ANTONIO.--Dites-moi, Panthino, quel est le grave discours que mon
frère vous tenait dans le cloître?
PANTHINO.--Il parlait de son neveu Protéo, de votre fils.
ANTONIO.--Et qu'en a-t-il dit?
PANTHINO.--Il s'étonne que Votre Seigneurie souffre qu'il passe ici
sa jeunesse, tandis que tant d'autres pères, de moindre distinction,
envoient voyager leurs fils pour chercher de l'avancement, les uns à
la guerre pour y tenter fortune, les autres à la découverte des
îles lointaines[19], d'autres pour s'instruire dans les universités
savantes. Il dit que votre fils Protéo était propre à réussir dans
la plupart de ces exercices, et même dans tous; et il me conjurait de
vous importuner de ne plus lui laisser perdre son temps au logis, car
ce serait un grand inconvénient pour lui, dans un âge avancé, de ne
pas avoir voyagé dans sa jeunesse.
[Note 19: Les fils de bonne maison voyageaient fréquemment du temps
de Shakspeare, qui regardait les voyages comme propres à former le
caractère et les idées.]
ANTONIO.--Tu n'as pas grand besoin de m'importuner pour cela; il y a
plus d'un mois que j'y rêve. J'ai bien remarqué la perte de son temps,
et comment, sans l'étude et la connaissance du monde, il ne peut
jamais devenir un homme parfait. L'expérience s'acquiert par
l'application et se perfectionne pas le cours rapide du temps. Dis-moi
donc où il serait le plus à propos de l'envoyer.
PANTHINO.--Je pense que Votre Seigneurie n'ignore pas que son ami, le
jeune Valentin, est attaché à la cour royale de l'empereur[20].
[Note 20: Les empereurs tenaient quelquefois leur cour à Milan; mais, à
peine le poëte nous y aura-t-il conduits qu'il nous introduira, on ne
sait par quel caprice, à la cour du duc.]
ANTONIO.--Je le sais.
PANTHINO.--Il serait bon, ce me semble, d'y envoyer aussi votre fils;
là il pourra s'exercer dans les joutes et les tournois, entendre un
beau langage, converser avec des hommes d'un sang illustre, et se
former à tous les exercices dignes de sa jeunesse et de la noblesse de
sa naissance.
ANTONIO.--J'aime tes avis, tu m'as très-bien conseillé; et, pour
montrer combien j'approuve ton projet, je veux que sur-le-champ il
soit exécuté, et que mon fils parte le plus tôt possible pour la cour
de l'empereur.
PANTHINO.--Demain, si cela vous convient, il peut accompagner Alphonse
et quelques autres gentilshommes de bonne réputation, qui vont saluer
l'empereur et lui offrir leurs services.
ANTONIO.--Bonne compagnie; demain Protéo partira avec eux; et, puisque
le voici fort à propos, je vais lui déclarer net ma résolution.
(Entre Protéo.)
PROTÉO, _à l'écart._--O douce amie! douces lignes! douce existence!
Voilà sa main! l'interprète de son coeur! Voici ses serments d'amour,
et le gage de son honneur. Ah! si nos pères pouvaient approuver nos
amours, et sceller par leur consentement notre bonheur. O céleste
Julie!
ANTONIO.--Comment! Quelle est donc cette lettre que vous lisez là?
PROTÉO.--Sous le bon plaisir de Votre Seigneurie, ce sont deux mots
d'amitié que m'envoie Valentin, et qui m'ont été remis par un ami qui
arrive de Milan.
ANTONIO.--Prêtez-moi cette lettre, que je voie les nouvelles.
PROTÉO.--Il n'y a aucune nouvelle, seigneur; il m'écrit seulement
combien la vie qu'il mène est heureuse, combien il est aimé par
l'empereur; il me souhaite avec lui pour partager son bonheur.
ANTONIO.--Et que pensez-vous de son désir?
PROTÉO.--Je pense, seigneur, comme un fils obéissant qui dépend de son
père, et non des voeux de l'amitié.
ANTONIO.--Ma volonté s'accorde parfaitement avec son désir; n'allez
pas hésiter sur un parti que je vous propose si brusquement; car
ce que je veux, je le veux, et tout finit là. Je suis décidé à vous
envoyer passer quelque temps, avec Valentin, à la cour de l'empereur.
Vous recevrez de moi une pension semblable à celle que sa famille lui
donne pour sa subsistance. Soyez prêt à partir dès demain: point de
prétextes. Je le veux absolument.
PROTÉO.--Mais, seigneur, je ne puis pas sitôt être pourvu de tout; je
vous conjure de m'accorder un jour ou deux.
ANTONIO.--Vois-tu, tout ce dont tu auras besoin, on te l'enverra
quand tu seras parti; plus de retard; il faut partir demain. Suis-moi,
Panthino; tu vas t'occuper de hâter ses préparatifs.
(Antonio et Panthino sortent.)
PROTÉO, _seul_.--Ainsi j'ai évité le feu dans la crainte de me brûler,
et je me suis jeté dans la mer où je me suis noyé. Je craignais
de montrer à mon père la lettre de Julie, de peur qu'il n'eût des
objections à mon amour; et c'est de mon excuse même qu'il se prévaut
contre mon amour. Oh! que le printemps de l'amour ressemble bien à
l'éclat incertain d'un jour d'avril, qui tantôt montre toute la beauté
du soleil, et qu'à chaque instant un nuage vient obscurcir!
(Panthino revient.)
PANTHINO.--Seigneur Protéo, votre père vous demande. Il est
très-pressé: ainsi, je vous prie, allez vite.
PROTÉO.--Quoi, j'en suis là! Mon coeur y consent, et mille fois
cependant il me dit _non_.
(Ils sortent.)