--Comment, _et moi?_ Pourquoi _et moi?_ fit-elle, assez émue...
Croyez-vous qu'il y ait un rapprochement quelconque à faire entre...
entre les imaginations de là-haut... et ce qui s'est passé ici?
--Enfin il n'a pas renouvelé sa tentative?
Elle sembla hésiter une seconde et puis:
--Non... je me suis arrangée pour cela!...
--Au fait, je dois constater que le marquis s'est toujours montré
devant moi d'une correction parfaite à votre égard!... On dirait qu'il
n'ose pas vous regarder, même quand il vous parle.
--Sans doute est-il un peu honteux, expliqua-t-elle avec simplicité, de
s'être laissé aller à... à ce que nous pouvons appeler la violence
de son tempérament... C'est vrai que, dans ces moments-là, il n'était
pas beau à voir... On n'aurait su dire s'il voulait m'embrasser ou me
mordre!...
--Ou vous mordre? répétai-je en la regardant...
--Oh! mais attention! fit-elle en me souriant... c'est une façon de
parler... je ne crois pas aux vampires, moi!... mais tout de même, il
m'a fait peur!...
--C'est extraordinaire que vous soyez restée ici, Christine!
--Je vous ai déjà expliqué pourquoi, monsieur Bénédict Masson!...
Elle me jeta cette réplique comme si je l'avais outragée...
Ce fut elle qui rompit le silence pénible qui avait suivi...
--Dites-moi, mon ami, c'est vrai que vous avez une charmante maison de
campagne?
Je m'attendais si peu à cette question que j'en fus tout bouleversé...
--Pourquoi, pourquoi me demandez-vous cela?
Elle me considéra avec un étonnement profond:
--Mais... qu'est-ce qui vous trouble ainsi?... Ma question n'a rien que
de très naturel...
--Pourquoi me parlez-vous de ma maison de campagne?...
--Mon Dieu, si j'avais su... vous voilà tout pâle!... C'est le marquis
qui m'a dit: «M. Bénédict Masson a une charmante maison de
campagne... je m'étonne qu'il ne vous y ait pas encore invitée!...»
--Comment sait-il que j'ai une «charmante» maison de campagne?
Christine! Christine!... ma maison de campagne n'est pas charmante,
c'est la plus triste, la plus mélancolique demeure que l'on puisse
rencontrer entre la lisière d'un bois et un étang noir, limoneux, aux
eaux de plomb!... Christine, je ne vous y inviterai jamais!... _et n'y
venez jamais!_...
Elle était de plus en plus stupéfaite:
--Quel drôle de garçon vous faites! finit-elle par dire... Si je
m'attendais à cette... véhémence!... bien, bien, mon ami, je
n'insiste pas...
--Le marquis ne vous a pas dit comment il savait?
--Mais si... Il a eu, un moment, l'intention d'acheter d'immenses
terrains du côté de Corbillères-les-Eaux... C'est bien par là,
n'est-ce pas?
--Oui... moi, je suis sur l'étang... tout au bord de l'étang... de
l'étang noir!...
--Eh bien! le marquis, qui a visité le pays et qui a dû se renseigner
sur les propriétaires des terrains qu'il voulait acheter pour les
réunir en une seule propriété... le marquis trouva votre villa
charmante, voilà tout.
J'étais tellement agité que j'allai à la fenêtre que j'ouvris...
j'avais besoin de respirer... j'essayai de reprendre mon calme... Je
m'en voulais mortellement ne n'avoir pas su me contenir...
À ce moment, dans le carré de lumière qui s'allongeait devant moi,
sur la pelouse, une forme blanche glissa, légère et silencieuse comme
un fantôme.
Je n'eus que le temps de me précipiter à la porte qui était restée
ouverte sur le jardin pour recevoir dans les bras cette pauvre chose
agonisante, et qui déjà ne pesait pas plus qu'une ombre... Son souffle
expirait sur ses lèvres exsangues; l'ovale de son visage s'était
allongé en une ligne plus idéale encore, la mort semblait déjà fixer
cette fragile image pour l'éternité et la lueur qui errait au fond de
ses orbites creusées comme deux abîmes n'appartenait plus aux feux de
ce monde...
C'est en regardant des choses que nous ne pouvions pas voir, nous autres
qui n'étions point comme elle sur la frontière du néant, qu'elle nous
dit à tous deux (car Christine, elle aussi, s'était précipitée):
--Eh bien! _êtes-vous convaincus, cette fois. Ils ne m'ont laissé que
l'âme!_...
Nous la déposâmes dans un fauteuil avec d'infinies précautions; sa
tête renversée sur le dossier était belle comme un marbre sur une
tombe, elle semblait considérer une dernière fois (et cette fois sans
épouvante, car elle espérait lui échapper en franchissant les portes
de la mort) le _monstre en quatre images_ qui, du haut du mur, lui
adressait sans se lasser son redoutable sourire:
--Vous avez vu aujourd'hui, fit-elle avec effort, sa cinquième figure
au moment où il va boire ma vie!... Dites-moi s'il ne vous a pas
épouvantés!... Et maintenant il est parti... il est parti avec tout
mon sang... et je vais mourir, _car je n'ai plus peur de la mort!_
»Oui, je me suis entendue avec Sangor, qui fait tout ce que l'on veut,
pourvu que ce ne soit pas défendu par sa religion... quand je serai
morte, il viendra, dans ma tombe, me couper la tête, et ainsi, il n'y
aura pas de danger que je revienne, comme le monstre, boire le sang des
vivants...
»Les vivants peuvent être tranquilles, bien tranquilles!
»C'est un fait!... C'est la seule manière qu'il a de me sauver de la
vie et de la mort...
»Oh! je suis bien heureuse! je suis sûre de Sangor! il me coupera la
tête comme c'est ordonné dans le livre _contre la résurrection!_...
»Monsieur Bénédict Masson, vous avez lu mes livres!... Alors, vous
savez bien qu'il faudra qu'on me coupe la tête!...
»Je suis sûre de Sangor... je lui ai donné un collier de perles
magnifique!...»
Elle prononçait ces bouts de phrase comme si elle allait mourir après
chaque mot...
Et moi, j'aurais bien voulu lui poser une question pendant qu'il en
était temps _encore_...
Je profitai d'un moment où elle se tut, la tête renversée, les
paupières lourdes, la gorge tendue comme si elle s'offrait déjà au
couteau de Sangor...
Je dis:
--Le marquis nous a conté que vous preniez l'air à la fenêtre du
boudoir et que vous veniez de vous piquer le bras aux épines du rosier
qui monte contre le mur... et que c'est alors que vous avez poussé ce
grand cri...
Les paupières se relevèrent pour laisser passer une petite flamme qui,
presque aussitôt, s'éteignit entre les cils rapprochés.
--Je ne me suis point piquée au rosier, on ne crie point à la mort
quand on se pique à un rosier... j'ai crié quand il m'a _mordue!_...»
--Il était avec vous dans le boudoir?
--Mais non!...
--Alors il était dans le jardin?
--Mais non!... je ne sais pas où il était!...
--Comment! il n'était pas avec vous et il vous a mordue?
--Certes!... Il mord comme il veut! quand il veut! C'est en vain que je
m'entoure de fourrures!
--Mais, enfin, _il ne mord pas à distance?_
--Si!...
Il n'y avait plus rien à dire... L'affaire était jugée...
Nous étions là tous les trois, accablés sous des idées différentes,
quand Sangor parut.
Il emporta dans ses bras puissants la malheureuse dont la tête roula
sur son épaule, sa tête que je voyais déjà détachée du tronc, dans
un rêve d'horreur et de folie...
Du reste, tout ne m'apparaît plus que sous ces affreuses couleurs... Et
il n'est pas jusqu'au regard de Christine que je ne trouve un peu
trouble, quand, restés seuls, je lui demande encore: «Eh bien!... que
dites-vous de tout cela?...»
Chose singulière, c'est la première fois que je ne lui entends pas
dire en parlant de la marquise: «Elle est folle!»