M. de Flammermont hocha la tête, d'un air mécontent, du côté d'Ossipoff.

Mais le vieillard était occupé à dévisser, pour la nettoyer, la lunette

marine qu'il portait en bandoulière, et il était bien trop absorbé par

ce travail pour songer à écouter ce qui se disait autour de lui.

--Monsieur Fricoulet, dit Séléna, le sol sur lequel reposent nos pieds

en ce moment est, n'est-ce pas, de même composition que le sol

terrestre?

--Absolument oui, mademoiselle, du moins c'est ce qu'il me semble à

première vue.

--Cependant, il serait impossible, sur notre planète natale, de faire

flotter à la surface de l'eau un carré de terre ou un quartier de roche.

--Effectivement.

--D'où vient alors que ce lambeau d'île puisse nous servir de radeau?

--De ceci, mademoiselle: que, dans le monde où nous sommes, la densité

moyenne des matériaux est d'un tiers inférieure à celle des matériaux

terrestres, et que la pesanteur y est trois fois plus faible... Il est

donc à présumer que l'îlot qui nous porte a une densité un peu

inférieure à celle de cet Océan,... tenez, peut-être une densité égale à

celle de la glace...

En ce moment, le visage de la jeune fille se contracta péniblement, puis

elle porta, dans un geste douloureux, les mains à sa poitrine, en même

temps qu'elle devenait toute pâle.

[Illustration]

--Qu'avez-vous, ma chère Séléna? s'écria Gontran en avançant les bras

pour la soutenir.

--Je ne sais, balbutia-t-elle, mais je ressens là... une souffrance

intolérable,... c'est peut-être la faim.

À peine Mlle Ossipoff eût-elle prononcé ces mots que Farenheit poussa

un formidable juron.

--Eh! _by God_! grommela-t-il,... c'est cela, c'est bien cela!... voilà

un quart d'heure que, sans en rien dire, j'éprouve un malaise

inexprimable, incompréhensible,... j'ai faim.

Et il promena autour de lui des regards avides, semblables à ceux que

roule un fauve affamé.

Fricoulet fronça les sourcils.

--Mon pauvre sir Jonathan, répliqua-t-il, votre appétit tombe mal, car

le garde-manger est vide... ou à peu près...

--Ou à peu près, répéta l'Américain en se rapprochant.

[Illustration]

L'ingénieur tira de sa poche une petite fiole.

--Mes amis, dit-il, il y a là-dedans douze doses de liquide nutritif que

ma prévoyance m'avait fait emporter.

Farenheit fit mine de s'emparer de la bouteille; Gontran se jeta,

menaçant, devant lui.

--Mlle Ossipoff, d'abord, déclara-t-il.

--Soit, riposta l'Américain; mais qu'elle se hâte, alors, car je

défaille.

Comme M. de Flammermont tendait la main vers le précieux flacon.

--Un moment encore, dit l'ingénieur, entendons-nous bien pour qu'il n'y

ait point ensuite de disputes entre nous: pour bien faire, il nous

faudrait à chacun deux doses par jour; or, la fiole n'en contenant que

douze, cela réduirait notre alimentation à vingt-quatre heures.

--Fort bien calculé, grommela Gontran, mais, de grâce, hâte-toi...

--Je propose, en conséquence, de nous contenter, pour aujourd'hui, d'une

dose seulement,... de façon à pouvoir résister demain encore...

--La belle avance, gronda Farenheit,... cela ne servira qu'à prolonger

notre agonie.

--En ce cas, ricana l'ingénieur, abandonnez dès à présent votre part aux

autres, renoncez aux chances de sauvetage qui peuvent se présenter

pendant quarante-huit heures, décidez-vous à trépasser de suite et

fichez-nous la paix.

Ce langage logique, énergique, en même temps que peu parlementaire,

produisit sur l'Américain un salutaire effet.

[Illustration]

--Mais, dit-il d'une voix radoucie, en nous réduisant à une dose par

jour pendant quarante-huit heures, cela ne fait que dix doses et, tout à

l'heure, vous avez dit que cette fiole en contenait douze, que

faites-vous des deux autres?

--Permettez, reprit Fricoulet en tendant le flacon à Gontran, je ne

compte pas dans la réduction Mlle Séléna qui, plus faible de

constitution, doit, moins que nous, souffrir des privations que nous

sommes obligés de nous imposer.

D'un coup d'oeil reconnaissant, M. de Flammermont remercia l'ingénieur de

cette bonne pensée; puis, après avoir versé dans un gobelet la ration de

Mlle Ossipoff, il la lui fit boire avec mille difficultés; la jeune

fille mourait littéralement de faim et, sous l'empire de la souffrance,

ses dents contractées refusaient de livrer passage au liquide.

Enfin, il y parvint et, peu à peu, le visage pâle de Séléna reprit ses

couleurs.

Quant à Farenheit, ses crampes d'estomac étaient telles qu'il se

précipita vers Fricoulet dans le but de s'emparer du précieux flacon.

Mais l'ingénieur, qui n'avait dans la délicatesse de l'Américain affamé

qu'une médiocre confiance et qui craignait de le voir engloutir d'une

seule lampée la nourriture de tous ses compagnons, le repoussa, disant:

--Allons-y doucement, mon cher sir Jonathan, j'ai lu dans des relations

de voyage que des malheureux étaient trépassés pour avoir, mourants de

faim, absorbé trop gloutonnement la nourriture que leur donnait leur

sauveur... Gare aux indigestions.

Farenheit eut un haussement d'épaules formidable et, se saisissant du

gobelet que lui tendait l'ingénieur, en fit lestement disparaître le

contenu dans son gosier.

Quelques secondes, il demeura immobile, semblant jouir des sensations

agréables produites par l'absorption de ce liquide régénérateur; mais

soudain, une grimace tordit sa bouche, sa face s'apoplectisa, ses yeux

roulèrent désespérément dans leur orbite, et les veines de son cou se

gonflèrent sous une poussée de sang.

[Illustration]

Ce que Fricoulet avait craint arrivait; la voracité de l'Américain

produisait, non une indigestion, mais une mauvaise digestion.

--Marchez un peu, sir Jonathan, lui dit l'ingénieur, cela vous fera du

bien.

Gontran prit Fricoulet à part.

--Qu'allons-nous faire, maintenant? demanda-t-il;... tout à l'heure tu

as parlé des circonstances favorables qui pouvaient se présenter en

quarante-huit heures,... comptes-tu véritablement que nous pouvons

sortir d'ici?

Avant de répondre, l'ingénieur porta son index à sa bouche, l'y plongea

tout entier et, ainsi humecté, l'éleva au-dessus de sa tête.

--Toujours du Nord, murmura-t-il.

Et son visage exprima une satisfaction profonde.

--Que fais-tu donc? demanda Gontran.

--Je vois d'où vient le vent.

--Et c'est cela qui paraît te causer un si sensible plaisir?

--Dame! je constate que le vent n'a pas changé et souffle toujours du

Nord.

--Alors?

--Alors, le courant qui nous entraîne, se dirigeant toujours du même

côté, je me dis que nous finirons bien par aborder quelque part.

--Raisonnement fort logique,... seulement tu oublies que dans

quarante-huit heures, si nous n'avons pas rencontré quelque terre

hospitalière, nous serons morts de faim...

Fricoulet fouilla dans ses poches, tira son inévitable petit carnet,

l'ouvrit et, sur l'une des pages, traça à la hâte quelques calculs;

ensuite, posant sa main sur l'épaule de son ami:

--Rassure-toi, dit-il en souriant, ce n'est pas encore cette fois-ci que

nous irons dîner chez Pluton.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes · 第 10 / 75 题