SCÈNE I

Milan. Appartement dans le palais du duc.

VALENTIN et SPEED.

SPEED.--Votre gant, monsieur.

VALENTIN.--Ce n'est pas le mien; j'ai mes gants.

SPEED.--Celui-ci, cependant, pourrait bien être aussi le vôtre,

quoiqu'il n'y en ait qu'un[21].

[Note 21: Il paraît que _on_ et _one_ se prononçaient jadis de même.

Speed joue ici sur ces deux mots.]

VALENTIN.--Laisse-moi le voir; ah! oui, donne, il est à moi! doux

ornement qui pare une main divine!--Ah! Silvie, Silvie!

SPEED.--Madame Silvie! madame Silvie!

VALENTIN.--Eh bien! faquin.

SPEED.--Oh! monsieur, elle n'est pas là pour nous entendre.

VALENTIN.--Qui t'a commandé de l'appeler?

SPEED.--Vous-même, monsieur, ou je ne vous ai pas bien compris.

VALENTIN.--Je vous dis que vous êtes trop empressé.

SPEED.--Et j'ai été grondé hier d'être trop lent.

VALENTIN.--Allons, c'est bien; dis-moi si tu connais madame Silvie!

SPEED.--Celle qu'aime Votre Honneur?

VALENTIN.--Comment sais-tu que je l'aime?

SPEED.--Ma foi! par tous ces signes particuliers: d'abord, vous avez

appris, à l'exemple du seigneur Protéo, à croiser vos bras comme un

homme mécontent, à goûter une chanson d'amour comme un rouge-gorge, à

vous promener seul comme un pestiféré, à soupirer comme un écolier

qui a perdu son _A b c_, à pleurer comme une jeune fille qui vient

d'enterrer sa grand'mère, à jeûner comme un malade qui est à la diète,

à veiller les nuits comme un homme qui craint les voleurs, à parler

d'un ton plaintif comme un mendiant à la Toussaint[22]. Vous aviez

coutume, quand vous vous mettiez à rire, de chanter comme un coq;

quand vous vous promeniez, vous aviez la démarche assurée du lion;

quand vous jeûniez, ce n'était jamais qu'immédiatement après le dîner;

quand vous étiez triste, c'était parce que vous manquiez d'argent; et

à présent votre maîtresse a opéré en vous une si grande métamorphose

que, lorsque je vous regarde, je puis à peine croire que vous soyez

mon maître.

[Note 22: C'est aux approches de l'hiver que les mendiants abondent.]

VALENTIN.--Est-ce qu'on remarque en moi tous ces signes-là?

SPEED.--Hors de vous.

VALENTIN.--Hors de moi? ce n'est pas possible!

SPEED.--Oui, hors de vous. Et rien n'est plus vrai, car _hors vous_

personne ne serait aussi simple. Mais vous êtes si certainement

_hors de vous_[23], grâce à ces folies, que ces folies sont en vous et

brillent au travers de vous-même, comme l'urine dans un vase, de sorte

qu'aucun oeil ne vous peut voir sans faire comme un médecin et deviner

votre maladie.

[Note 23: _Without_ signifie _dehors_ et _sans_, _hors_, _hormis_.]

VALENTIN.--Mais réponds-moi donc; connais-tu madame Silvie?

SPEED.--Celle sur qui vous fixez toujours les yeux au souper?

VALENTIN.--L'as-tu remarqué?--Eh bien! c'est elle-même.

SPEED.--Non, monsieur, je ne la connais pas.

VALENTIN.--Tu as remarqué que j'attachais mes yeux sur elle, et

cependant tu ne la connais pas?

SPEED.--Elle n'est pas disgraciée, seigneur[24]?

[Note 24: _Hard favoured_; le mot _favour_ veut dire _grâce du

visage_.]

VALENTIN.--Non, mon garçon! elle a plus de grâce que de beauté.

SPEED.--Monsieur, je sais bien cela.

VALENTIN.--Que sais-tu?

SPEED.--Qu'elle n'est pas aussi bien dans sa personne que dans vos

bonnes grâces.

VALENTIN.--Je veux dire que sa beauté est exquise, mais que ses grâces

sont infinies.

SPEED.--C'est parce que l'une est peinte et que les autres sont sans

mesure.

VALENTIN.--Que veux-tu dire par _peinte_ et sans mesure[25]?

[Note 25: _Out of count_, hors de compte.]

SPEED.--Vraiment, monsieur, elle s'est tellement peinte pour se rendre

belle, que personne ne se donne la peine de mesurer sa beauté.

VALENTIN.--Et pour qui me prends-tu, moi qui fais grand cas de sa

beauté?

SPEED.--Vous ne l'avez jamais vue depuis qu'elle est enlaidie.

VALENTIN.--Y a-t-il longtemps qu'elle est enlaidie?

SPEED.--Depuis que vous l'aimez.

VALENTIN.--Je l'ai toujours aimée depuis que je l'ai vue, et je la

trouve toujours belle.

SPEED.--Si vous l'aimez, vous ne pouvez pas la voir.

VALENTIN.--Pourquoi?

SPEED.--Parce _que_ l'amour est aveugle. Oh! si vous aviez mes yeux,

ou si les vôtres étaient encore aussi clairvoyants qu'ils l'étaient

lorsque vous reprochiez à Protéo d'aller sans jarretières!

VALENTIN.--Que verrais-je donc?

SPEED.--Votre folie actuelle et son extrême laideur; car Protéo, étant

amoureux, n'y voyait plus pour attacher ses bas; et vous, amoureux à

votre tour, vous n'y voyez pas pour mettre les vôtres.

VALENTIN.--Alors, mon garçon, tu es amoureux aussi, à ce qu'il me

paraît? car hier au matin tu n'as pas pu voir à nettoyer mes souliers.

SPEED.--Cela est vrai, monsieur; j'étais amoureux de mon lit: je vous

remercie de m'avoir secoué pour mon amour; j'en suis devenu plus hardi

à vous tancer sur le vôtre.

VALENTIN.--Enfin je demeure[26] amoureux d'elle.

[Note 26: Opposition entre les verbes _to stand_, rester debout, et

_set_, partir, ou _sit_, s'asseoir.]

SPEED.--Je voudrais que vous _partissiez_, votre amour aurait bientôt

cessé.

VALENTIN.--Hier au soir, elle m'a ordonné d'écrire des vers à

quelqu'un qu'elle aime.

SPEED.--Et vous avez écrit?

VALENTIN.--Oui.

SPEED.--N'avez-vous point écrit un peu de travers?

VALENTIN.--Je m'en suis acquitté de mon mieux. Mais silence, la voici

elle-même.

(Entre Silvie.)

SPEED, _à part_.--O la bonne pièce! ô l'excellente marionnette! Il va

maintenant lui servir d'interprète.

VALENTIN.--Madame et souveraine maîtresse, mille bonjours.

SPEED, _à part_.--Oh! donnez-nous un _bonsoir_, cela vaut un million

de compliments.

SILVIE.--Monsieur Valentin, mon serviteur[27], je vous en souhaite deux

mille.

[Note 27: Au temps de Shakspeare les dames appelaient leurs amants

leurs serviteurs. Nous voyons encore dans _le Devin du village_:

_J'ai perdu mon serviteur_...]

SPEED.--Ce serait à mon maître à lui payer l'intérêt, et c'est elle

qui le lui paye.

VALENTIN.--Comme vous me l'avez ordonné, j'ai écrit votre lettre à cet

heureux ami que vous ne nommez pas; j'aurais eu beaucoup de répugnance

à la continuer, sans mon obéissance envers votre Seigneurie.

SILVIE.--Je vous remercie, mon aimable serviteur; c'est fait

très-habilement.

VALENTIN.--Croyez-moi, madame, cela a été rude, car ne sachant à

qui elle est adressée, j'écrivais à l'aventure, avec beaucoup

d'incertitude.

SILVIE.--Peut-être trouvez-vous que cela vous a donné trop d'embarras?

VALENTIN.--Non, madame; si cela vous est utile, commandez-moi d'en

écrire mille fois davantage; et cependant.....

SILVIE.--Une très-jolie phrase! Bien, je devine le reste; et cependant

je ne le dirai pas..... cependant je ne m'en embarrasse guère... et

cependant reprenez cette lettre... Cependant je vous remercie, ne

voulant plus, monsieur, vous importuner à l'avenir.

SPEED, _à part_.--Oh! cependant vous y reviendrez; et nous entendrons

cependant encore un autre _cependant_.

VALENTIN.--Que veut dire Votre Seigneurie? Cette lettre ne vous plaît

pas?

SILVIE.--Oui, oui, les vers sont très-bien écrits; mais puisque vous

l'avez fait avec répugnance, reprenez-les.--Reprenez-les donc.

VALENTIN.--Madame, ils sont pour vous.

SILVIE.--Oui, oui, vous les avez écrits, monsieur, à ma prière; mais

je n'en veux pas, ils sont pour vous; j'aurais désiré qu'ils fussent

inspirés par un sentiment plus tendre.

VALENTIN.--Si vous le désirez, madame, je vais en recommencer une

autre.

SILVIE.--Et quand elle sera écrite, lisez-la pour l'amour de moi. Si

elle vous plaît, c'est bien; sinon, alors, c'est bien encore.

VALENTIN.--Si elle me plaît, madame! Quoi donc?

SILVIE.--Oui, si elle vous plaît, gardez-la pour votre peine, et

bonjour, mon serviteur.

(Elle sort.)

SPEED.--O finesse inaperçue, inexplicable, invisible comme le nez

au milieu du visage ou une girouette sur la pointe d'un clocher. Mon

maître lui fait la cour, et elle a enseigné à son amant, qui était son

écolier, le moyen de devenir son professeur. O l'excellente ruse! en

imagina-t-on jamais une plus adroite? Comment! choisir mon maître pour

secrétaire, pour s'écrire la lettre à lui-même!

VALENTIN.--Eh bien! faquin, sur quoi raisonnes-tu là tout seul?

SPEED.--Moi, monsieur, je faisais des rimes. C'est vous qui avez la

raison.

VALENTIN.--De faire quoi?

SPEED.--De servir d'interprète à madame Silvie.

VALENTIN.--Pour qui?

SPEED.--Pour vous-même. Comment! elle vous fait la cour par figure?

VALENTIN.--Quelle figure?

SPEED.--Par une lettre, veux-je dire.

VALENTIN.--Mais elle ne m'a point écrit.

SPEED.--A quoi bon vous écrire, puisqu'elle vous a fait écrire à

vous-même? Comment! vous ne vous apercevez pas de l'artifice?

VALENTIN.--Non, crois-moi.

SPEED.--Non certainement, en vous croyant, monsieur; mais vous n'avez

donc pas remarqué ses instances[28]?

[Note 28: _Her earnest_, son air sérieux, ses instances, et aussi _ses

arrhes_. Speed ne laisse pas échapper une seule occasion de faire un

jeu de mots.]

VALENTIN.--Elle ne m'a rien donné qu'un reproche.

SPEED.--Mais elle vous a donné une lettre?

VALENTIN.--C'est la lettre que j'ai écrite à son ami.

SPEED.--Cette lettre, elle l'a remise; et voilà qui explique tout.

VALENTIN.--Je voudrais bien qu'il n'y eût rien de pire.

SPEED.--Je vous garantis que c'est comme je vous le dis: _car vous

lui avez souvent écrit, et elle, par modestie ou faute d'un moment de

loisir, elle n'a pu vous répondre, peut-être aussi elle a craint qu'un

messager ne trahit le secret de son coeur, et voilà pourquoi elle a

voulu que son amant lui-même écrivit à son amant_. Tout ce que je vous

dis est vrai à la lettre.--Mais à quoi rêvez-vous là, monsieur? voici

l'heure de dîner.

VALENTIN.--J'ai dîné.

SPEED.--Fort bien; mais écoutez-moi, monsieur: quoique l'Amour, ce

caméléon[29], puisse vivre d'air, je suis un de ceux qui se nourrissent

de mets solides, et je voudrais bien avoir à manger. Ah! ne soyez pas

comme votre maîtresse; laissez-vous émouvoir, laissez-vous émouvoir.

(Ils sortent.)

[Note 29: On a cru longtemps que le caméléon se nourrissait d'air.]

Les Deux Gentilshommes de Vérone · 第 14 / 40 题