[Illustration]
À l'aide d'un sextant, Fricoulet mesurait exactement la hauteur du
soleil, pendant que Gontran et Ossipoff s'empressaient de fermer le
«trou d'homme» par lequel les voyageurs avaient pénétré dans l'appareil.
Tout à coup, l'ingénieur murmura:
--Midi!
En même temps un petit timbre argentin résonna dans le silence: c'était
le chronomètre de Farenheit qui sonnait l'heure.
--Nous partons, dit simplement Fricoulet.
Il poussa un commutateur: aussitôt un crépitement se fit entendre, suivi
presque immédiatement d'une légère vibration qui ébranla les parois
intérieures du cylindre et l'ingénieur ajouta:
--Nous sommes partis.
--Farceur! s'exclama l'Américain en se précipitant à l'un des hublots.
Mais, aussitôt, il poussa un retentissant _By God_ qui attira auprès de
lui les autres voyageurs.
On était parti et l'_Éclair_ justifiait à merveille le nom dont il avait
été baptisé, car déjà, en moins de quelques secondes, il avait emporté
ceux qui le montaient à plusieurs milliers de mètres au-dessus de la
surface martienne qui s'étendait au-dessous de lui comme une immense
carte géographique.
[Illustration]
Les canaux, dont les eaux miroitaient aux rayons du soleil, formaient
comme une résille étincelante dont eût été enveloppée la planète tout
entière et les océans semblaient de gigantesques miroirs d'argent bruni
qui renvoyaient jusqu'aux voyageurs la lueur intense que dardait sur eux
le soleil, alors au Zénith.
Et, de seconde en seconde, l'_Éclair_ poursuivant sa marche rapide ainsi
qu'une flèche lancée par un arc monstrueux, filait à travers l'espace,
emportant ses voyageurs plus haut, toujours plus haut.
Farenheit, dont les enthousiasmes duraient peu et dont le caractère
bougon trouvait toujours matière à récriminations, dit tout à coup:
--Savez-vous bien, mon cher monsieur Fricoulet, que cette position
verticale de l'appareil n'a rien d'agréable,... l'homme n'est pas bâti
pour marcher à la façon des mouches sur les cloisons,... les planchers
ne sont pas faits pour les chiens...
[Illustration]
--Baste! répliqua Gontran, tout cela n'est qu'une question de
principe... car, en ce moment, je voudrais bien savoir quelle différence
vous trouvez entre les murs et le plancher?... une boîte carrée,
parfaitement identique sur toutes les faces, n'a ni haut... ni bas...
--Au surplus, cher sir Jonathan, ce n'est qu'une question d'heures; du
train dont marche l'_Éclair_, nous pourrons, avant dix heures, reprendre
la position horizontale qui vous est si chère.
--Avant dix heures! répéta Ossipoff en fronçant légèrement les sourcils.
--Alcide a raison, mon cher monsieur, dit alors Gontran d'un ton
dégagé... il ne nous faudra certainement pas plus pour atteindre le
grand courant astéroïdal dont nous voulons nous servir pour rejoindre...
pour atteindre, veux-je dire, les autres mondes vers lesquels nous
entraîne notre curiosité.
Il avait prononcé ces mots avec un si imperturbable sérieux que
l'Américain s'y laissa prendre et, tirant l'ingénieur à part, il lui
grommela à l'oreille ces mots d'une voix menaçante:
--_By God!_ monsieur Fricoulet, il avait été convenu que nous tentions
de regagner la Terre et voilà M. de Flammermont qui parle de continuer
ce maudit voyage!--Qui trompe-t-on ici?
Fricoulet lui frappa amicalement sur l'épaule et répondit d'un ton
gouailleur:
--Que vous importe, du moment que ce n'est pas vous?
Et il souligna sa phrase d'un coup d'oeil à l'adresse du vieux savant.
Cette réponse dérida Farenheit qui laissa entendre un petit ricanement
moqueur suivi bientôt d'un «pauvre homme» rempli de commisération.
--Et, dites-moi, mon cher monsieur Alcide--lorsqu'il était content,
l'Américain appelait volontiers l'ingénieur par son petit
nom--dites-moi, savez-vous avec quelle vitesse nous allons naviguer sur
ce fleuve céleste vers lequel nous nous dirigeons, en ce moment?
--C'est là une question à laquelle il m'est impossible de répondre, en
ce moment du moins, mon cher sir Jonathan, répliqua l'ingénieur; notre
vitesse dépendra de la rapidité même de ce fleuve aérien; je vous ai dit
qu'il nous fallait remonter le courant et vous comprendrez sans peine
que, plus la vitesse en sera grande, plus lente sera notre marche
puisque une partie de notre force sera employée à lutter contre ce
courant qui tendra à nous emporter dans une direction opposée à celle
dans laquelle nous voulons aller.
L'Américain hocha la tête d'un air approbatif.
--Je comprends, dit-il,... mais, encore une question,... cette force,
dont vous venez de parler, êtes-vous certain de la posséder en quantité
suffisante pour faire le voyage?... Cette hélice, qui nous pousse en
avant, quel est le moteur qui la fait tourner? et ce moteur pourra-t-il
la faire tourner jusqu'à ce que nous soyons arrivés?
Fricoulet se mit à rire.
--Votre question en contient plusieurs, dit-il; quoi qu'il en soit, je
vais tenter d'y répondre... Vous avez remarqué, n'est-ce pas, ou tout au
moins vous avez été, comme moi, à même de remarquer que les Martiens
sont parvenus à un état intellectuel bien supérieur à celui auquel nous
sommes arrivés nous-mêmes; ils ont perfectionné à un haut degré les
moyens que nous connaissons d'utiliser la puissance presque infinie des
forces naturelles... Bien plus, ils ont arraché leur secret à certaines
de ces forces dont nous connaissons l'existence, tout en ignorant leur
nature intime, par exemple la lumière, le son, l'électricité, les vents,
les courants...
Se laissant emporter par ce sujet qui lui était si familier, Fricoulet
menaçait de s'y étendre longuement et d'entrer dans des détails dont
l'Américain bâillait à l'avance.
--Mais, en ce qui concerne plus particulièrement le véhicule qui nous
transporte, dit-il pour couper court aux explications qu'il pressentait,
quel procédé avez-vous appliqué?
--Le principe de l'électricité.
Farenheit parut étonné.
--J'ai cependant visité l'_Éclair_ en détail, murmura-t-il, et je n'ai
aperçu ni machines, ni piles...
Fricoulet sourit.
--C'est que les Martiens, répondit-il, gens expéditifs en toutes choses,
au lieu de fabriquer le fluide, se contentent de recueillir
l'électricité naturelle, toujours en action dans la nature, et de
l'emmagasiner dans des sortes de réservoirs d'où ils la tirent à
volonté, au fur et à mesure de leurs besoins...
[Illustration]
L'Américain secoua la tête.
--Je n'ai pas vu de réservoir semblable, ici, dit-il.
--L'électricité nous est fournie par une sorte de batterie
d'accumulateurs,... c'est le seul nom que je puisse donner à cet
appareil; seulement, au lieu de lames de plomb, plongeant dans des
dissolutions acidulées, ce sont des sortes de cartouches qui se
dissolvent par un effet moléculaire.
--Mais alors, c'est de l'électricité solidifiée.
--En quelque sorte;... ce qui nous permet de disposer, sous un fort
petit volume, d'une formidable quantité de fluide... du reste, si vous
voulez me suivre, vous allez vous rendre compte, par vos yeux, du
fonctionnement de l'appareil.
--Vous suivre! ricana l'Américain... c'est fort joli à dire,... mais la
porte se trouve au plafond et, pour y atteindre...
--Pour y atteindre, riposta Fricoulet, vous n'avez qu'à m'imiter...
Ce disant, il plia légèrement sur les jarrets et, sans effort apparent,
s'éleva jusqu'à la porte qu'il ouvrit et par laquelle il disparut.
--Toujours l'effet de la pesanteur qui diminue à mesure qu'on s'éloigne
du centre d'attraction, cria-t-il en passant sa tête par l'ouverture et
en riant à la vue de la mine stupéfaite de l'Américain.
Celui-ci, revenu de sa surprise, imita l'ingénieur et, au bout de
quelques minutes, tous les deux se trouvaient dans un compartiment
spécial de l'_Éclair_, arrêtés devant une rangée de tubes établis dans
un coffre et que l'ingénieur déclara être remplis d'électricité.
À la sortie du coffre, tous les courants produits étaient mesurés et
régularisés pour, de là, être dirigés, par des conducteurs ordinaires,
vers un moteur actionnant, au moyen d'une transmission de leviers, l'axe
de l'hélice.
Ce moteur, réduit à la dernière puissance, comme volume et simplicité,
était, en même temps, un transformateur, car il multipliait la puissance
de l'électricité, à la manière d'une bobine d'induction de Rhumkorff,
tout en utilisant cette électricité par l'attraction que des aimants
artificiels d'une grande force--des électro-aimants, pour être
juste--exerçaient sur des pièces disposées à cet effet.
[Illustration]
L'Américain écoutait en silence toutes les explications que lui
fournissait l'ingénieur.
--Savez-vous bien, dit-il, quand Fricoulet eut terminé, qu'il y a toute
une fortune dans ce système si simple et si puissant... _By God!_ si
nous sommes revenus à temps pour la grande Exposition de Philadelphie,
le diable m'emporte si nous n'obtenons pas, avec ça, la grande médaille
d'or...
Et, supputant à l'avance les sommes considérables que pouvait rapporter
l'exploitation de ce moteur nouveau modèle, l'Américain se frottait les
mains.
--Eh bien! sir Jonathan, lui dit Fricoulet, êtes-vous toujours fâché
d'avoir entrepris cette petite pérégrination aérienne?
--Je vous répondrai lorsque j'aurai réintégré mon domicile de la
cinquième avenue, répliqua Farenheit;... car, voyez-vous, je crains
toujours un accident qui recule le moment où je mettrai le pied sur la
libre Amérique...
[Illustration]
--J'aime à croire que, cette fois, vos craintes sont vaines, cher sir
Jonathan, et qu'avant un mois vous pourrez être rendu aux douceurs du
commerce des suifs et aux honneurs de l'_Excentric-Club_.
--Que le Seigneur vous entende! répondit gravement l'Américain en
soulevant sa casquette.
Ils regagnèrent la grande salle où se trouvaient leurs compagnons:
Ossipoff, installé à l'un des hublots, examinait, à l'aide d'un
télescope, Mars dont la surface diminuait avec une étonnante rapidité;
dans un coin, à l'écart, Gontran et Séléna, assis côte à côte, causaient
à voix basse, la main dans la main.
[Illustration: Séléna et Gontran, assis dans un coin, causaient à voix
basse.]
Fricoulet, une lunette à la main, alla se poster à un hublot vacant,
pendant que, pour passer le temps, Farenheit rédigeait un projet d'acte
de société entre lui et l'ingénieur, tendant à l'exploitation du fameux
moteur.
[Illustration]
Les heures s'enfuirent ainsi, rapides pour les voyageurs, et l'Américain
s'aperçut tout à coup que le temps avait marché, à sa tête lourde de
sommeil et à ses yeux tout gonflés.
--_By God!_ grommela-t-il avec un bâillement sonore, est-ce qu'il n'est
pas bientôt l'heure de se coucher.
--Pour se coucher, riposta Gontran, il faudrait pouvoir tendre les
hamacs et tant que nous serons dans la position verticale...
--Un peu de patience, que diable! dit Fricoulet, nous approchons...
Et il désignait l'espace d'un noir intense que rayaient mille traits de
feu.
--Le fameux anneau, n'est-ce pas? lui demanda Gontran tout bas à
l'oreille.
--Que veux-tu que ce soit? répondit l'ingénieur sur le même ton.
Et, à l'Américain:
--Quelle heure avez-vous, sir Jonathan? demanda-t-il.
--Onze heure cinquante-cinq minutes, monsieur Fricoulet.
--C'est bien, dans cinq minutes vous pourrez dire deux mots à votre
oreiller.
--Sommes-nous donc déjà dans le fleuve d'astéroïdes? questionna Mlle
Ossipoff.
--Oui, mademoiselle,... mais j'attends que nous y soyons entrés plus
avant pour nous laisser aller au courant et reprendre notre position
normale...
Il s'élança vers la salle des machines et, la main sur le levier,
attendit.
--Quelle heure? cria-t-il de nouveau à Farenheit.
--Minuit! répondit celui-ci.
Fricoulet arrêta le propulseur et l'_Éclair_, abandonné à la seule force
du courant météorique, en travers duquel il se trouvait, évolua
lentement sur lui-même, comme fait une barque placée en travers d'un
fleuve et que le courant replace dans le fil de l'eau; l'effroyable
distance, qui séparait maintenant de Mars le véhicule des Terriens,
annulait toute pesanteur, si bien que l'_Éclair_ était devenu un nouvel
astre de l'infini, et non plus un appareil inerte comme l'était l'obus,
au sortir du Cotopaxi.
[Illustration]
En quelques minutes, l'évolution fut accomplie et le moteur remis en
action, l'_Éclair_ fila avec le courant.
[Illustration]
--Sapristi, murmura Gontran à l'oreille de l'ingénieur, qu'est-ce que tu
viens de faire là?
--Tu le vois bien, ce me semble.
--C'est précisément parce que je le vois que je te demande si tu n'es
pas fou?
--Pourquoi cette question?
Le jeune comte amena son ami à l'arrière du bateau et lui montrant, par
le hublot, un astre lumineux dont les rayons irradiaient l'espace.
--Qu'est-ce que c'est que cela? fit-il.
--Tiens,... cette question!... mais c'est le Soleil.
--Très bien, et ce petit point à peine perceptible qui semble une tache
sur le disque solaire,... qu'est-ce que c'est?
[Illustration]
--La Terre.
--De mieux en mieux... et dans quel sens marchons-nous, je te prie?
Fricoulet étendit le bras vers l'avant du bateau.
--Dans ce sens-ci, répondit-il.
--C'est-à-dire qu'au lieu de nous diriger vers la Terre, comme il avait
été convenu,... nous lui tournons le dos... Ai-je raison de te demander
si tu sais ce que tu fais.
Fricoulet haussa les épaules et, enveloppant son ami d'un regard plein
de commisération.
--Et voilà un garçon qui se prétend né pour la diplomatie! ricana-t-il.
--Réponds; tu te moqueras de moi après.
--Penses-tu, demanda l'ingénieur, que M. Ossipoff soit tellement absorbé
par la contemplation des choses célestes, qu'il ne puisse se rendre
compte de la direction que nous suivons? et penses-tu que, lui voulant
se rendre sur Jupiter, il ne se serait pas aperçu que nous n'en prenons
pas le chemin?
--Alors?...
--Alors, j'ai mis le cap sur Jupiter, mais en même temps j'ai mis le
moteur en petite vitesse afin de ne pas faire trop de chemin inutile, et
sitôt que l'honnête et crédule vieillard,--de la confiance duquel nous
abusons outrageusement,--sera plongé dans les douceurs du sommeil, je
vire de bord, donne au moteur toute sa force, nous nous élançons vers
notre planète natale, et demain, à son réveil, lorsque ton futur
beau-père s'apercevra de ce changement de route, il sera trop tard pour
revenir sur nos pas...
Et, _in petto_, le jeune ingénieur ajouta:
--Si, après une farce semblable, Ossipoff persiste à vouloir donner la
main de sa fille à Gontran, je veux que le diable me croque.