SCÈNE II

Appartement du palais ducal, à Milan.

LE DUC et THURIO, PROTÉO _suit derrière_.

LE DUC.--Seigneur Thurio, ne craignez rien, elle viendra à vous aimer

à présent que Valentin est banni de sa vue.

THURIO.--Depuis qu'il est exilé, elle me méprise encore davantage;

elle déteste ma présence et me traite avec tant de dédain que je

désespère de gagner son coeur.

LE DUC.--Cette faible impression de l'amour est comme une figure

tracée sur la glace, qu'une heure de chaleur efface et dissout. Un

peu de temps fondra la glace de son coeur, et l'indigne Valentin

sera oublié. (_Protéo les joint._) Eh bien! seigneur Protéo, votre

compatriote est-il parti suivant mon décret?

PROTÉO.--Il est parti, seigneur.

LE DUC.--Ma fille est bien triste de ce départ.

PROTÉO.--Un peu de temps dissipera son chagrin, seigneur.

LE DUC.--Je le crois, mais le seigneur Thurio ne le pense pas. Protéo,

la bonne opinion que j'ai de vous (car vous m'avez donné quelques

preuves de votre attachement) m'engage de plus en plus à conférer avec

vous.

PROTÉO.--Puisse le moment où vous me trouverez infidèle à vos

intérêts, seigneur, être le dernier de ma vie!

LE DUC.--Vous savez combien je désirerais former une alliance entre le

seigneur Thurio et ma fille.

PROTÉO.--Je le sais, mon seigneur.

LE DUC.--Et je crois bien aussi que vous n'ignorez pas combien elle

résiste à mes volontés.

PROTÉO.--Elle y résistait, mon prince, lorsque Valentin était ici.

LE DUC.--Mais elle persévère encore dans sa perversité. Que

pourrions-nous inventer, pour faire oublier Valentin à cette fille et

lui faire aimer le seigneur Thurio?

PROTÉO.--Le meilleur moyen est d'accuser Valentin d'être infidèle,

lâche et de basse extraction, trois défauts que les dames détestent

mortellement.

LE DUC.--Fort bien, mais elle croira qu'on le calomnie par haine.

PROTÉO.--Oui, si c'était un ennemi de Valentin qui le dit; il faudrait

que cela fût dit, avec des circonstances plausibles, par un homme

qu'elle croirait être son ami.

LE DUC.--Alors il faut vous charger de le calomnier.

PROTÉO.--C'est, mon prince, ce que j'aurais bien de la répugnance à

faire: c'est un vilain rôle pour un gentilhomme, surtout contre son

intime ami.

LE DUC.--Lorsque tous vos éloges ne lui peuvent faire aucun bien, vos

calomnies ne peuvent certainement lui faire aucun tort. Ce rôle alors

devient indifférent, surtout quand votre ami vous prie de le faire.

PROTÉO.--Vous l'emportez, seigneur; elle ne l'aimera pas longtemps, je

vous assure, si je puis y réussir, par tout ce que je pourrai dire

à son désavantage. Mais s'il arrive que j'extirpe son amour pour

Valentin, il ne s'ensuit pas qu'elle aimera le seigneur Thurio.

THURIO.--Aussi, en arrachant cet amour fixé sur Valentin, il faut, de

peur qu'il ne se perde et ne soit bon à personne, faire en sorte de

l'attacher à moi; c'est ce que vous devez faire en me louant autant

que vous le déprécierez.

LE DUC.--Mon cher Protéo, nous pouvons nous fier à vous en cette

affaire, car nous savons, d'après ce que nous a dit Valentin, que vous

êtes déjà un fidèle sujet de l'amour, et en si peu de temps votre âme

ne saurait changer, ni se rendre parjure. Avec cette garantie, nous ne

craignons pas de vous donner accès dans un lieu où vous pouvez

causer longtemps avec Silvie, car elle est chagrine, languissante,

mélancolique, et pour l'amour de votre ami, elle sera bien aise de

vous voir; par vos discours adroits, vous pourrez la consoler et lui

persuader de haïr le jeune Valentin et d'aimer mon ami.

PROTÉO.--Tout ce qu'il me sera possible de faire, je le ferai. Mais

vous, seigneur Thurio, vous n'êtes pas assez pressant. Vous devez

aussi préparer votre glu pour prendre au piège ses désirs par des

sonnets plaintifs dont les rimes composées exprimeraient votre hommage

et vos voeux.

LE DUC.--Oui, la poésie, fille du ciel, a un grand pouvoir.

PROTÉO.--Dites à Silvie que sur l'autel de sa beauté vous sacrifiez

vos larmes, vos soupirs, votre coeur; écrivez jusqu'à ce que votre

encre soit épuisée, et alors que vos larmes remplissent votre

écritoire, tracez quelques lignes de sentiment qui puissent attester

votre sincérité. La lyre d'Orphée était munie de cordes poétiques,

dont la touche d'or pouvait attendrir le fer et les rochers,

apprivoiser les tigres, attirer des profonds abîmes de l'Océan

l'énorme Léviathan et le faire danser sur le sable. Après vos

plaintives élégies, venez pendant la nuit sous les fenêtres de votre

maîtresse; joignez une chanson mélancolique au son des instruments

accompagné de quelque doux concert. Le morne silence de la nuit est

favorable aux douces plaintes des amants malheureux; tout ceci la

touchera, ou rien n'y fera.

LE DUC.--Ces conseils prouvent que vous avez été amoureux.

THURIO.--Et, dès ce soir même, je veux les mettre en pratique. Ainsi,

mon cher Protéo, mon Mentor, allons tout à l'heure à la ville pour

réunir quelques habiles musiciens. J'ai un sonnet qui fera l'affaire

pour commencer à suivre tes bons conseils.

LE DUC.--Allons, messieurs, à l'oeuvre!

PROTÉO.--Nous resterons auprès de vous, mon prince, jusqu'après le

souper, et nous déciderons ensuite la marche à tenir.

LE DUC.--Non, non, mettez-vous de suite à l'oeuvre. Je vous dispense

de me suivre.

(Ils sortent.)

Les Deux Gentilshommes de Vérone · 第 25 / 40 题