NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE.

«Notre armée au cercueil eut mon premier hommage...

... Poète et Français, j'aime à vanter la France;

Qu'elle accepte en tribut des périssables fleurs.

Malheureux de ses maux et fier de ses victoires,

Je dépose à ses pieds ma joie et mes douleurs;

J'ai des chants pour toutes ses gloires,

Et des larmes pour ses douleurs. »

Ainsi chantait, aux premiers jours de la Restauration, le jeune auteur

des _Messéniennes_; ainsi, en ces heures de deuil national, le poète, à

peine âgé de vingt-trois ans, prenait le pieux engagement de consacrer

sa lyre à la patrie, que tant d'autres avaient reniée publiquement; à la

France, que l'étranger occupait encore! Noble serment, que le poète ne

trahit jamais! foi patriotique qui fut par lui religieusement gardée!

Après avoir pleuré les malheurs de l'invasion, après avoir réchauffé de

ses vers généreux l'amour de la patrie, qui semblait se mourir dans tous

les coeurs; après avoir chanté les vieilles gloires nationales, c'est

encore au nom de la France, au nom de la liberté, que M. Delavigne

célèbre et _Parthénope_ révoltée contre L'Étranger, et l'héroïque

soulèvement des Hellènes. Napoléon meurt sur son rocher, le poète chante

Napoléon; lord Byron va chercher une tombe glorieuse à Missolonghi, le

poète chante lord Byron. Plus tard paraîtront encore sept autres

Messéniennes, et toujours reviendront ces mots sacrés de liberté et de

patrie; toujours le porte s'inspirera des généreux sentiments, des

nobles indignations qui avaient arraché de son coeur la première et la

plus belle de ses hymnes, le Chant funèbre de Waterloo! Enfin, c'est à

lui encore qu'appartiendra la gloire de fournir une autre Marseillaise

aux vainqueurs de Juillet. Ainsi fut noblement remplie la tâche que le

poète s'était imposée aux premiers jours de sa jeunesse, et auteur des

_Messéniennes_ put dire avec un modeste orgueil:

« ..........Cette liberté

Qui séduit ma raison à sa mâle beauté,

Que ma muse poursuit de son ardent hommage,

Et dont mes fleurs d'un jour ont couronné l'image. »(1).

[Note 1: Épître à M. de Lamartine.]

Que d'autres, venus plus tard, aient donc par des strophes plus

éclatantes, par des accents plus poétiques, enlevé à M. Delavigne le

prix de la lyre, nul ne pourra se vanter d'avoir mieux fait battre les

coeurs, nul ne pourra se parer d'une gloire plus pure, nul ne pourra

dire mieux que lui: _Exegi monumentum!_ Et la France n'oubliera point

ces chants qu'elle seule inspira; et, quand l'illustre poète vient de

descendre dans la tombe, sa plus belle, sa plus glorieuse épitaphe

demeure encore: «Ci-gît l'auteur des _Messéniennes!_»

Oui, la France a perdu un noble coeur, une âme sincère, un esprit

honnête et généreux. Sont-ce là aujourd'hui des pertes aisément

réparables? et sommes-nous assez riches en pareilles vertus pour ne

point regretter amèrement ceux qui les possédaient et qui viennent à

mourir? Rendons au moins cette justice à notre pays, que la mort de M.

Delavigne a été marquée par la douleur publique, et que si quelques-uns,

de son vivant, furent sévères pour le poète, le regret universel atteste

aujourd'hui l'estime sincère que tous avaient pour son beau talent et

son noble caractère!

Rappelons en quelques mots l'histoire de cette vie glorieuse, que

prématurément la mort vient du trancher, en la maturité du talent et la

force du génie.--Jean-François-Casimir Delavigne naquit au Havre, en

avril 1795; son père, honorable négociant, avait acquis quelque fortune

dans le commerce de la porcelaine. L'enfance du poète, comme celle de

Boileau, n'offre rien de remarquable; le jeune Casimir, non plus

qu'autrefois le jeune Nicolas, n'était rien moins qu'un _enfant

sublime!_ et comme le père de Despréaux assurait d'avance que son fils

Nicolas ne dirait jamais de mal de personne, ainsi le père de M.

Delavigne disait un jour à l'auteur futur de _Louis XI_: «Toi, mon

pauvre Casimir, tu continueras mon commerce de faïence.»--«Que

deviennent donc tous ces génies de douze ans?» demandait Johnson; et

d'Alembert ne félicitait-il pas Boileau d'avoir été le contraire de _ces

petits prodiges_, qui souvent sont à peine des hommes ordinaires,

esprits avortés, que la nature abandonne comme si elle ne se sentait pas

la force de les achever.

Cependant, le jeune Delavigne, éclipsé par ses frères, ne tarda pas à

les surpasser à son tour. Élève brillant du Lycée Napoléon, il faisait

sa rhétorique en 1811 lorsque naquit le roi de Rome; l'enthousiasme

public échauffa sa verve poétique, et il composa un dithyrambe dont

l'empereur se montra satisfait. Plusieurs autres essais poétiques

signalèrent, dès le collège, la veine naissante du jeune Delavigne, et à

dix-huit ans il avait déjà tenté l'épopée et la tragédie de rigueur. Ces

ébauches ne se recommandaient guère que par une pureté de versification,

assez, commune d'ailleurs dans l'école de Delille, alors

florissante.--Des revers de fortune avaient frappé le père de M.

Delavigne, et, au sortir du collège, le jeune poète se vit contraint

d'accepter un emploi administratif.--1815 arrive: la France est vaincue,

asservie; le coeur du poète se gonfle amèrement: «_facit indignatio

versus!_» et les trois premières messéniennes rendent aussitôt le nom de

Delavigne cher à tous les Français. En même temps sont écrites _les

Vêpres siciliennes_, où semble vibrer encore la généreuse colère,

l'indignation patriotique qui avaient déjà retenti dans les chants

lyriques de l'auteur. Deux ans une lecture est sollicitée au

Théâtre-Français, et enfin obtenue. Le comité reçoit la pièce, «à cette

petite condition seulement, dit un biographe, que l'auteur n'exigerait

jamais qu'elle fût jouée; une actrice, qui faisait partie du comité, la

rejeta même sans condition, en déclarant qu'_il y aurait inconvenance à

mettre le mot_ vêpres _sur une affiche de théâtre, et que, pour sa part,

elle ne souffrirait jamais ce scandale_.»

M. Delavigne rentre chez lui indigné, et, en trois mois, il écrit sa

pièce des Comédiens, dont les malicieuses épigrammes devaient le venger

un jour de messieurs les sociétaires.--A quelque temps de là, l'Odéon

renaissait de ses cendres (1819), et Picard, le nouveau directeur de ce

théâtre, demanda les _Vêpres siciliennes_ à l'auteur refusé. Le succès

fut prodigieux, et le poète, redemandé à grands cris, se vit traîné de

vive force sur la scène, où il fut salué par des applaudissements

incroyables; la pièce eut trois cents représentations consécutives, dont

les cent premières versèrent 400,000 fr. dans la caisse du

théâtre.--L'année suivante _les Comédiens_ furent joués sur la même

scène, et le succès du cette nouvelle pièce vengea suffisamment l'auteur

des injustes dédains de la Comédie-Française. Déjà _le Paria_ était

achevé, et au mois de décembre 1821, cette tragédie fut représentée à

l'Odéon: le poète, pour écrire sa nouvelle pièce, avait consulté tous

les livres qui traitaient de l'Orient; il avait longtemps étudié

Bernardin de Saint-Pierre, Tavernier et Raynal. On reconnaît là

l'écrivain sincère qui prit plus tard pour texte de son discours de

réception à l'Académie: «_De l'influence de la conscience en

littérature._» Et certainement, jusqu'à la fin de sa vie, M. Delavigne

s'est montré fidèle à ce principe d'honnêteté littéraire, si méconnu de

nos jours.

«Cette tragédie du _Paria_, qui venait confirmer et couronner d'une

manière brillante des succès déjà si nombreux, semblait devoir ouvrir à

l'auteur les portes de l'Académie. Il se mit deux fois sur les rangs; la

première fois on lui préféra M. l'évêque d'Hermopolis; la seconde fois,

M. l'archevêque de Paris; ses amis l'engageaient à se présenter encore

une fois il s'y refusa, «craignant, disait-il en riant, qu'on ne lui

opposât le pape (2).»

[Note 2: _Biographie de M. Casimir Delavigne_, par un HOMME DE BIEN,

page 21.]

A cette époque M. C. Delavigne, bibliothécaire à la Chancellerie, se vit

frappé d'une brutale destitution par le ministère Villèle. La presse

prit hautement le parti du poète, et le duc d'Orléans écrivit à M.

Delavigne, pour lui proposer une place de bibliothécaire au

Palais-Royal. La lettre se terminait par ces mots, également honorables

pour le prince et pour le poète; «Le tonnerre est tombé sur votre

maison; je vous offre un appartement dans la mienne.» M. Delavigne

accepta cette place, si gracieusement offerte, et conçut des lors un

sincère attachement pour son protecteur. Plus tard, à l'occasion du

sacre de Charles X, la maison du roi offrit au poète une pension de

l,200 livres, qu'il refusa.

Cependant le Théâtre-Français, auquel M. Delavigne n'avait point tenu

rancune, représentait avec un grand succès la comédie de _l'École des

vieillards_ (1823); Talma, pour la première fois, avait consenti à jouer

un rôle de comédie; il créa le rôle de Danville auprès de mademoiselle

Mars, qui remplissait celui d'Hortense.--Le triomphe fut tes que

l'Académie se vit bien forcée d'ouvrir ses portes au poète; il obtint

vingt-neuf suffrages sur trente(1825). Son discours de réception,

prononcé au mois de juillet de la même année, présente une sorte de

profession de foi littéraire. L'auteur, déjà préoccupé par les

nouveautés qui se faisaient jour, et songeant dès lors à fondre en un

seul les deux systèmes poétiques, se déclare pour «_l'audace réglée par

la raison;_» mots remarquables, qui doivent éclairer la critique dans

l'appréciation qu'elle fera du théâtre et des odes de M. Delavigne. La

tragédie de _Louis XI_ était commencée; les laborieuses recherches

auxquelles l'auteur se livra pour composer cette nouvelle pièce

altérèrent sa santé: il s'embarqua pour l'Italie à bord de _la Madone_,

et à son retour (1827), il publia les sept nouvelles _Messéniennes_, qui

n'eurent point le succès des premières.--L'année suivante, _la princesse

Aurélie_ n'obtint au Théâtre-Français qu'un succès d'estime; la presse

se montra généralement hostile à cette nouvelle comédie, qui ne demeure

pas moins, comme _la Popularité_, un des meilleurs ouvrages de M.

Delavigne.--Enfin, fauteur des _Vêpres siciliennes_, abandonnant la voie

purement classique qu'il avait jusqu'alors suivie, sembla obéir au

mouvement littéraire de l'époque en composant ces pièces mixtes, qui ne

sont proprement ni des drames ni des tragédies. _Marino Faliero_, joué à

la Porte-Saint-Martin en 1829; Louis XI, au Théâtre-Français en 1832;

_les Enfants d'Édouard_, au même théâtre, l'année suivante, puis _Don

Juan d'Autriche_ (1835); _une Famille sous Luther_ (même date); _La

Popularité_ (1838) et _la Fille, du Cid_, marquèrent les différents pas

que fit M. Delavigne dans cette nouvelle route dramatique. Le succès

couronna presque toujours les tentatives du poète, et celles d'entre ces

pièces qui ne restèrent point à la scène obtinrent du moins un succès de

lecture incontestable.

Nous aurons achevé cette biographie, monotone peut-être parce qu'elle

n'offre qu'un enchaînement de triomphes, si nous ajoutons que M.

Delavigne, depuis longtemps malade et presque condamné par les médecins,

poursuivait sans relâche l'accomplissement de ses nouveaux projets

littéraires. Le travail était devenu toute sa vie, et, sur son lit de

mort, le poète travaillait encore, composant sans doute un nouveau

chef-d'oeuvre, dont malheureusement rien ne nous restera; car M.

Delavigne avait, dit-on, l'habitude de faire ses pièces tout entières en

son cerveau avant d'en écrire le premier vers. Singulière puissance

d'esprit, qui ne pouvait être ébranlée par les souffrances les plus

aiguës! _Don Juan d'Autriche_, cette comédie si vive et si gaie, fut

composée au plus fort d'une maladie nerveuse, qui inspirait à la famille

du poète de mortelles inquiétudes.

M. Casimir Delavigne est mort à Lyon, dans la nuit du 11 au 12 décembre;

il se rendait à Montpellier, espérant trouver, sous le ciel du Midi, un

adoucissement à ses continuelles souffrances. Sa femme et son fils ont

reçu son dernier soupir.--Les restes mortels du grand poète ont été

ramenés à Paris pour y recevoir les derniers honneurs.

Et maintenant, puisque déjà la postérité est commencée pour M.

Delavigne, nous sera-t-il permis de joindre à cet éloge funèbre quelques

mots de critique littéraire, pour essayer de marquer précisément la

place qu'a occupée l'auteur des _Messéniennes_ et de _Louis XI_ parmi

les poètes contemporains, et de distinguer le rôle particulier qu'il fui

appelé à remplir dans cette grande tourmente poétique, dans ce conflit

violent des systèmes ennemis, dans cet antagonisme acharné de la vieille

el de la _jeune_ poésie? Un homme seul, de nos jours, fut assez heureux

ou assez grand pour demeurer tout à fait neutre entre les deux partis

rivaux, et se voir honoré à la fois par les romantiques et par les

classiques. Ce poète, c'est Béranger.

M. Delavigne ambitionnait aussi cette neutralité glorieuse; mais, pour y

arriver, il prit une mauvaise route: il se fit conciliateur. Or, Molière

nous a appris que l'on ne gagne rien de bon à empêcher les gens de se

battre. Les tentatives conciliatrices de M. Delavigne n'eurent donc

d'autre effet que de lui rendre hostiles et l'un et l'autre camp.

Un homme s'est rencontré en Allemagne assez fort, assez audacieux pour

tailler cette synthèse littéraire et la réaliser en apparence.

L'étonnant génie de Goethe, en des oeuvres immortelles, enferma la

pensée poétique des anciens et celle des modernes, et, à force d'art, il

parvint à se créer cette langue prodigieuse qui s'inspire à la fois de

Sophocle et de Shakspere, du Virgile et de Dante. Mais, dans ce

merveilleux travail, le poète s'effaça sous l'artiste. L'Allemagne

elle-même appela tous ses chefs-d'oeuvre des _statues_, et condamna son

plus beau génie par le surnom qu'elle lui donna de _grand païen_. Ce que

Goethe n'avait pu faire, était-il réservé à Delavigne de l'accomplir?

L'auteur de _Louis XI_ devait-il espérer cette gloire suprême, réservée

sans doute aux poètes à venir, de fondre en une poésie souveraine les

deux génies jusqu'alors opposés des classiques et des romantiques?--La

première qualité qui fût nécessaire pour opérer une semblable liaison,

c'était évidemment un don presque divin d'invention une double

imagination de fond et de forme. Or,--ses admirateurs eux-mêmes en

conviennent,--M. Delavigne ne fut pas moins qu'un inventeur. Au lieu

d'imaginer de son propre chef, il se reposait volontiers de ce soin sur

Shakspere ou Byron, et se contentait de «se tailler un pourpoint dans

ces manteaux de rois.» Quant au style, l'auteur des _Messéniennes_ était

essentiellement conservateur; ses propres paroles en font foi: «Plein de

respect pour les maîtres qui ont illustré notre scène par tant de

chefs-d'oeuvre, je regarde comme _un dépôt sacré_ cette langue belle et

flexible qu'ils nous ont léguée.» (_Préface de Marino Faliero._)

M. Delavigne avait été élevé et nourri dans le classicisme le plus pur,

le plus absolu, je veux dire le classicisme impérial. Il avait grandi

dans l'admiration _passionnée_ de Delille et de Ducis; et à les regarder

de près les _Messéniennes_ ne sont-elles pas écrites dans la langue du

_poème des Jardins_, comme les _Vêpres Siciliennes_ dans celle

d'_Othello_ et du _Roi Lear?_ M. Delavigne, comme toute l'école

_impériale_, fut d'abord et avant tout un homme d'esprit, un

littérateur _bien élevé_, un versificateur _attique_, de ceux-là que

chérissait du préférence le bonhomme Andrieux.--Que ces mots d'ailleurs

n'aillent pas être pris, en mauvaise part. Pour peu que l'on soit

familier avec l'esprit de notre littérature classique, ou accordera que

l'inspiration du bon ton et de la convenance a régné presque uniquement

dans les vers et la prose de nos deux grands siècles. De là cette fleur

d'urbanité, ce parfum d'exquise politesse qui rendirent les lettres

françaises chères à toutes les cours européennes. Tous nos écrivains

classiques furent gens de bonne compagnie, et leur plus digne

représentant, c'est le comte de Buffon, mettant, pour écrire, ses

manchettes de dentelle.--Or, ce fut là le mérite singulier de M.

Delavigne, de demeurer le fidèle et dernier représentant de la

convenance polie et discrète, en ces temps d'anomalies souvent

monstrueuses et de licences, pour la plupart, impertinences. Homme

d'esprit à côté d'hommes passionnés, il conserva, dans son style comme

dans ses créations, le respect constant de ces limites chaque jour

violées. Peut-être pécha-t-il par défaut, mais non par excès; et, en

somme, le monument qu'il a élevé garde une rare dignité, qui ne sera pas

son moindre titre aux yeux de l'avenir.

Cependant, on ne peut le nier, malgré cette éducation, cette seconde

nature classique, qui désormais ne pouvait point se refaire, M.

Delavigne, âme avidement ouverte à toutes les émotions du jour, à tous

les sentiments généreux qui remuaient la France, ne demeura pas

insensible à ce souffle poétique qui s'élevait tout à coup, et gonflait

les voiles des jeunes poètes. Assis dans son esquif classique (Voyez

l'épître à M. de Lamartine: «Sous nos deux pavillons nous voguons

séparés.»), l'auteur dus _Messéniennes_ osa livrer, aussi lui, sa voile

au vent inconnu; mais il ne se hasarda pas sur cette mer nouvelle assez

loin pour perdre de vue les rivages accoutumés.

Il semble que M. Delavigne, au lieu d'adopter par antipathie les

nouveautés littéraires, les ait comme subies à son corps défendant. Il y

a dans ses innovations une telle timidité, une telle réserve, que le

poète paraît faire un sacrifice à la mode du temps, prenant la cocarde

romantique, mais restant au fond du coeur fidèle à ses premières muses.

Regardez Louis XI, les Enfants d'Édouard, Marino Faliero; l'enveloppe

est à demi romantique, mais le fond demeure classique; le style

s'enrichit de quelques couleurs nouvelles, mais il est toujours tissu

sur la trame élégante et quelque peu lâche de Delille et de Ducis. M.

Planche disait, trop sévèrement sans doute, mais avec quelque justice:

«On prétend que M. Delavigne a travaillé à son _Louis XI_ quatorze ans.

Je ne m'étonne pas que sa tragédie réfléchisse toutes les révolutions qui

se sont accomplies au sein de la poésie dramatique, qu'il y ait dans son

poème un peu de tout, une imitation de toutes les manières..... M.

Delavigne n'est ni de ce siècle, ni du siècle passé, ni du siècle

précédent. Je défie le plus habile de surprendre une parenté, si

lointaine qu'elle soit, entre M. Delavigne et les choses ou ses hommes

de ce temps-ci. _Les Enfants d'Édouard_ m'ont semblé une gageure

d'emprunter à toutes les querelles, à tous les systèmes, ce qu'ils ont

d'inoffensif et de superficiel.»

Il faut bien, en effet, le reconnaître: n'ayant pas le don d'initiative,

qui eût été nécessaire pour jouer ce grand rôle de médiateur entre les

deux écoles, et subissant, par conscience peut-être, les innovations

poétiques, M. Delavigne ne put atteindre le but sublime qu'il se

proposait, c'est-à-dire de fonder, par la réunion et la fusion pacifique

des principes ennemis, cette grande école littéraire qui semble être

promise aux destinées futures de notre pays. Et il arriva, chose

étrange, qu'au lieu de prendre les devants, l'auteur de _Louis XI_

rétrogradait plutôt. Sa poésie mixte, son inspiration mêlée et confuse,

pour ainsi dire, semblent en effet former comme une sorte de transition

entre l'école impériale, qui se mourait, et l'école romantique, qui

naissait pour lui succéder. Si donc M. Delavigne était apparu aux

derniers jours du dix-huitième siècle, avant les _Natchez_ et _les

Martyrs_, il eût tenu à cette époque une place éminence, joué un rôle

salutaire, rempli une mission féconde. Mais, poète transitoire, alors

que MM. Lamartine et Hugo avaient décidé déjà le grand mouvement

poétique, il lui fut seulement réservé d'initier la masse, toujours

retardataire, aux nouvelles idées qui triomphaient déjà dans les régions

plus hautes. De là, sans limite, les grands succès populaires de M.

Delavigne; et c'est en ce sens qu'il fait entendre ces dures paroles de

M. Plauche: «L'esprit, l'imagination et le style de M. Delavigne sont à

la taille du plus grand nombre.»

Jusqu'ici nous n'avons apprécié que la valeur _relative_, pour ainsi

dire de M. Delavigne; il nous fallait bien juger le poète au vis-à-vis

de ses contemporains, puisqu'il avait prétendu lui-même servir de lien

entre les partis apposés de son temps.--Si, maintenant, nous

considérons absolument les oeuvres de M. Delavigne, non-n'aurons qu'à

répéter les louanges légitimes que chacun a déjà donnés au talent

ingénieux, à l'esprit élégant, au style toujours pur et choisi de

l'auteur des _Messéniennes_. Mais nous vanterons surtout cette

conscience poétique, cette honnêteté littéraire, qui ne se rencontrent

plus de nos jours, et qui respirent dans toutes les oeuvres de M.

Delavigne. Jamais il ne fit trafic de sa muse, jamais il ne trempa dans

ces basses pratiques, familières à nos écrivains les plus en renom;

jamais enfin le poète ne cessa d'être un honnête homme. Aussi son nom

conservait-il auprès du public tout son premier crédit, et ses plus

minces productions étaient accueillies avec l'estime respectueuse que

l'on devait à l'auteur. M. Delavigne, d'ailleurs, trouva en sa probité

littéraire la récompense qu'elle méritait; il fui presque le seul de nos

auteurs fameux qui ne vit point décroître, avant l'âge, son talent et

son génie; jusqu'au dernier moment, il se préserva de la limite des

oeuvres indignes, et jamais peut-être ne s'est-il élevé plus haut, comme

écrivain, que dans sa comédie de _la Popularité_, composée si longtemps

après ses premiers chefs-d'oeuvre.

Donnons donc un nouveau regret à cet homme éminent, si tôt enlevé aux

lettres et à la patrie. Personne, hélas! parmi la génération nouvelle,

ne se levant pour remplacer ceux qui s'éteignent, la mort de chaque

grand poète doit sembler deux fois douloureuse, et par la perte d'un

beau génie, et par le vide qu'elle laisse après elle, et qui ne sera

point comblé.

Les obsèques de M. Casimir Delavigne ont eu lieu mercredi, 21 décembre.

Toutes les classes de la société avaient des représentants à cette

triste solennité; ou évaluait à plus de six mille le nombre des

assistants. Les notabilités littéraires, artistiques et politiques

s'étaient particulièrement empressées de venir rendre ce dernier devoir

à l'illustre poète.

Le deuil était conduit par le fils du défunt, et par MM. Germain et

Fortuné Delavigne.

L'Académie Française, la commission des auteurs dramatiques et la

Comédie-Française, assistaient en corps aux obsèques.--Le roi et le duc

de Nemours avaient envoyé leurs voitures.

Des discours ont été prononcés sur la tombe de M. Delavigne par MM.

Montalivet, Victor Hugo, Frédéric Soulié, Tissot, ancien professeur de

M. Delavigne, Samson et Léonard Chodsko: celui-ci parlait au nom de la

nation polonaise.

Une souscription va, dit-on, être ouverte pour élever un monument au

grand porte que la France a perdu. Les théâtres, et d'abord la

Comédie-Française, contribueraient par des représentations à cette

oeuvre nationale.

L'Illustration, No. 0043, 23 Décembre 1843 · 第 5 / 17 题