Courrier de Paris

Ces derniers jours ont été attristés par plus d'une mort; je ne parle

pas des morts vulgaires: celles-là suivent leurs cours habituel et

s'accomplissent sans bruit. Je veux parler des morts qui emportent un

homme d'esprit ou de talent, interrompent tout à coup celui-ci au milieu

d'un bon mot, celui-là dans la méditation d'une oeuvre importante, et

obtiennent dans le journal du lendemain les honneurs de l'article

nécrologique. Ainsi nous avons à regretter Casimir Delavigne, mort

illustre! Presqu'en même temps que le noble poète, un autre homme

mourait, qui n'était qu'un homme intelligent, d'humeur originale et

plaisante; mais il avait poussé si loin la singularité et la verve

folle, qu'il était arrivé par là à une véritable célébrité, du moins

dans le monde où il vivait et dans le cercle de ses nombreux

amis.--Casimir Delavigne a droit à une place à part, à un hommage

sérieux, complet, à l'abri de tout voisinage et tout mélange; cette

place particulière, _l'Illustration_ l'a réservée au poète.--Quant à

Wollis, l'autre mort, ce n'est pas un de ces fiers enfants de la Muse,

un de ces bardes inspirés dont on n'approche qu'avec respect et qui

demandent un sanctuaire; on peut donc placer ici Wollis sans façon, et

lui faire un simple signe d'adieu. Certes, l'ombre de ce gros,

intéressant et joyeux philosophe ne se fâchera point d'être ainsi

traitée sans plus, de cérémonie; il n'est pas possible que Wollis soit

plus exigeant sur le _décorum_ après sa mort que de son vivant: Wollis

était certainement l'adversaire le plus déclaré de toute pompe et de

toute étiquette.

Tant qu'il a vécut, il fut avocat. Dieu seul aujourd'hui sait ce que

Wollis est maintenait!! Mais le n'était pas un de ces avocats jaunes,

roides, étiques, amaigris par les vieux rêves et le Digeste; il avait la

panse ronde les joues dodues et fleuries, la lèvre pleine d'appétit,

l'oeil au champagne. Comme, après tout, les dieux et les rois sont

soumis à de rudes épreuves dans la succession des résolutions et des

métamorphoses religieuses et politiques, on aurait pu croire, à voir

notre Wollis, que c'était le dieu Bacchus ou le roi de Cocagne que la

charte du paganisme ou l'établissement du système représentatif avaient

obligé de se réfugier sous la toge, et de se faire inscrire au tableau

des avocats près la Cour Royale de Paris.

Il était de la philosophie épicurienne de feu Étienne Béquet, le

prédécesseur de M. Jules Janin au _Journal des Débats_, et pratiquait la

religion de maître Adam:

Aussitôt que la lumière

Vient redorer nos coteaux.

Je commence ma carrière

Par visiter mes tonneaux.

Wollis plaidait souvent. On écoutait avec plaisir sa parole vive,

spirituelle, fine... et fréquemment trempée de chambertin et d'aïl,

_generosa plena Baccho_, suivant l'expression d'Horace. Comme orateur,

Wollis se couronna de pampres encore plus que de lauriers.

Tous ses confrères l'aimaient,--la tendresse est rare entre

avocats,--ils l'aimaient pour sa rondeur, la facilité de ses moeurs, sa

gaieté, ses saillies, pour les mots piquants et comiques qu'il semait à

pleines mains avec une verve intarissable. Les graves présidents

eux-mêmes ne pouvaient s'empêcher de tempérer leur rigidité d'un

sourire, en voyant Wollis prendre place à la barre.--Wollis fut un des

fondateurs de la _Gazette des Tribunaux_: il excellait dans le

compte-rendu pathétique ou burlesque; le drame, la comédie, la parade

judiciaires avaient en lui un historiographe pittoresque qu'on

remplacera difficilement.

Il a fini par une attaque d'apoplexie,--comme il devait finir.--La

veille, il s'arrosait encore amplement et plaidait pour une pauvre femme

dont il obtenait l'acquittement. C'était mourir à peu près comme il

avait vécu, entre un verre et une Cour d'assises. Du reste, Wollis ne

regrette pas la vie, on peut en être sur. Il était d'avance trop bien

préparé à toutes les fortunes; et puis, le siècle commençait à lui

sembler assez maussade.

Aimant la vie et les couplets,

Nos pères étaient gais et frais.

On change de coutume:

Nos jeunes gens au teint blafard

Sont joyeux comme un corbillard.

Amis, voilà, oui c'est bien là.

C'est cela qui m'enrhume!

«Tous ces gens-là, sont insipides, disait-il deux jours avant sa fin; il

est temps que j'aille un peu m'égayer chez les morts!»--O Wollis!

peux-tu nous dire si en effet l'autre monde est plus gai que celui-ci?

Paris n'est pas encore remis de la surprise mêlée d'effroi que lui a

causée l'assassinat de la malheureuse veuve Senépart. Jamais

l'Ambigu-Comique, dont le mari de cette pauvre vieille femme a été

longtemps directeur, n'a offert, dans ses plus noirs mélodrames, un

crime plus singulièrement horrible que ce crime commis en plein jour,

avec une audace et un sang-froid épouvantables. Ou sait que l'assassin

se nomme Ducros; il est âgé de vingt et un ans et appartient à une

honorable famille de Toulouse. Ducros était venu perfectionner à Paris

ses études de pharmacie, disent les journaux. Quel perfectionnement!

Trois jours après son arrivée il étranglait madame veuve Senépart et la

volait. Ducros a la voix douce, les manières douces, le regard doux. On

peut dire,--qu'on me pardonne cet humble assemblage de mots,--qu'il

assassinait son monde avec politesse. Au moment où il sortait

d'étrangler sa victime, tandis qu'elle était palpitante et râlant

encore, quelqu'un le vit, le chapeau à la main, s'inclinant sur le seuil

de la porte, dans l'attitude d'un homme qui se défend contre un excès de

prévenance: «Non, madame, disait-il, ne vous dérangez pas; rentrez chez

vous, je vous en supplie; je ne souffrirai pas que vous me reconduisiez

plus loin.» Il parlait ainsi pour donner le change et faire attester au

besoin, si ou l'accusait, qu'à l'instant où il avait quitté la veuve

Senépart, elle vivait encore, puisqu'elle voulait à toute force le

reconduire jusque sur le palier.

On a raconté comment, après le meurtre, il était allé chez M. Senépart

fils, auquel il était particulièrement, recommandé par d'honorables

habitants de Toulouse, et comment il se rendait chez une nièce de sa

victime au moment où il fut reconnu et arrêté; mais voici un fait qui

n'a pas été publié. Deux jours avant le crime, M. Senépart fils, voulant

faire honneur à ces lettres de recommandations, invita Ducros à dîner.

Ducros vint: on dîna bien et gaiement; l'homme qui devait bientôt

étrangler la mère reçut de la main confiante du fils le vin et le pain

de l'hospitalité. Le dîner fini, M. Senépart s'excusa, pour raison

d'affaires, d'être obligé de sortir: «Eh bien, dit Ducros, je finirai la

soirée avec madame.»--M. Senépart, récemment marié, n'habitait pas avec

sa mère.--D'abord il fut sur le point de céder à la proposition de

Ducros; puis, toute réflexion faite, il fit comprendre à son hôte qu'il

ne serait pas convenable de sa part de rester toute une soirée seul avec

une jeune femme qui le voyait et le recevait pour la première fois.

Cette insinuation parut vivement contrarier Ducros. Il se retira

cependant en disant: «J'irai au spectacle!» II alla en effet au théâtre

des Variétés, où il se divertit beaucoup à voir Bourré et _Le Gamin de

Paris_.

La jeune dame Senépart raconte avec terreur ce dîner, et l'insistance

que mit Ducros à vouloir rester près d'elle pendant l'absence de M.

Senépart. L'horrible catastrophe qui suivit cette soirée, certaines

marques d'impatience, certains regards rapides et inquiets, qui

n'avaient alors aucun sens pour madame Senépart, et qu'elle explique

aujourd'hui, peuvent faire soupçonner que Ducros aurait tenté ce soir-là

contre la bru le crime qu'il accomplit le surlendemain sur la

belle-mère.

On annonce l'arrivée à Paris de l'ex-régent Espartero. L'ordre est

arrivé de lui préparer un appartement à l'hôtel Meurice. Espartero

s'ennuie à Londres; le spleen le gagne; ses médecins lui ont conseillé

Paris. Il faut donc compter sur Espartero, et le mettre un nombre des

curiosités de cet hiver. Mais qu'il s'y attende: quand on l'aura vu une

fois manger un bifteck au Café de Paris prendre sa demi-tasse chez

Torloni, et jouer sa partie de whist au Cercle des étrangers, tout sera

dit, personne ne le regardera plus. Zurbano durerait un peu plus

longtemps; mais Zurbano ne viendra pas; il s'est fait définitivement

ermite, et habite, suivant les correspondances de Madrid, un petit

village des environs de Valence, où il a ouvert un débit de cigarettes.

_O vanitas vanitatum!_

Quelque chose fait plus de bruit que la prochaine arrivée d'Espartero.

Ce quelque chose vaut bien la peine en effet qu'on s'en occupe.--Ah! de

grâce, dites-nous ce quelque chose?--M. Berryer va convoler en secondes

noces. Si nous nous mariions, vous, moi ou mon voisin, l'affaire ne

ferait pas le moindre bruit; à peine si le bedeau de la paroisse s'en

douterait. Mais M. Berryer, diable! prenons garde; toutes les cloches de

la vieille monarchie vont carillonner. M. Berryer était veuf depuis à

peu près un an. Veuf, il épouse une veuve, madame de Sommariva. Feu M.

de Sommariva était, comme ou sait, un grand amateur des beaux-arts; sa

galerie de tableaux et de sculpture passait pour une des plus riches

qu'un simple particulier eût jamais possédées. Elle a été vendue

publiquement après sa mort. Quoi qu'il en soit, M. Berryer, en prenant

possession de l'hôtel de Sommariva, y trouvera bien encore quelque

statue de Démosthène ou de Cicéron pour lui tenir compagnie.

Puisque nous voici à parler de statues, parlons de la statue qu'il est

question d'élever à Rossini dans le foyer de l'Opéra. Nous ne sommes pas

pour les statues qu'on dresse aux gens de leur vivant; c'est leur donner

de l'encensoir dans le nez; cela fait mal. Ce n'est pas que nous

contestions la gloire du Rossini ni son génie; si quelqu'un a droit à la

statue lyrique, c'est lui assurément; il y a droit au même titre que

Gluck et Mozart. Mais si nous rendons cet honneur à l'auteur de

_Guillaume-Tell_ et du _Barbier_, gare! nous sommes perdus! Les statues

vont nous écraser; chaque croque-note voudra avoir sa statue. Sous savez

de quels effrayants amours-propres sont doués les petits hommes de ce

temps-ci: il n'y en a pas un qui ne se croie l'égal d'un colosse.

Allons! vite, sculpteur, taille-moi en marbre, coule-moi en bronze, je

veux avoir ma statue! Rossini a bien la sienne! Et en effet, les voici

déjà qui s'ameutent; depuis que le bruit est répandu qu'un comité

d'artistes s'est formé pour aviser au moyen de mettre Rossini en statue,

ils se récrient et réclament; le dernier numéro de la _Gazette musicale_

leur sert d'interprète. Une statue à Rossini, fi donc! vous vous

trompez! Il n'y a dans le monde que moi qui mérite une statue.

«Oubliez-vous donc mes barcarolles, dit celui-ci; et mes nocturnes,

ajoute cet autre; et mes chansonnettes, s'écrie l'un, et mes petites

opéras-comiques,» fulmine l'autre. Si bien, au train dont vont les

choses, que Rossini court risque de ne pas avoir sa statue; mais, en

revanche, nous pourrions bien voir sur le piédestal M. de Flottow ou M.

Pilati.

Mademoiselle Plessis vient de se hasarder avec succès dans le rôle

d'Elmire de _Tartufe_. Ce rôle était un de ceux que mademoiselle Mars

aimait et qu'elle jouait souvent; ce n'est pas, qu'il soit brillant,

mais il est correct, sage, modéré, d'un grand goût; il faut un art

exquis pour y réussir et lui conserver sa décence spirituelle et son

aimable honnêteté. Mademoiselle Mars y excellait; mademoiselle Plessis

n'a pas été mademoiselle Mars, mais elle s'est mise en route pour y

arriver. Quelle charmante Elmire, d'ailleurs! quels yeux! quelle

jeunesse épanouie! et que monsieur Tartufe est bien là! en pleine

tentation! On remarque cependant, non sans quelque regret, que

mademoiselle Plessis, depuis quelque temps, tombe dans le sérieux.

L'autre jour, elle était quakeresse dans l'_Eve_, de M. Gozlan; le

lendemain, chanoinesse dans la _Tutrice_, de M. Scribe; et la voici la

sage et prudente Elmire. C'est un bien grave office pour votre belle

jeunesse, mademoiselle, et vous commencez de bonne heure à entrer en

sagesse. Quel grand mal, si vous étiez, Célimène un peu plus longtemps;

Elmire vient toujours assez tôt, et vraiment vous n'êtes pas faite pour

être chanoinesse, et quakeresse encore moins! Dans vingt ans, suit, on

vous le passerait!

Nous avons quitté tout à l'heure Rossini un peu brusquement; voici une

anecdote qui nous ramène à lui: il en est le héros. La scène se passe à

Paris, pendant la dernière visite que l'illustre maestro a bien voulu

faire à la moderne Babylone. Rossini vient de recevoir chez lui un de

nos pianistes les plus excentriques et les plus échevelés; «Voulez-vous

que je vous joue quelque chose de ma façon?» dit notre homme. Rossini de

s'en défendre; il a divorcé avec la musique, et ne veut plus entendre

une note. Mais le pianiste insiste; le pianiste est tenace de sa nature,

le pianiste échevelé surtout; il s'installe donc, et fait courir ses

doigts sur les touches sonores, çà et là, avec une fureur à tous crins.

Après une demi-heure d'ouragan, il se lève pâle et inondé de sueur: «Eh

bien! dit-il à Rossini, comment trouvez-vous cela?» Le maestro garde le

silence; «Comment trouvez-vous cela? mio carissimo? répète le pianiste

avec insistance et d'un air triomphant.--Je trouve, répond Rossini avec

sa railleuse bonhomie, je trouve cela étonnant; vous êtes plus fort que

Dieu: Dieu avait fait le monde, vous venez de faire le chaos!»

Il est question de mettre un impôt sur les voitures de luxe et sur les

chiens, à l'imitation de l'Angleterre; cela fera aboyer beaucoup de

gens, les portières surtout et les vieilles filles.

M. Alexandre Dumas continue son commerce; il vient de présenter au

Théâtre-Français une nouvelle comédie cinq actes et en prose, _Une

conspiration sous Louis XV_, le tout sans préjudice d'une autre comédie

en cinq actes reçue au même théâtre, et d'un drame non moins en cinq

actes, Lord Danbiki, que l'Odéon annonce pour la semaine prochaine. M.

Dumas a des drames et des comédies plein ses poches; il ne tire pas son

mouchoir ou sa tabatière sans en faire tomber deux ou trois à chaque

fois: les passants marchent dessus.

Le sultan a fait mander en France un professeur de langue française et

de géographie. Un des élèves les plus distingués de l'École Normale

vient de partir pour donner des leçons à. Sa Majesté turque. O ombres de

Soliman et de Selim, qu'allez-vous dire? Avant un an peut-être votre

héritier lira couramment Voltaire, le _Contrat social_ et les _Lettres

persanes_. Par Mahomet! où allons-nous?

Théâtres.

_Tibère_, tragédie de MARIE-JOSEPH CHÉNIER (THÉÂTRE-FRANÇAIS).--_le

Vengeur_ (CIRQUE-OLYMPIQUE).

Proscrit par la censure impériale, le _Tibère_ de Chénier était depuis

vingt ans réfugié dans les oeuvres du poète. L'interdit enfin vient

d'être levé, et _Tibère_ a pris possession de la scène. Toutes ces

énergiques beautés que la tragédie recèle, beautés jusqu'ici réservées

seulement à la curiosité du lecteur, le parterre vient de les

reconnaître à la lueur de la rampe, et de les saluer de ses bravos. Le

succès public a confirmé le succès de la lecture solitaire.

[Illustration: Portrait de Marie-Joseph Chénier.]

Comme le titre l'indique, le sujet de l'ouvrage de Chénier est la

peinture du caractère de Tibère. Le poète prend le terrible et tortueux

empereur au moment de la mort de Germanicus, son fils adoptif; toute

cette héroïque et fatale histoire de Germanicus a été tracée, ou le

sait, par la main de Tacite en traits impérissables. L'étude de Chénier

n'est pas indigne de la vigoureuse peinture de l'historien. Tibère a

empoisonné Germanicus par la main de Pison, ou du moins, suivant

Chénier. Pison a connu les préparatifs du crime et ne l'a point empêché.

Maintenant tout est dit: Germanicus est mort; il ne reste plus que la

fière douleur d'Agrippine sa veuve, et le remords tardif de Pison. Tous

deux viennent à Rome, et arrivent en même temps. Agrippine portant dans

son sein les cendres de son époux, comme dit Tacite. Agrippine veut

poursuivre Pison; de son côté, Pison est déterminé à se défendre; il

compte d'ailleurs sur l'appui de Tibère, son secret complice.

Telle est donc la position de Tibère: il faut qu'il feigne de pleurer

Germanicus avec Agrippine, et de s'associer à sa vengeance, cependant

qu'il ménage Pison, dont il craint les révélations et le désespoir. La

tragédie s'engage sur cette situation à double race. C'est un jeu de

bascule perpétuelle que joue Tibère; de l'exposition au dénoûment

s'efforçant de pleurer Germanicus d'un oeil, si on peut se servir d'une

expression si bourgeoise, en un sujet se terrible, et de l'autre; oeil

désignant à Séjan Agrippine et Pison, qui le gênent tous deux, et dont

il veut se défaire en même temps.

[Illustration: Théâtre-Français.--Tibère, acte 11, scène II. Agrippine,

accompagnée de ses enfant, accuse Pison dans le sénat en présence de

Tibère.]

Le mensonge, la ruse, l'hypocrisie, toute l'habileté tortueuse et

souterraine de l'âme de Tibère est mise en oeuvre dans cette lutte

difficile: tantôt il flatte la douleur d'Agrippine, tantôt il ménage

Pison; une autre fois il cherche à corrompre, par la séduction du

pouvoir, Cnéius, le fils de Pison, le jeune Cnéius, qui a conservé la

vertu des vieux Romains dans ce temps de bassesses et de vices.

Mais Tibère a beau faire, Agrippine et Pison finissent par lire dans la

nuit de son âme: l'une y découvre la fausseté de sa pitié menteuse;

l'autre, le secret de l'abandon que le tyran fait de lui et de la ruine

qu'il lui prépare. Le ressentiment et le remords élèvent alors le

coupable Pison jusqu'au courage d'une expiation publique: il déclarera

son crime en plein sénat, à la face de Rome, et il nommera son complice,

c'est-à-dire Tibère lui-même, voilà ce qu'il annonce au tyran, voilà ce

qu'il promet à son fils Cnéius; mais Tibère a dit un mot à Séjan, et ce,

mot suffit. Tandis que le sénat et Tibère, et Cnéius, et Agrippine sont

en présence, attendant Pison, Séjan vient dire que Pison s'est donné une

mort volontaire; une mort volontaire annoncée par Séjan! vous sentez ce

que cela veut dire; on devine que Tibère a passé par là. Il ne reste à

Cnéius que le poignard de son père, et il s'en sert pour échapper à la

tyrannie:

Il est temps du placer Tibère au rang des dieux.

[Illustration: Cirque-Olympique.--Dernière scène du _Vengeur_: le navire

disparaît sous les flots.]

Cette tragédie est d'un ton constamment énergique et grave; la pensée a

de la force, le style une concision et une fermeté peu commune. On a

remarqué surtout quatre belles scènes: l'arrivée d'Agrippine, suivie de

ses deux fils et présentant au sénat l'urne de Germanicus en demandant

vengeance, l'entrevue de Tibère et de Pison, où Pison déclare qu'il est

résolu à dévoiler le terrible secret qui les lie; l'aveu qu'il fait de

son crime à son fils Cnéius, et enfin le dénoûment de la tragédie, où

Cnéius, frappant Tibère d'anathème, se poignarde.

Ligier s'est fait remarquer dans le rôle de Tibère par des études

habiles et tout à fait dans le caractère du personnage; mademoiselle

Araldi, malgré son inexpérience, Guyon, malgré ses cris, et Geoffroy

méritent bien aussi quelques éloges.

--Le nom de Marie-Joseph Chénier est sorti honoré et glorieux de

l'épreuve.

Tout le monde connaît le dévouement héroïque du _Vengeur_; c'est un des

plus beaux, faits du nos annales maritimes. Le glorieux événement

s'accomplit le 28 mai 1791. _Le Vengeur_, séparé de la flotte commandée

par Villaret-Joyeuse, qui soutenait contre les Anglais un combat

terrible; _le Vengeur_, environné de forces supérieures, désemparé,

criblé de boulets, faisant eau de toutes parts, après avoir repoussé

deux fois l'abordage; _le Vengeur_ refuse de se rendre; et quand l'heure

est venue, quand les canons, arrivés à fleur d'eau, sont près de

disparaître, _le Vengeur_ lance aux Anglais une dernière et terrible

bordée; puis, tandis que l'équipage crie: _Vive la France! vive la

République_, le vaisseau disparaît lentement dans les flots avec ses

combattant héroïques.

Voyez ce drapeau tricolore

Qu'élève en périssant leur courage indompté,

Sous le flot qui les couvre entendez-vous encore

Ce cri: _Vive le Liberté!_

Telle est la sublime action que le Cirque-Olympique vient de mettre en

scène avec la conscience patriotique et l'étonnante vérité qui

caractérisent les représentations de ce théâtre militaire.

La mer vue par un clair de lune, la lutte acharnée et la disparition du

_Vengeur_ sont deux tableaux d'une grande beauté. Cela émeut, cela donne

le frisson, et l'imitation est si heureuse que, les nuages de poudre et

les bordées de canon aidant, on pourrait croire qu'on a vraiment affaire

à un Océan furieux.

Il ne faudrait pas trop s'y fier cependant; cet Océan est un Océan pour

rire, et puisque le jour de l'an approche, nous allons livrer à nos

lecteurs, en guise d'étrennes, le secret de cette mer ou tranquille ou

furieuse.

Pour avoir une mer, au Cirque-Olympique, à l'Opéra ou ailleurs, vous

prenez d'abord une vaste toile; sous cette toile vous jetez une douzaine

de figurants mâles ou femelles, le sexe n'y fait rien, la mer n'y

regarde, pas de si près. Cela fait, vous avez votre Océan au grand

complet. Désirez-vous une mer orageuse? Le chef d'orchestre, se démène

comme un diable et agite son archet en guise de trident; la musique

aussitôt imite le mugissement des flots. A ce signal, nos figurants se

mettent à l'oeuvre: l'un se lève, l'autre se baisse; la toile suit le

mouvement onduleux, et figure ainsi, par cette oscillation de haut en

bas, un roulis parfait et une tempête de première qualité.

Êtes-vous las des orages? vous plaît-il de glisser tranquillement, sur

une onde tranquille? Le chef d'orchestre s'incline, baisse la tête comme

un Neptune vaincu, les violons jouent en _decrescendo_ et les flots

obéissants se jettent à plat ventre...

Eh! vogue ma nacelle!

Doux zéphyr, sois-moi fidèle!

Nous toucherons au port!

Le métier de flot est rude; aussi les traite-t-on en conséquence: dans

les temps calmes, chaque flot recuit cinquante centimes par tête; si on

leur demande, une tempête, ils obtiennent une haute paie d'un franc. Je

ne parle pas des petites vagues qui sont des enfants de coulisses...

Ceux là ont pour appointements des coups de pied où vous savez bien;

dans la canicule, l'état de flot est particulièrement insupportable, ils

sont en nage. Un jour, M. Franconi surprit, au milieu de la tempête,

trois des plus gros flots qui buvaient une bouteille de bière. Il leur

en fit un reproche: «Que voulez-vous, monsieur, lui répondit le premier

flot, nous mourions de soif!»

[Illustration: Le calme de la mer.]

[Illustration: La mer agitée.]

L'Illustration, No. 0043, 23 Décembre 1843 · 第 6 / 17 题