SCÈNE VI[39]

[Note 39: Johnson prétend que la division des actes et des scènes est

ici arbitraire et que le second acte doit finir là.]

Appartement du palais du duc de Milan.

PROTÉO _seul_.

PROTÉO.--Si j'abandonne ma Julie, je me parjure; si j'aime la belle

Silvie, je me parjure; si je trahis mon ami, je suis le plus odieux

des parjures, et cependant c'est la même puissance qui m'a arraché

mes premiers serments, qui me pousse à ce triple parjure. L'amour m'a

ordonné de jurer, et maintenant l'amour m'ordonne de me parjurer.--O

toi, ingénieux séducteur! Amour, si tu pèches, enseigne du moins à ton

sujet tenté à t'excuser! D'abord j'adorais une étoile scintillante;

aujourd'hui j'adore un soleil céleste. La réflexion peut rompre des

voeux irréfléchis, et c'est manquer d'esprit que de n'avoir pas assez

de résolution pour vouloir échanger le mauvais contre le bon; fi! fi!

donc! langue insolente, d'appeler mauvaise celle que, par mille et

mille serments, tu as juré sur ton âme de préférer toujours. Je ne

puis cesser d'aimer, et cependant je le fais; mais je cesse d'aimer là

où je devrais aimer; je perds Julie, je perds Valentin, mais si je

les conserve, je me perds moi-même. Et si je les perds, au lieu de

Valentin, je me trouve _moi_, et pour Julie je retrouve Silvie. Je me

suis plus cher à moi-même qu'un ami; car l'amour de soi est toujours

le plus fort: et Silvie (j'en atteste les cieux qui l'ont faite si

belle!) fait paraître Julie noire comme une Éthiopienne. Je veux

oublier que Julie est vivante; en me rappelant que mon amour pour elle

est mort, je regarderai Valentin comme un ennemi, cherchant à acquérir

dans Silvie une amie plus tendre; je ne puis maintenant être fidèle à

moi-même sans user de quelque trahison contre Valentin; il se propose

cette nuit de monter avec une échelle de corde à la fenêtre de la

chambre de la céleste Silvie, et il me met dans sa confidence, moi,

son rival. Je vais sur-le-champ instruire le père de leur feinte et

de leur projet de fuite; dans sa fureur, il exilera Valentin, car

il entend que Thurio épouse sa fille; mais Valentin une fois parti,

j'entraverai promptement, avec quelque ruse adroite, la marche

pesante de l'imbécile Thurio. Amour, prête-moi des ailes pour hâter

l'exécution de mon projet, comme tu m'as prêté de l'esprit pour tramer

ce complot.

(Il sort.)

Les Deux Gentilshommes de Vérone · 第 19 / 40 题