M. Quinqueton m'attira à lui.

--Vous ne vous en irez pas avant que nous ne vous ayons fait faire la

connaissance de quelqu'un.

Et Prosper eut un large rire.

--Ah! ah! fis-je, il y a du mystère!

--Il y a du mystère.

Je dus me frotter les mains, simulant la gaieté de celui à qui l'on en

annonce une bien bonne.

--Mon cher monsieur, me dit le juge de paix, on prétend qu'il n'y a

point de bonheur qui n'ait son revers; mais il est peut-être juste de

soutenir aussi que nos misères reçoivent parfois une certaine

compensation. Pour ma part, j'ai été secoué, ces derniers temps, comme

on ne secoue pas un vieux prunier... eh! eh! la comparaison n'est pas

mauvaise: il ne reste pas un seul fruit à l'arbre. Si ce n'était que

moi, mon Dieu, à mon âge on n'a ni coquetterie ni grand appétit; mais

mon dénuement n'est pas flatteur pour mon fils, qui, je puis vous le

confier, caressait un joli projet de mariage.

Je m'inclinai.

--Misère de Dieu! continua M. Quinqueton, j'ai eu la bouche amère quand

il m'a fallu avouer au père de la jeune fille que mes propriétés du

Saumurois ne pèseraient pas sur mes dispositions testamentaires le poids

d'un de mes cheveux blancs... Entre nous, on peut confesser sa

faiblesse: j'aurais eu moins de dépit à voir vendre, devant ma porte, ma

paillasse et mon bois de lit.

On reconnaissait bien là le M. Quinqueton «faraud» qui n'avait pas remis

le pied dans le Saumurois du jour où il y eût été exposé à rencontrer un

créancier.

--Notez, dit-il, qu'aucune parole n'avait encore été prononcée qui pût

engager les deux familles: chacun a sa fierté... Oh! oh! c'est qu'il

s'agit d'un contrat qui fera date dans l'étude du notaire! L'avenir

glorieux de Prosper, voilà le coup de fouet que j'attendais pour oser la

demande officielle. Eh bien! mon cher monsieur, vous ne croirez pas que

c'est ma fausse position, précisément, qui nous a fait tomber la poire

dans la main! Vous me direz que c'est donc qu'elle était mûre. Ah mais!

c'est qu'elle aurait aussi bien pu blettir sur la branche.--«Sacrédié,

mon cher Quinqueton», m'a dit le père de la jeune fille... Faut-il vous

le nommer? Non. Je préfère vous laisser la surprise de la voir entrer

ici, car nous l'attendons. C'est un homme carré en affaires et qui n'y

va pas par quatre chemins. «Mon cher Quinqueton», m'a dit

monsieur...--Ah! le bout de la langue me démange...--«voici cinq ans et

trois mois, pas plus, pas moins, que je sais l'état de votre fortune et

que vous vous endettez pour subvenir aux besoins de votre garnement de

fils». Il le savait, monsieur!... «Je n'attendais que votre confidence»,

m'a dit monsieur... mettons monsieur X... «pour vous parler à coeur

ouvert. Comment ai-je appris vos petites misères? Par ma police, donc!

Et pourquoi est-ce que j'ai lancé ma police à vos trousses? Tiens! à

cause de l'intérêt que je vous porte, sacrédié! et à cause d'un certain

sentiment qui unit nos enfants.»--«Oh! oh! lui ai-je fait, c'est donc

vrai, Potu, vous y pensez donc?...» Tant pis! le nom m'a échappé!--«Si

j'y pense! et vous, vieux gredin?»--«Oh! moi... Mais mes

vignobles?...»--«Je donne deux cent mille francs à ma fille, c'est-il

assez pour deux personnes?»--«Bonté du ciel!»--«Ne me remerciez pas», me

dit Potu, «ma fille n'est pas taillée pour épouser un marquis»...

Attrape ça, Prosper! «D'ailleurs», dit-il, «je suis moi-même plus

autoritaire qu'un sultan, et je veux me payer un gendre qui me tienne

dans le creux de la main.»

--Pour cela, dit Prosper, il y aura lieu de prendre un peu exactement

mes mesures!

--Qu'est-ce que vous dites de tout cela? me demanda M. Quinqueton.

Je ne disais rien de tout cela.

--Oh! oh! fit Prosper, si vous croyez, papa, que Francis va

s'emballer!...

La marchande de petits pains pour les canards · 第 35 / 42 题