la

machinerie.

--Puisque je ne dors pas, pensa-t-il, mieux vaut que je prenne le

_quart_ tout de suite, et que Fricoulet aille se coucher; sans doute

aura-t-il plus de chance que moi.

[Illustration]

Il ouvrit la porte, mais l'ingénieur, penché sur une feuille de papier

qu'il noircissait de chiffres, était tellement absorbé dans ses calculs

qu'il n'entendit point entrer son ami.

Gontran s'avança jusqu'à lui et, sans mot dire, lui mit la main sur

l'épaule.

Fricoulet tressaillit et, relevant la tête, montra au jeune comte son

visage, qu'un voile d'inquiétude assombrissait.

--Ah! c'est toi! fit-il d'un ton singulier.

--Oui,... c'est moi... pas moyen de dormir... alors je viens te

relever... mais qu'as-tu donc?... ce front plissé... ces sourcils

froncés... qu'arrive-t-il?

L'ingénieur haussa furieusement les épaules.

--Il arrive, grommela-t-il entre ses dents, que le fleuve dans lequel

nous sommes immergés, marche dans un sens tout à fait contraire à la

direction que nous voulons suivre; au lieu de couler vers la Terre, il

en vient.

[Illustration]

--Tu ne m'apprends rien de nouveau,... je sais cela tout comme toi; mais

c'était prévu cela, il était convenu que nous remonterions le courant.

--Seulement il n'était pas prévu que la vitesse de ce courant serait

égale à notre vitesse propre.

--En sorte?

--En sorte que, depuis plus d'une heure que l'_Éclair_ a viré de bord,

il est aussi immobile qu'une pierre... il ne recule pas, c'est vrai,

mais il n'a pas avancé d'un millimètre.

--Je croyais cependant que ce moteur pouvait imprimer à notre bateau une

vitesse considérable.

[Illustration]

--En effet, 42,570 mètres par seconde, ce n'est pas peu de chose,

j'imagine, riposta l'ingénieur avec amertume.

--Mais quelle est donc la rapidité des corpuscules qui nous environnent?

--Elle est égale à la vitesse de la translation de la Terre multipliée

par la racine carrée de 2.

--Pourquoi? demanda Gontran qui n'avait conservé que des réminiscences

très vagues des cours de cosmographie suivis autrefois au Lycée Henri

IV.

--Pourquoi?... pourquoi?... fit l'ingénieur impatienté; te l'expliquer

nous entraînerait trop loin... Qu'il te suffise de savoir que la vitesse

orbitale de la Terre est de 29 kilomètres et demi par seconde, que la

racine carrée de 2 est 1,414 et que ces deux nombres, multipliés l'un

par l'autre, donnent un total de 42,570 mètres par secondes... As-tu

compris, maintenant?

Le jeune comte agita ses bras en l'air désespérément.

--Ah! dit-il, pourquoi ce maudit courant ne tourne-t-il pas aussi bien

en sens contraire?

--Il nous aurait fallu quinze jours à peine pour gagner la Terre.

--Tu avais dit un mois?

--Oui, en nous abandonnant au courant, comme un train de bois; mais en

ajoutant notre propre vitesse à celle du fleuve aérien dans lequel nous

nous trouvons... la durée du voyage se trouvait diminuée de moitié.

Puis, montrant à son ami les calculs au milieu desquels il venait d'être

interrompu, il lui dit:

--Je viens de relever notre route depuis que nous avons quitté Mars;

nous n'avons pas franchi plus de douze cents lieues... cent lieues à

l'heure! quelle dérision!... Sais-tu combien de temps, de ce train-là,

nous mettrions à gagner la Terre?... trois cent mille heures,... et

sais-tu combien cela fait, trois cent mille heures?... Non, n'est-ce

pas? eh bien! cela fait un peu plus de mille ans.

Un poids de mille kilos se serait soudainement abattu sur la tête du

malheureux Gontran, qu'il n'eut certainement pas paru plus déprimé.

--Mille ans!... répéta-t-il, mille ans!... jamais je ne vivrai assez

pour épouser Séléna.

--C'est peu probable, ricana Fricoulet, une semblable longévité n'est

plus de nos jours, et Mathusalem lui-même n'a guère vécu plus de sept

cents et quelques années.

--Mais alors, nous sommes perdus.

--Qui sait? peut-être y a-t-il un moyen de sauver la situation.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes · 第 20 / 75 题