Cette pièce, une des moins remarquables de Shakspeare, ressemble à
beaucoup d'égards à un roman dialogué: cette idée se fortifie quand
on lit, dans la _Diane_ de Montemayor, la nouvelle où le poëte a sans
doute puisé sa comédie: soit que la _Diane_ lui eût été connue dans
une traduction, soit qu'un romancier anglais l'eût imitée ou refondue
dans un autre ouvrage.
Dans l'épisode de la _Diane_, nous voyons une bergère-amazone sauver
trois nymphes de la violence de trois hommes sauvages, et leur
raconter ensuite, sur la rive d'une _onde au doux murmure_, comment
elle a été la victime des persécutions de Vénus, à qui sa mère, dans
une discussion mythologique, avait eu l'indiscrétion de préférer
Pallas.
La belle Félismena reçoit un billet de don Félix, qu'elle lit après
avoir bien grondé sa suivante, qui a eu l'audace de le lui remettre.
Elle aime don Félix et se hâte de lui en faire l'aveu; mais le père du
jeune homme s'oppose à leur mariage et envoie son fils dans une cour
étrangère, pour lui faire oublier l'engagement qu'il n'approuve pas.
Félismena ne peut vivre en son absence; elle se procure des habits de
page et va retrouver son amant; mais déjà don Félix en aime une autre,
et Félismena, qui passe à son service à la faveur de son déguisement,
devient le porteur de ses billets doux. Célie, sa rivale, se prend
tout à coup d'une tendre passion pour le page prétendu, et don Félix
ne reçoit plus de réponses favorables de sa belle que quand Félismena
est son messager. Cependant ce cavalier se désole des rigueurs de
Célie: son désespoir devient si grand que Félismena, craignant pour la
vie de celui qu'elle aime, se jette aux genoux de sa rivale, qui
croit que le page va l'implorer pour lui-même. Furieuse de l'entendre
solliciter pour son maître, elle ne peut supporter la vie et meurt de
douleur.
Don Félix, à cette nouvelle, part sans dire à personne où il va, et la
fidèle Félismena court le monde à sa recherche.
Voilà une partie des circonstances que Shakspeare a évidemment
empruntées pour les deux Véronais, mais il a su en ajouter d'autres;
et le personnage comique de Launce est une idée originale qui
n'appartient qu'à lui. Chaque fois que Launce paraît avec son chien,
on est d'abord forcé de rire, quitte à blâmer ensuite la trivialité de
quelques plaisanteries. Ces scènes sentent un peu la farce, mais elles
sont marquées au coin de l'originalité.
Speed, l'autre valet, est totalement éclipsé par Launce; cependant il
prouve à son maître, d'une manière piquante, qu'il est amoureux.
La coquetterie de Julie, quand elle reçoit la lettre de Protéo, est
aussi une idée des plus gracieuses; mais, en général, comme Jonson le
fait observer, on trouve dans cette pièce un singulier mélange
d'art et de négligence qui a fait douter qu'elle fût réellement de
Shakspeare. On doit peu s'arrêter à la critique de l'unité de lieu,
qui n'a jamais été aussi ouvertement violée par le poëte; mais
l'inconséquence du caractère de Protéo est bien plus impardonnable que
toutes les fautes contre la géographie et les lois d'Aristote.
La versification des _Deux Gentilshommes de Vérone_ est presque
toujours excellente, et on y trouve une foule de détails qu'embellit
la poésie la plus riche.
Malone place la composition de cette pièce dans l'année 1596. Elle
appartient visiblement à la jeunesse de l'auteur.
LES
DEUX GENTILSHOMMES
DE VÉRONE