Histoire de la Semaine.
La France, cette fois, n'a rien à envier aux pays étrangers, partout le
même calme plat, la même absence d'événements; et les journaux du dehors
ne nous ont apporté sur la Grèce, l'Amérique, l'Angleterre et l'Irlande,
que des nouvelles insignifiantes et la paraphrase des faits que nous
avons déjà enregistrés.
Chez nous, ou s'est à peine occupé du passage du porte-feuille de M.
Teste aux mains de M. Dumon. Ce changement n'a ému que les compagnies
qui s'organisent pour obtenir des concessions de chemins de fer; mais à
la Chambre, dans les causeries qui, en attendant l'ouverture, se
tiennent à la Bibliothèque, on n'y a vu aucune modification probable
dans l'esprit du cabinet, et ce changement a été envisagé comme la
substitution pure et simple d'un orateur un peu froid, mais élégant,
clair et abondant, à un avocat qui n'avait pas l'oreille de la Chambre,
et pour lequel la tribune et le scrutin avaient souvent des rigueurs. M.
Teste pourra être mieux placé à la Cour de cassation, où il entre comme
président de chambre. Nommé en même temps à la Chambre des Pairs, il
trouvera au Luxembourg une tribune qui voit rarement des flots agités
couvrir de leur bruit la voix qui cherche à s'y faire entendre. C'est
une double retraite. La dernière a suffi seule à l'ambition timide de M.
Hippolyte Passy. Une reine d'Espagne, la seconde femme de Philippe V,
voulut, à son arrivée dans la Péninsule, se défaire de la princesse des
Ursins qui remplissait, à la cour de Madrid, les fonctions de
_camerera-mayor_. Au moment même où, pour la première lois, la princesse
se présentait devant elle; au moment où elle ouvrait la bouche pour
saluer et complimenter la reine, Elisabeth Farnèse l'accueillit par ces
foudroyantes paroles: «Vous m'avez manqué de respect!» Vainement la
princesse voulut-elle se justifier: la reine la chassa de sa présence,
et donna l'ordre de la conduire immédiatement hors du royaume. C'était
au mois de décembre et parmi froid rigoureux. Madame des Ursins, en habit
de cour, sans femmes, sans suite, sans vêtements, sans provisions, fut
jetée dans un carrosse escorté de gardes, et conduite ainsi, sans repos,
jusqu'à la frontière. Voilà ce qu'on lit dans Saint-Simon et dans
Ducros, et ce qui prouve qu'il n'y a de nouveau en Espagne comme
ailleurs que ce qui a vieilli--Quoi qu'il en soit, les interminables
débats de la Chambre des Députés se continuent, et les orateurs des deux
partis font des discours qui enjambent suivent d'une séance sur l'autre.
La commission chargée de faire un rapport sur la proposition de mise en
accusation du ministre destitué, est composée, en grande majorité, de
députés favorables à celui-ci. Le parti contraire en est aux démentis et
aux provocations de duel entre les siens. L'ancien ministre Serrano, qui
avait d'abord abandonné M. Olozaga, vient d'accuser, en présence, de la
Chambre, M. Gonzalès Bravo de mensonge. Les chefs du parti qui se dit
modéré se sont mis en mouvement pour empêcher cette scène d'avoir des
suites sanglantes et pour étouffer l'affaire.--Les cortès ont expédié à
Paris MM. Dohozo et Ros de Olano, pour prier la reine Christine de
rentrer à Madrid, et pour lui rendre la tutelle de la princesse Louise
Ferdinande, sa seconde fille, dont elle a été dépouillée en 1811. C'est
une double réparation que son parti triomphant offre à l'ex-régente.--Il
en est une qui a été résolue également, et qui ne peut manquer de
produire beaucoup d'effet en Catalogne. Le trop célèbre baron de Meer,
que ses actes de cruauté avaient fait regarder comme mis au ban de tous
les partis, vient d'être nommé de nouveau capitaine-général de la
Catalogne. Il est peu probable que cette nouvelle détermine Ametter à
rendre à discrétion la forteresse de Figuières, devant laquelle la lutte
est plus acharnée que jamais, Prim lui-même trouvera le choix au moins
singulier; quant à la population de Barcelone, il n'est pas de nature à
la rallier par l'affection quand elle vient d'être soumise par les
armes.
Le Parlement anglais s'assemblera le 1er février prochain pour
l'expédition des affaires. Le ministère pourra entrevoir à cette époque
la tournure que devra prendre définitivement le procès d'O'Connel et de
ses coaccusés, qui commencera toujours le 1er janvier et durera un fort
longtemps.--M. le duc de Lévis, attaché à la personne de M. le duc de
Bordeaux, a écrit de Londres, à la _Gazette de France_, pour démentir le
bruit mis par elle en circulation, que le cabinet de Saint-James avait
fait signifier au prince voyageur une invitation de départ.
Des nouvelles de Mossoul, transmises par des lettres de Constantinople,
du 22 novembre, annoncent un nouveau massacre des Nestoriens chrétiens
par les Turcs. Plus de deux cents de ces malheureux ont été tués.--Les
feuilles allemandes annoncent que la fameuse affaire du coup de feu,
réel ou prétendu, de Posen, qui aurait été tiré sur une voiture de
l'empereur de Russie ou plutôt de la suite de ce monarque, peut être
considérée comme entièrement abandonnée. Le directeur de la police, M.
Duncker, qui s'était rendu sur les lieux pour diriger l'enquête et
l'instruction s'il y avait lieu, est rentré à Berlin.--Quant aux
journaux belges, ils nous apprennent que le prince royal, duc de
Brabant, qui aura neuf ans accomplis le 9 avril prochain, fera, dans le
courant de cette année, sa première communion et sera promu au grade de
colonel. C'est, comme on le voit, un enfant précoce. Puisse-t-il
néanmoins vivre longtemps!
Une vie accidentée et remplie est celle du comte de Nassau, ex-roi de
Hollande, qui vient de mourir à Berlin d'une attaque d'apoplexie
foudroyante. Guillaume-Frédéric, qui régna sous le titre de Guillaume
Ier, était né à La Haye le 21 août 1772, et avait ainsi atteint sa
soixante-onzième année. Il était fils de Guillaume V, prince
d'Orange-Nassau, stathouder héréditaire, et d'une princesse de Prusse. A
l'époque de la Révolution de France, des patriotes hollandais,
mécontents des empiètements successifs du stathouder sur les anciennes
libertés bataves, qui s'étaient réfugiés à Paris, firent entendre leurs
doléances, et fournirent à la Convention nationale une occasion de
déclarer la guerre au stathouder. Bientôt après Dumouriez avait établi
son quartier général dans le Brabant. Dans la lutte de résistance,
Guillaume déploya un courage personnel, un talent militaire, une
aptitude stratégique, qui furent remarqués. Après des chances diverses,
il fut obligé de fuir devant Pichegru et de s'embarquer avec son père à
Scheveningue, le 18 janvier 1795, poursuivi par la population que le
drapeau tricolore et les mots _liberté_ et _égalité_ avaient électrisée.
Il fit, pour rentrer en Hollande, plusieurs vaines tentatives, promena
son exil en Angleterre, puis en Prusse, où il perdit son père en 1806.
Napoléon lui fit offrir d'entrer dans la confédération du Rhin; il
refusa, et vit confisquer sa souveraineté. Il prit du service dans les
armées alliées, se vit confier le commandement d'une division, fut fait
prisonnier après la bataille d'Iéna, puis, remis en liberté, alla
modestement vivre à Berlin. Les grandes guerres qui suivirent
réveillèrent son ardeur; il assistait comme volontaire à la bataille de
Wagram. Plus tard, après celle de Leipsick, des symptômes de
mécontentement s'étant manifestés en Hollande contre l'ordre nouveau et
ayant fini par amener une insurrection, le 29 novembre 1813, Guillaume
vint aborder dans ce même port de Scheveningue, témoin de sa fuite
dix-neuf années auparavant. Les huées s'étaient changées en cris
d'allégresse que rendait plus vive encore la promesse d'une
constitution. Enfin le congrès de Vienne décréta l'adjonction de la
Belgique à la Hollande, et, le 16 mars 1815. Guillaume fut proclamé roi
des Pays-Bas. Pendant les quinze premières années de son règne il ne sut
rien faire pour rendre ultime l'union officielle des deux États. La
commotion de 1830 amena leur déchirement, et de cette époque à 1838,
Guillaume s'obstina et épuisa les finances de la Hollande à vouloir
reconquérir les provinces qui s'étaient formées en royaume de Belgique.
Pour qui a observé ce caractère opiniâtre jusqu'à un entêtement presque
invincible, il est aisé de, comprendre tout ce qu'il dut souffrir quand
il lui fallut se soumettre enfin à la décision de la majorité de la
conférence de Londres. Cette nécessité, la perte qu'il avait faite, en
1837 de la reine, à laquelle il était fort attaché, les désagréments que
lui attira un second mariage qu'il contracta avec une comtesse belge et
catholique, madame d'Oultremont, alliance qui blessait toutes les
susceptibilités néerlandaises; le désordre financier; l'irritation des
États-Généraux, la demande d'une révision, dans le sens libéral, de la
loi fondamentale, tout l'amena à prendre une détermination qui causa
néanmoins une grande surprise: il abdiqua. L'irritation des Hollandais
survécut à son règne, et force lui fut de renoncer au séjour de sa
patrie pour celui de Berlin. Mais la Hollande lui était néanmoins
toujours chère, il s'efforça de reconquérir la popularité qu'il avait
perdue par la fondation de nombreux établissements de bienfaisance dotés
par lui, d'églises et d'écoles destinées au culte protestant; et en
dernier lieu, huit jours avant sa mort, il avait offert de venir au
secours du trésor néerlandais obéré, en abandonnant des créances jusqu'à
concurrence de 4 à 5 millions de florins, et en s'intéressant pour 10
millions dans un emprunt à conclure. Une des conditions principales
qu'il y mettait, c'était son exemption d'impôts pendant sa vie.
L'événement est venu prouver, mais un peu trop tôt, que le marché aurait
été bon à conclure. Financier fort, habile, Guillaume avait su rétablir
sa fortune particulière, fortement entamée par les événements
politiques; il avait la passion des grandes conceptions industrielles et
commerciales. Il laisse, dit-on, 177 millions de florins (le florin vaut
2 fr. 16 centimes). Cinq à six millions formeront, avec une grande
propriété foncière, le douaire de sa veuve; le, surplus sera partagé en
deux moitiés, dont l'une revient, au roi actuel de Hollande, et dont
l'autre échoit au prince Frédéric et à la princesse Marianne, femme du
prince Albert de Prusse, fille de Guillaume, dont les malheurs
domestiques n'ont pas été un des chagrins les moins cuisante qui aient
attristé les dernières années de la vie du comte de Nassau.
Des lettres de Mayence et la _Gazette de Cologne_ annoncent que M. de
Haber, à l'occasion duquel eut lieu un duel qui a eu tant de
retentissement, entre M. le baron de Goeler et M. de Verefkin, qui y
succombèrent, vient d'être amené lui-même à se battre avec un ami du
baron de Goder, M. Sarachaga. La seconde rencontre a eu une fin
sanglante comme la première. Après quatre coups de pistolet tirés de
part et d'autre, M. Sarachaga est tombé mort, frappé d'une balle dans la
poitrine. Un préjugé religieux a donné naissance à toute cette affaire,
à laquelle un double duel est venu prêter un épouvantable éclat. Y
a-t-il donc en Allemagne des gens qui veuillent faire revivre les temps
barbares?
C'est toujours en Suède qu'il faut revenir quand on veut trouver des
juges ingénieux et une justice originale. Nous parlions il y a quelque
temps d'un apothicaire de Stockholm, judiciairement autorisé à fabriquer
du vin de Champagne. Aujourd'hui voici un marchand d'eau-de-vie que le
tribunal de la même ville déclare le père Mathews de la Suède, parce
qu'il a le soin de mettre de l'eau dans la liqueur qu'il débite. Le
parquet s'était avisé de le poursuivre: mais le prévenu a plaidé, et les
juges ont proclamé que, «dans l'état actuel des choses du peuple, c'est
lui faire un grand bien que de le priver des occasions de s'enivrer.»
Combien, à ce prix, Herey renferme de bienfaiteurs de l'humanité, sans
s'en douter!--Toutefois nous trouvons infiniment plus innocente la
manière dont un honnête Américain vient de faire fortune. Nous laissons
parler les journaux des États-Unis: «Un nommé Dominique Von Malden,
d'Halifax (Nouvelle-Écosse), reçut dernièrement l'avis qu'il héritait de
170,000 livres sterl. de revenu par an, d'un de ses parents mort en
Europe. M. Von Malden est ouvrier; lorsqu'il reçut cette heureuse
nouvelle, il était occupé à jeter, avec une pelle, une voiture de
houille dans sa cave.» C'est un exercice que nous ne saurions trop
recommander à ceux de nos lecteurs qui peuvent tenir à faire une grande
fortune.
En faisant quelques réparations dans une des caves de l'Hôtel-de-Ville
de Bourg, on a trouvé quatre pierres qui ont bien leur valeur
_historique_. Ces pierres viennent d'un petit monument élevé après la
mort de Marat, et en son honneur, sur la place d'armes et en face de la
porte principale de l'église Notre-Dame. L'une du ces pierres porte ces
mots graves en lettres d'or: _Ici les sans-culottes ont rendu justice
aux vertus de Marat_. Les autres pierres portent les inscriptions
suivantes; _A Marat, l'ami du peuple. Les vertus chéries des
républicains sont la probité, la justice et l'humanité.--Marat, l'ami du
peuple, assassiné par les ennemis du peuple_. Quand arrivèrent les jours
de réaction, cette pyramide fut démolie et transportée sur la place de
la Grenette; plus tard on se servit de ses débris pour élever, mais sur
de plus grandes proportions, la pyramide consacrée à Joubert, que l'on
voit encore sur la place de ce nom.
--Au-dessus de l'entablement de l'Hôtel de Cluny, du côté de la cour,
est une balustrade en pierre, ciselée avec une délicatesse et un fini
d'exécution admirables. Cette balustrade était plâtrée. Les ouvriers
sont occupés à détruire cet horrible empâtement, et à mettre à jour
cette espèce de bande de dentelle en pierre. Lorsque l'hôtel Cluny aura
été restauré, ce sera un bel édifice historique. Il ne nous reste plus
du Moyen-Age à Paris que trois hôtels: l'hôtel de Sens, l'hôtel Soubise
et l'hôtel Cluny.--Tous les journaux ont annoncé que M. Fontaine,
architecte de la Liste civile, traversant, un de ces derniers jours, la
cour du Louvre pour se rendre de l'hôtel d'Angevillers aux Tuileries, a
mis le pied dans un des nombreux trous que présente le pavé de cette
cour, et est tombé sur le côté. Ce qu'ils n'ont pas ajouté, c'est que M.
Fontaine, qui avait su précédemment éviter les trous du pavé de M. de
Rambuteau, a dit en se relevant; «Ou n'est jamais trahi que par les
siens.»
[Illustration: Cours de M. Raoul-Rochette, ouvert le 19 décembre, à la
Bibliothèque Royale.]
M. Raoul Rochette a ouvert à la Bibliothèque du roi, mardi dernier, son
cours d'archéologie. Les rangs de l'auditoire étaient serrés, et de
nombreux applaudissements se sont fait entendre à la fin de cette
première leçon; nous disons à la lin, car les usages des auditeurs des
cours du la bibliothèque sont aussi différents des usages du Collège de
France ou de la Faculté, que les lieux qui les reçoivent les uns et les
autres sont dissemblables. Que M. Saint-Marc Girardin ou que M. Ouinet
traverse la salle pour monter à sa chaire, l'auditoire rangé dans
l'amphithéâtre salue son entrée par des bravos. A la Bibliothèque, pas
d'amphithéâtre pour l'auditoire, une porte secrète, et pas de bravos
pour le professeur. Mais si cette disposition ne porte pas tout d'abord
à un enthousiasme de parterre, elle n'interdit nullement une approbation
sentie, et M. Raoul Rochette l'a éprouvé mardi, à la fin de sa leçon.
Sans son cours, il doit faire connaître les phases diverses de
l'archéologie grecque. Il a très-nettement posé, dans cette première
leçon, les divisions qu'il croit devoir établir et qu'il se propose de
suivre. Par l'archéologie grecque, on est convenu d'entendre toutes les
oeuvres que l'art grec a enfantées, non-seulement dans la Grèce
elle-même, qui n'en est pas le berceau, mais dans l'Asie-Mineure, dans
l'Italie méridionale et dans la Sicile. Des oeuvres d'architecture, il
ne nous reste que des édifices publics, et surtout des édifices sacrés,
dont la masse a résisté plus ou moins aux ravages du temps. En
sculpture, le bois, le marbre, la pierre, les métaux, nous ont conservé
quelques travaux. La numismatique est, de toutes les branches de la même
division, celle qui nous a légué les plus nombreux et les plus précieux
souvenirs. La peinture, qui n'arriva que la dernière, n'a jamais joué
dans l'antiquité le rôle, important qu'elle remplit chez nous; elle a
laissé peu de traces, et il serait difficile d'en trouver ailleurs que
sur quelques vases antiques. M. Raoul Rochette a annoncé qu'il
montrerait la gradation et la décadence de ces trois branches de
l'art.--L'Académie des Sciences avait à pourvoir au remplacement, dans
la section de mécanique, de M. Coriolis, dont nous avons annoncé la
mort. Les concurrents étaient nombreux, et chacun d'eux avait des
patrons dévoués. Il a fallu trois tours de scrutin pour obtenir un
résultat, et M. Morin est sorti vainqueur de cette dernière épreuve.
[Illustration: Portrait du comte de Nassau, ex-roi de Hollande.]
La France a perdu Casimir Delavigne. Elle lui doit de longs regrets, et
_l'Illustration_ une notice spéciale qu'elle lui consacre aujourd'hui
même.--M. Julien Gué, qui s'était fait un nom comme peintre de
décorations, et qui avait su le conserver comme peintre de genre, vient
de mourir à l'âge de cinquante-quatre ans. Il exposa aux derniers Salons
_le Calvaire_ et _le Jugement dernier_, ouvrages d'un bel effet et
largement composés. Il était né à Bordeaux.--Le barreau de Paris vient
de rendre les derniers devoirs à M. Wollis, dont l'oraison funèbre
revenait naturellement au _Courrier de Paris_.
Algérie.
ARRIVÉE A CONSTANTINE DE M. LE DUC D'AUMALE, COMMANDANT SUPÉRIEUR DE LA
PROVINCE.
Parti de Paris le 11 octobre pour aller prendre le commandement
supérieur de la province de Constantine, en passant d'abord par
l'Italie, M. le duc d'Aumale a successivement visité Turin, Gênes,
Livourne, Florence, Rome, Naples et Malte, et est arrivé dans la nuit du
20 au 21 novembre à Alger sur la frégate à vapeur l'_Asmodée_. Le prince
a été reçu avec les honneurs prescrits par le titre 5 du décret du 21
messidor an XII. Il y a eu, immédiatement après, réception au palais du
gouvernement. Son séjour dans la capitale de nos possessions africaines
a été marqué par un banquet que lui a offert, le 21, la population
civile d'Alger dans les salons de l'Hôtel de la Régence. A ce banquet
assistaient les principales autorités civiles et militaires de la cité.
Parmi les nombreux toasts portés dans cette réunion, nous croyons devoir
citer quelques paroles d'un discours de M. le gouverneur-général, comme
l'expression de ses vues personnelles sur la colonisation de l'Algérie:
«L'armée ne peut être réduite, sans qu'au préalable on ait créé une
force attachée au sol, qui puisse remplacer les troupes permanentes,
qu'on supprimera. Cette force, à mon avis, vous ne pouvez la trouver
suffisante que dans l'établissement de colonies militaires, en avant de
la colonisation civile. Voilà, messieurs, suivant moi, où est la base de
votre avenir. Songez-y bien, vous êtes en face d'un peuple belliqueux et
fortement constitué pour la guerre. Pour jouer vis-à-vis d'une telle
nation le rôle de peuple dominateur, il faut qu'au moins une partie de
votre population soit constituée militairement, mieux encore que les
indigènes.»
[Illustration: Arrivée du duc d'Aumale à Constantine.]
M. le duc d'Aumale, reparti d'Alger le 28 novembre, est arrivé à
Philippeville dans la nuit du 30. Le 2 décembre, il s'est mis en route
pour Constantine, escorté par la gendarmerie et les spahis jusqu'au camp
d'El-Arrouch, où la cavalerie de Constantine, et les principaux kaids de
la province, à la tête de leurs goums, étaient venus le recevoir. S. A.
R. a fait son entrée à Constantine le 4 décembre à une heure de
l'après-midi. Dès neuf heures du matin, le lieutenant-général
Baraguey-d'Hilliers était sorti de la ville, accompagné des autorités
civiles et d'un brillant état-major pour aller au-devant du prince. Le
cheikh el-Arab, Bou-Azis-ben-Ganah, le khalifah Ali et les kaïds des
plus importantes tribus du Sahel, s'étaient jointes, au général, avec
une multitude innombrable de cavaliers, et formaient un magnifique
collège. L'allégresse la plus vive régnait au milieu de la population
indigène: malgré l'incertitude du temps, elle était accourue presque
tout entière à la rencontre du _fils du sultan_, et elle s'était
répandue sur les bords de la route en spirale qui conduit du gué du
Rhummel au sommet du rocher.
Au moment où le prince franchissait la porte de la brèche, un ballon aux
couleurs nationales fut lancé dans les airs; les cris de joie
retentirent et se mêlèrent pendant longtemps aux fanfares militaires et
au bruit du canon.
M. le duc d'Aumale a reçu, aussitôt son arrivée, les visites de corps et
les députations du commerce européen et de la population indigène. Le
soir, toutes les maisons européennes et les boutiques des marchands
indigènes étaient illuminées. Un feu d'artifice a été tiré sur le
Koudiat-Aly.
Le Procédé Rouillet.
[Illustration: Dessin exécuté d'après nature par M. Rouillet, au moyen
du procédé par lui inventé.]
_L'Illustration_ avait déjà signalé à ses lecteurs le procédé de M.
Rouillet: dans son numéro du 8 avril 1843, elle avait donné un dessin
exécuté suivant cette méthode. A cette époque, ce procédé était un
secret, maintenant il est connu du public, et l'auteur de cet article,
ayant eu l'avantage d'en faire usage plusieurs fois, peut, avec
connaissance de cause, en exposer au public les principaux avantages.
Ils ont d'ailleurs été résumés d'une manière fort claire par M. Lassus,
rapporteur de la commission chargée par le ministre de l'intérieur
d'examiner les principaux résultats obtenus à l'aide de ce procédé. Ils
sont tels que, grâce à lui, la plupart des difficultés matérielles du
dessin linéaire sont vaincues entièrement ou considérablement diminuées.
La femme portant un enfant, qui est en tête de cet article, a été
esquissée à l'aide de ce procédé, et la vérité naïve de la pose est une
nouvelle preuve de l'exactitude des contours obtenus par ce moyen.