[Illustration]
Nuit épouvantable, terrifiante, que celle pendant laquelle Ossipoff et
ses compagnons, cramponnés à l'épave qui les portait, roulèrent avec
elle à travers les eaux en démence.
Inondés par les vagues, fouettés par le vent qui hurlait à travers
l'espace, les malheureux sentaient trembler sous eux le sol fragile qui
leur servait de radeau; leurs yeux, dont la frayeur pourtant décuplait
l'acuité, ne pouvaient parvenir à percer l'ombre épaisse qui les
enveloppait ainsi qu'un suaire noir; mais ils avaient conscience que les
flots rongeaient l'île neigeuse, l'attaquaient avec rage, comme des
monstres carnassiers attachés à un cadavre auquel chaque coup de dent
arrache un lambeau.
À tout moment, ils s'attendaient à voir leur fragile radeau se
disloquer, s'émietter et les livrer au gouffre.
Soudain, Farenheit, qui avait pu se traîner jusqu'à une anfractuosité de
rocher dans laquelle il se tenait tapi, sentit une main se poser sur son
bras.
[Illustration]
Il fit un brusque mouvement, pris de peur: cet homme flegmatique,
imperturbable, que rien auparavant ne parvenait à émouvoir, avait les
nerfs tellement surexcités par l'étrange aventure à laquelle il se
trouvait mêlé, que cet attouchement le terrifia.
--Qui va là? grommela-t-il d'une voix étranglée.
--Eh! c'est moi, mon cher sir Jonathan! cria-t-on à son oreille.
--Qui ça, vous? hurla l'Américain qui ne reconnaissait pas l'accent de
celui qui lui parlait.
--Moi, Fricoulet, pardieu! Qui voudriez-vous que ce fût?
--Je n'en sais, ma foi, rien, répliqua Farenheit dont les dents
claquaient, en dépit des efforts qu'il faisait pour triompher de son
inconsciente terreur.
Il ajouta:
--Je suis bien content que vous ne soyez pas mort, mon cher monsieur
Fricoulet.
Sa main chercha dans l'ombre celle de l'ingénieur et la serra avec
énergie.
--Merci du bon sentiment qui vous dicte ces paroles, riposta le jeune
homme; j'aime à croire qu'il s'applique également à nos compagnons.
--Vivants aussi! s'écria l'Américain.
--Tout comme moi;... mais, pardon, au milieu de cette débâcle, avez-vous
conservé votre chronomètre?
Farenheit se palpa avec anxiété: ce chronomètre était un merveilleux
instrument indiquant, en même temps que les heures et les secondes, le
jour de la semaine, le quantième du mois, les saisons, les changements
de lune: il l'avait acheté, dès le début de ses opérations sur les
suifs, avec les premiers bénéfices réalisés, et il ne l'avait pas payé
moins de quatre cent cinquante dollars.
[Illustration: CARTE DE LA PLANÈTE MARS]
La question de l'ingénieur lui avait causé une émotion bien naturelle,
car il tenait à ce chronomètre duquel, depuis bien des années, il ne
s'était jamais séparé et qu'il s'était accoutumé à considérer comme un
fétiche.
Aussi, poussa-t-il un soupir de satisfaction en le sentant à sa place,
dans la poche de son vêtement.
--Oui, répondit-il, je l'ai toujours;... mais en quoi cela peut-il bien
vous intéresser?
--Vous allez comprendre... voudriez-vous bien faire sonner votre
chronomètre?
L'Américain tira l'instrument de sa poche, l'approcha tout près de son
oreille et pressa sur le ressort de la sonnerie.
[Illustration]
Un coup tinta faiblement.
--C'est le quart, dit-il.
--Le quart de quoi? bougonna Fricoulet.
--C'est juste,... j'ai la tête tellement perdue que je ne pensais plus à
l'heure.
Il pressa sur un autre ressort et, cette fois, le chronomètre fit
entendre trois petits coups à peine distincts.
--Trois heures, dit l'Américain.
--Trois heures et quart, murmura Fricoulet comme se parlant à
lui-même... encore deux heures à attendre.
--À attendre quoi?
--Le jour, parbleu.
Et l'ingénieur ajouta d'un ton plein de satisfaction:
--Dans deux heures, nous y verrons clair.
--La belle avance! grommela Farenheit... Qu'il fasse jour ou qu'il fasse
nuit, la situation ne changera pas.
--Assurément que le soleil ne peut avoir aucune influence sur le
cataclysme qui bouleverse la planète,... cependant, comme il est
inadmissible que les choses se poursuivent longtemps ainsi, peut-être y
aura-t-il moyen d'aviser.
--Mais d'aviser à quoi?...
--Eh! vous en demandez trop! s'écria l'ingénieur impatienté,... le
sais-je moi-même?... et quand la lumière du jour n'aurait d'autre
conséquence que de nous permettre de nous voir les uns les autres, il me
semble que ce serait là un résultat appréciable;... on se sentira moins
seul.
Sur ces mots, Fricoulet, que le langage aigri de l'Américain énervait
sensiblement, regagna, en rampant, la place qu'il occupait auparavant
auprès de M. de Flammermont.
--Gontran! fit-il.
--Qu'y a-t-il? demanda le comte d'une voix morne.
--Il fera jour dans deux heures.
--Que m'importe! répliqua l'autre sur le même ton.
--Alors, toi aussi! bougonna l'ingénieur,... le jour ou la nuit te sont
également indifférents!... tu ne réfléchis donc pas au parti que nous
pouvons tirer du soleil?
Gontran riposta avec amertume:
--Penses-tu donc que le soleil puisse nous sortir d'ici?
--Qui sait?... peut-être!
M. de Flammermont eut un haussement d'épaules que l'obscurité déroba aux
yeux de Fricoulet; à la suite de quoi, il retomba dans son mutisme
désespéré. Serrée sur sa poitrine, il tenait la tête de Séléna.
L'épouvante avait fait tomber l'infortunée jeune fille dans un état
comateux si complet, si absolu, que Gontran l'eût cru morte s'il n'eût
senti, sous ses doigts, le faible battement du coeur; depuis de longues
heures, elle n'avait ni fait un mouvement, ni prononcé une parole.
Quant à Ossipoff, toute la nuit M. de Flammermont et Fricoulet l'avaient
entendu monologuer à haute voix.
Que disait le vieillard?
Ni l'ingénieur, ni son ami ne connaissaient le russe, et c'est dans sa
langue natale que s'exprimait l'astronome.
* * *
Cependant, depuis quelque temps, la pluie torrentielle qui s'était mise
à tomber dès le commencement de la tempête, avait cessé; le vent, ne
hurlant plus d'aussi sinistre façon que précédemment, avait diminué de
violence, et les vagues, plus douces, ne déferlaient plus voracement
contre l'île qui servait de refuge aux naufragés.
[Illustration: Ce pic, haut de plusieurs kilomètres, s'était effrité
dans l'Océan.]
Fricoulet constata, par contre, un mouvement de balancement assez
comparable au roulis d'un bâtiment, mais dont il ne put s'expliquer la
cause.
En admettant, en effet, que l'île neigeuse, arrachée des assises qui la
reliaient primitivement au fond de l'Océan, s'en allât à la dérive, sa
superficie était telle que, tout en glissant à la surface des eaux,
celles-ci ne devaient avoir aucune influence sur son centre de gravité.
Au surplus, l'ingénieur ne s'arrêta pas longtemps à cette idée, se
réservant d'élucider la question dès qu'il ferait jour.
Les deux heures qui séparaient encore les Terriens du lever du soleil
leur parurent longues comme deux siècles; et cependant, sauf Fricoulet,
nul d'entre eux n'espérait que la clarté du jour pût apporter quelque
amélioration à leur situation.
Enfin, comme un voile de gaze qui se lève, l'épais brouillard qui les
enveloppait se dissipa, faisant succéder à l'ombre de la nuit la lueur
indécise et sale de l'aube.
Puis, là-bas, tout là-bas, une ligne d'un rose pâle raya l'horizon et,
avec une rapidité surprenante, l'orient s'enflamma sous les feux d'un
soleil étincelant.
Un profond soupir s'échappa des poitrines de nos amis; Séléna sembla,
comme par enchantement, revenir à la vie en apercevant l'astre radieux
qu'elle et ses compagnons désespéraient de revoir jamais.
Au-dessus de leur tête, le ciel arrondissait sa coupole bleue, pure et
sans tache, piquée de mille étoiles blanchissantes à la lumière du
soleil.
Tout autour d'eux, aussi loin que leur vue pouvait s'étendre, une mer,
une mer immense étalait sa nappe liquide, subitement plane et unie comme
un miroir; c'est à peine si le vent qui continuait de souffler, en
ridait légèrement la surface.
En jetant alors un regard sur le sol qui les portait, Fricoulet eut
l'explication de ce balancement que la superficie de l'île neigeuse
rendait pour lui inexplicable...
En une nuit, l'île avait été presque entièrement dévorée par les vagues
acharnées à sa destruction.
L'immense pic couvert de neiges éternelles qui la dominait et lui avait
valu le nom dont l'avaient baptisée les astronomes terrestres, ce pic,
haut de plusieurs kilomètres, s'était effondré dans l'Océan; les bords
de l'île, déchiquetés, effrités, émiettés, s'en étaient allés en
lambeaux, si bien que l'ingénieur et ses compagnons se trouvaient
maintenant emportés sur un îlot d'une superficie d'à peine quelques
cents mètres carrés.
[Illustration]
Seul de tous ses compagnons, Fricoulet avait conservé assez de
sang-froid pour faire cette constatation qu'il conserva par devers lui,
jugeant ses amis assez déprimés déjà, pour qu'il ne cherchât point à
augmenter encore leur désespoir.
Farenheit, cependant, était sorti de son atonie et, s'approchant du
vieux savant, lui demandait, la voix grondante d'une colère
difficilement contenue:
--Eh bien! monsieur Ossipoff, depuis bientôt six mois que vous nous
traînez à votre suite, avec l'espoir de nous mettre dans une situation
inextricable, cette fois vous devez être satisfait,... car du diable si
vous allez pouvoir nous tirer d'ici.
[Illustration]
Le vieillard se contenta de hausser les épaules et ne répondit pas.
--Si encore vous pouviez nous dire où nous sommes, bougonna l'Américain!
mais à voir les regards interrogateurs que vous lancez de tous côtés, il
est facile de deviner qu'à ce point de vue-là, vous êtes aussi ignorant
que nous...
--Dame! ça manque de points de repère, ricana Gontran.
--Peuh!
Et il ajouta:
--Ce n'est point de savoir où nous sommes qui m'intéresse, mais de
savoir où nous allons.
Fricoulet dit alors en s'adressant à l'Américain:
--Sir Jonathan, si ce peut être un adoucissement à votre chagrin que de
connaître la contrée martienne en laquelle la fatalité vous condamne à
terminer une existence consacrée jusqu'à présent au commerce des suifs,
soyez satisfait: nous devons nous trouver, en ce moment, au milieu de
l'Océan Kepler, appelé, par Schiaparelli, mer Erythrée et--voyez si je
précise--dans l'endroit désigné par lui sous le nom de Région de
Pyrrhus.
Séléna qui, avec les rayons du soleil, avait repris son courage et sa
bonne humeur, sortit alors du silence dans lequel elle s'était renfermée
jusque-là.
--Monsieur Fricoulet, demanda-t-elle, vous seriez bien aimable de
résoudre pour moi un problème que je me pose inutilement depuis un quart
d'heure.
--Parlez, mademoiselle; et s'il est en mon pouvoir de répondre, je
répondrai; autrement, je vous renverrai aux lumières de mon ami Gontran.
[Illustration]