(Suite et fin.--Voir page 216.)
Tout allait bien jusque-là; les deux amants se croyaient au comble de
leurs voeux; mais le Ciel, qui se plaît à éprouver les bons coeurs, leur
réservait un chagrin bien amer. Ce lendemain, si beau dans leur espoir,
devait être le plus triste jour de leur vie.--On se rappelle que le
méchant Samuel n'était point rentré le soir dans la maison paternelle;
tout le jour il avait fait la débauche, et, à la tombée de la nuit, il
était allé errer dans la campagne, pour dissiper son ivresse. Il marcha,
ainsi à l'aventure, dans les ténèbres, jusqu'à ce que, ne pouvant plus
se soutenir, il se laissa tomber sous le premier arbre venu, pour y
cuver don vin--Le sort voulut que cet arbre lût précisément le peuplier
des deux rossignols.--Peu à peu Samuel, engourdi sur la terre, sentit la
fraîcheur de la unit dissiper les fumées de son ivresse. Déjà il
commençait à reprendre sa raison, lorsqu'il entendit au-dessus de sa
tête deux voix connues qui achevèrent de l'éveiller! c'était la voix de
Daniel et celle de sa soeur. Samuel dressa l'oreille, surprit le secret
des deux amants, entendit chanter l'horloge, et ne perdit pas un mot du
plan qui avait été concerté pour le lendemain. Sa colère était au comble
de voir sa soeur aimer ce _nez-bleu_, cet esclave, comme il l'appelait;
mais la violence ne lui aurait servi de rien; il dissimula et conçut
dans son coeur un noir projet, qui devait déjouer les heureuses
espérances de Louise et de Daniel. Il rentra de bonne heure en compagnie
d'un homme de mauvaise mine, et alla se renfermer avec lui dans sa
chambre. Tous ses amis avaient cet air-là, et personne ne prit garde à
sa nouvelle connaissance.
Le soleil s'était levé radieux; Daniel en conçut un heureux présage; il
donna, un dernier coup d'oeil à son horloge, en graissa les principaux
ressorts, la monta avec soin, et la renferma précieusement dans son
armoire; puis il descendit à la boutique. Son maître était déjà levé,
debout sur le seuil de la porte, les deux mains dans ses goussets, il
prenait le soleil du matin, et avait un air de bonne humeur qu'on ne lui
avait pas vu depuis longtemps. Daniel se sentit tout heureux de cette
bonne disposition du maître, et il lui demanda respectueusement des
nouvelles de ses yeux.--Ce qui redoubla le contentement intérieur de
l'horloger, en lui fournissant une occasion légitime de se plaindre; et,
comme il était en train de causer, il se mit à s'attendrir sur la
condition commune des horlogers, dont la vue finit toujours par
s'affaiblir, à la suite de leurs travaux imperceptibles: «Ménage ta vue,
nez bleu! ménage ta vue! Tu es bon ouvrier, tu pourras faire quelque
chose, mais souviens-toi que les yeux ne sont pas de fer.» Le disant, le
maître tenait familièrement l'apprenti par un des boutons de sa veste.
Faveur inouïe! Louise remerciait Dieu d'avoir amolli le coeur de son
père.
Quand onze heures furent sonnées, le maître monta dans sa chambre, comme
il étail accoutumé de faire tous les jours à la même heure. La plus
grande joie du vieil horloger, depuis qu'il ne pouvait plus travailler,
était de monter lui-même toutes les horloges de sa maison, et d'en
régler le mouvement à une seconde près; il avait dans sa chambre à
coucher une collection d'horloges de France, qu'il soignait
particulièrement et chérissait plus que ses propres coucous. A
l'entendre, lorsque ces horloges arrivèrent de France, elles étaient
toutes détraquées, et il n'eût voulu les vendre en cet état qu'aux
ennemis de l'Union; mais, depuis qu'il les surveillait, leur mouvement
était devenu régulier et constant, à faire envie au soleil. «Or,
disait-il, quel est le véritable artiste, de celui qui construit
sottement une machine, ou de celui qui règle les fonctions de cette
machine et en corrige les rouages indisciplinés?» Tous les jours donc il
passait une heure entière à voir marcher d'un pas harmonieux et cadencé
ces nombreuses horloges: et, quand elles sonnaient l'heure toutes à la
fois, il les comparait à un régiment de soldats qui portent arme tous du
même coup, et connue un seul homme. Il ne manquait jamais l'heure de
midi, qui lui faisait savourer douze fois son triomphe.
Dès qu'il fut monté, Daniel, plein de confiance, alla en toute hâte
chercher son horloge; il eut quelque peine à ouvrir l'armoire où il
l'avait renfermée; la clef tournait difficilement dans la serrure; mais
il n'avait pas le temps d'y prendre garde. Il saisit sa précieuse
machine et descendit les escaliers quatre à quatre. Arrivé devant la
porte du maître, il leva le loquet sans hésitation et entra.--Onze
heures et demie allaient sonner aux horloges françaises. Saunders, qui
tendait déjà l'oreille, fit signe brusquement à l'apprenti de s'arrêter
et de se tenir coi. Daniel demeura sur le seuil; les horloges sonnèrent
la demie ensemble et d'un seul son. Un sourire superbe éclairait la
physionomie du vieux Saunders. Tout à coup, plus de trois secondes après
les autres, se fit honteusement entendre une demi-heure retardataire.
L'horloger pâlit, et tout furieux; «C'est le Turc! s'écriait-il; encore
le Turc, toujours le Turc! L'imbécile! le butor! je le reconnais bien,»
et il montrait le poing à une belle horloge de jaspe, surmontée d'un
magnifique Turc en or. La colère de Saunders était effroyable, et se
répandait en injures. «Dire que je le réarrange tous les jours, ce
gredin de Turc! oui, tous les jours, ce chien d'infidèle! Quel est donc
l'âne de Français qui a pu fabriquer une aussi ignoble patraque?... Ils
appellent cela de l'horlogerie, de l'autre côté de l'eau!... Va,
bélître, je te vendrai au rabais, si tu commues... toujours en
retard!» Et se tournant vers Daniel, qui l'écoutait la bouche béante:
«Que me veux-tu, imbécile? que tiens-tu là sottement entre tes mains?»
Daniel trembla il de tout son corps, comme s'il eut été lui-même le
coupable Turc pris en flagrant retard; et il eut bien voulu se sauver,
voyant le beau temps et la bonne humeur du matin ainsi tournés en orage
et en fureur; mais il n'était plus temps de songer à la retraite.
«Voyons, parleras-tu, benêt?» s'écria le patron d'une voix de tonnerre.
Daniel jugea que l'heure des résolutions extrêmes était arrivée; et,
appelant Dieu à son aide, il dit d'une voix à peu près assurée: «Maître,
j'ai à vous parler de choses graves! Saunders ouvrit de grands yeux, et
regarda Daniel de la tête aux pieds. «Je suis bon ouvrier, reprit
Daniel, sans se déconcerter de ce terrible regard; c'est vous qui me
l'avez dit ce matin; et me voici en âge de m'établir.--Tu n'as pas le
sou, interrompit le maître.--C'est vrai; mais je sait travailler, et je
travaillerai.--Eh bien! va-t'en aux diables! établis-toi où tu voudras,
le monde est grand; mais je te préviens que je ne t'avancerai pas un
demi-schelling.--Maître, je n'ai point envie de vous quitter.--Ouais!
que veux-tu dire?--Maître... j'aime votre, fille, et votre fille
m'aime.» Saunders pâle de colère, saisit une chaise; mais déjà Daniel,
déposant son horloge sur la table, avait saisi le bras du vieillard
d'une façon énergique, qui ne souffrait point la résistance,
«Écoutez-moi, M. Saunders; vous êtes le maître, et moi l'ouvrier; mais
je suis un honnête homme, et vous n'avez pas le droit de me maltraiter.
Je ne viens point, comme un vagabond sans sou ni maille, vont demander
la main de votre fille; j'apporte ma dot: la voici; et il montrait son
horloge.--Ce coucou? dit ironiquement l'horloger.--Ce n'est point un
coucou, mais un rossignol, une horloge qui chante, et mieux encore que
celle de l'étranger que vous appeliez un sorcier. Midi va sonner, vous
entendrez, ma musique; après cela, vous déciderez.» Daniel lâcha le bras
de son patron, et vint tout pâle s'asseoir auprès de son horloge.
Saunders croyait rêver.
Cependant, Samuel Saunders descendait à la boutique, et reconduisait
jusqu'à la porte son vilain compagnon; une mauvaise joie était peinte
sur sa figure, et son rire saccadé n'annonçait rien de bon. Louise se
trouvait seule alors dans la boutique, et baissait les yeux pour ne
point rencontrer les regards méchants de son frère. Samuel ricana
quelque temps, debout devant elle, puis il la prit rudement par la main:
«Viens là-haut, lui dit-il; midi va sonner;» et il la traîna de force
jusqu'à la chambre de leur père.
A la vue de Samuel qui riait, et de la pauvre Louise toute tremblante,
Daniel sentit un froid mortel pénétrer dans son coeur, «Ah! te voilà,
bonne fille!» s'écria le vieux Saunders d'un air menaçant. Daniel se mit
entre Louise et son père, et sa figure était si déterminée que le
vieillard recula. Samuel s'était assis dans un coin de la chambre, riait
méchamment dans sa barbe rousse, et sifflotait suivant sa coutume.
«Midi!» s'écria Daniel. Les horloges de France frappèrent leur premier
coup. «Elle est en retard ta machine,» dit froidement le vieil horloger.
Il n'avait pas fini ces mots, qu'un bruit rauque se fit entendre, comme
si l'on eut tourné une vieille crécelle, ou fait crier une corde sur une
poulie rouillée. Le pauvre Daniel poussa un cri d'angoisse, et Louise
vint tomber sur une chaise, à demi morte. Samuel éclatait de rire; le
vieux Saunders s'élança sur l'horloge de Daniel, la jeta à terre, la
brisa en mille pièces d'un coup de pied, et poussa rudement Daniel par
les épaules, en le chargeant d'injures grossières. Le pauvre garçon
était tellement stupéfait, qu'il se trouva dans la rue sans savoir
comment. Samuel se frottait les mains pendant cette belle exécution; il
donna aussi, lui, un coup de pied dans les débris de la machine, il
sortit.
Louise se trouva seule alors dans la chambre de son père; et telle était
la douleur qui l'oppressait, qu'elle ne pouvait pleurer; enfin, elle
s'agenouilla sur le carreau, et se mit pieusement en devoir de
recueillir les morceaux de l'horloge brisée. La première, pièce qui
tomba sous sa main fut une petite roue d'argent, que Daniel avait mis
deux grandes nuits à faire, et qui devait faire mouvoir les principales
cordes du clavier de l'horloge.--Toutes les dents de cette roue avaient
été coupées: et la trace de la méchanceté était si visible, qu'on ne
pouvait conserver aucun doute sur la mutilation de l'horloge. Le premier
mouvement de Louise fut pour courir montrer à son père cette pièce
accusatrice, et dénoncer le coupable. Mais le coupable était
certainement Samuel son méchant rire seul le prouvait, et Louise
connaissait son père pour juste autant que sévère. Pour une action si
noire, il eût maudit son mauvais fils, il l'eût chassé, frappé peut-être
de sa main; et Samuel, dans sa fureur, aurait-il respecté l'auteur de
ses jours? Non! ce n'étaient point là les auspices sous lesquels Louise
devait s'unir à celui qu'elle aimait.
Louise enveloppa soigneusement la roue mutilée et la fit tenir au pauvre
Daniel, avec ces simples mots: «Mon frère est le coupable! Je n'ai rien
dit à mon père. Adieu! je ne vous oublierai pas.» Le lendemain, les
pluies arrivèrent et les deux rossignols du peuplier s'envolèrent.
Samuel fit entrer chez son père, à la place de Daniel, le vilain homme
qu'il avait amené déjà, il était un ivrogne et un brutal de son espèce,
ancien ouvrier horloger, chassé pour vol de chez son premier maître; il
avait fait la connaissance de Samuel à la taverne, et le jeune Saunders
le paya pour venir détruire l'horloge de Daniel. Une mauvaise action
était une bonne aubaine pour ce méchant homme, et il avait mis toute son
adresse à couper les dents de la petite roue d'argent sans déranger les
rouages ordinaires, afin que la confusion du pauvre apprenti fût plus
complète. Samuel présenta son nouvel ami à Louise, en lui disant que
c'était là le beau-frère de son choix et celui qu'il souhaitait.
Cependant Daniel l'exilé s'était retiré Louisville. Il avait, en
pleurant, conté sou infortune au bon M. Clarke, qui mit tout en oeuvre
pour le consoler, et lui trouva un emploi honorable. Daniel sécha ses
larmes, mais son coeur était toujours malade; il refit peu à peu, de ses
nouvelles économies, son horloge à musique, et, comme il était guidé par
les avis de l'organiste, il réussit bien mieux encore que la première
fois; l'ancienne machine n'était qu'un chardonneret auprès de la
nouvelle. Daniel n'avait d'autre bonheur que d'entendre la chanson de
son horloge, qui le faisait toujours fondre en larmes; tous ses loisirs,
tout son argent, étaient employés par lui à embellir ce monument de son
amour et de ses regrets. Ainsi, il voulut que le cadran fût surmonté
d'une branche d'argent sur laquelle était perché un rossignol d'or, le
bec ouvert, la gorge gonflée et les ailes frémissantes.
Toute une année se passa de la sorte. «Elle m'oublie!» se disait Daniel.
Un jour enfin il reçut une lettre portant le timbre de Cleveland. Il n'y
avait que deux lignes dans cette lettre:
«Mon père a perdu la vue à la suite d'une longue maladie. Mon frère et
le nouvel apprenti se sont enfuis avec tout l'argent de la maison.
Revenez. «LOUISE».
Daniel prit aussitôt congé de ses bons amis de Louisville, et partit,
emportant dans son sac sa nouvelle horloge. Lorsqu'il fut à l'entrée de
Cleveland, une femme, qui était assise sur un banc de pierre et avait la
tête enveloppée dans une mante brune, s'approcha de lui: «Je suis venue
au-devant de vous, lui dit-elle; je savais que vous arriveriez
aujourd'hui.» Louise était bien changée; ses joues avaient été creusées
par les larmes, et son regard était si triste, que Daniel sentit son
coeur prêt à se fendre. «Ecoutez, dit Louise d'une voix brève, en
prenant le bras de Daniel, vous rentrez à la maison sous le nom de
Patrick; vous venez, de New-York, souvenez-vous-en. Ne parlez pas ou
changez votre voix; mon père ne doit pas vous reconnaître.» Puis, après
un moment de silence, elle ajouta: «Vous n'aurez pas grand peine à vous
taire; notre maison est silencieuse comme la tombe; mon père passe des
semaines entières sans ouvrir la bouche.» Ils arrivèrent à la maison;
Louise présenta le nouvel apprenti, «envoyé, disait-elle, par un de
leurs amis de New-York.--C'est bien,» répondit le vieil aveugle. Daniel
ne souffla pas un mot et se mit à travailler.
La pauvre maison ressemblait à la demeure d'un mort; les outils étaient
déjà rouilles et toutes les horloges arrêtées. Depuis que Saunders avait
perdu la vue, il avait défendu à sa fille de remonter les pendules, que
personne ne réglait plus, et qui passaient toute la journée à sonner
l'une après l'autre. Privé de ses horloges, le vieillard n'avait plus
deux mois à vivre.
Daniel, au bout de quelques jours, eut remis tout en ordre; il visita
les horloges de France l'une après l'autre, répara leur sonnerie sans
que l'aveugle s'en doutât, et les tint toutes prêtes à marcher au
premier jour. Louise le secondait de son mieux, mais elle était toujours
triste, et Daniel n'osait lui parler de sa nouvelle machine, de peur de
réveiller en elle de douloureux souvenirs. Enfin, un jour, le vieillard
étant sorti de sa chambre, où étaient les pendules de France, Daniel se
hâta de les remonter, pour qu'elles pussent sonner midi, dont l'heure
approchait; puis il courut chercher son horloge et la plaça sur la
cheminée, où elle brillait de tout son éclat, avec sa branche d'argent
et son rossignol d'or.
Le vieillard rentra appuyé sur l'épaule de sa fille. Toutes les horloges
frappèrent à l'unisson le premier coup de midi, puis le second, puis le
troisième. Le vieillard poussa un grand cri. Les douze coups sonnèrent
ensemble. «Toutes! s'écria l'aveugle; toutes!... jusqu'à ce gredin de
Turc!...» Il était prêt à s'évanouir de joie.
Mais voici que l'horloge à musique mise au retard de quelques secondes
par Daniel, se prend à chanter comme une perdue: Tioû, tioû, tioû, zo,
zo, zo, etc. Ce fut au tour de Louise de pousser un cri. «Qu'est-ce
cela? dit Saunders émerveillé.--C'est l'horloge du rossignol, répondit
Daniel sans contrefaire sa voix.--Daniel!» s'écria le vieillard. Daniel
était à ses genoux, et Louise avec lui. Le pauvre aveugle les embrassait
tous les deux à les étouffer, et pleurait sur leur tête...
«Mais comment avais-tu donc fait ton compte pour manquer ta première
horloge?» demanda le vieillard. Louise mit son doigt sur sa bouche en
regardant Daniel. «Bah! répondit gaiement celui-ci; j'avais oublié de
mettre des dents à ma roue principale... Rien que cela, s'il vous plaît!
Si je vous avais consulté, maître, je n'aurais pas commis cette bévue.
--Tais-toi donc, flatteur! dit en soupirant le vieil horloger, tu es
plus habile que ton maître! Je n'avais jamais pu mater ce gredin de
Turc!»