Madame Pacaud faillit tomber du haut du songe que Vendôme se faisait de
Prosper. Plus que l'accident de son vieux maître et sa ruine, cette
chute de rêve menaçait de la démoraliser.
J'emmenai madame Pacaud déjeuner aux _Girouettes_. Nous essayions de la
distraire pour qu'au moins elle mangeât.
--Mon estomac est tordu comme un linge à essorer, monsieur, madame; vous
n'y feriez pas passer un grain de millet à nourrir les oiseaux.
Elle était tiraillée par la crainte que mon peu de confiance
correspondît à la réalité, et par le désir--plus fort que tout--que ses
chimères ne fussent pas blessées. Et, dans son for intérieur, elle me
boudait un peu, parce que j'avais molesté ses chimères.
--Madame Pacaud, lui dis-je, avertissez Prosper!
--Ça ne se peut pas!
--Alors, que monsieur Quinqueton lui-même l'avertisse!
--Il aimerait mieux se faire périr!
--Donc, que Prosper reste dans l'ignorance.
--Ça ne se peut pas non plus, s'il faut aider à présent son père!
--Avertissez Prosper.
--Non.
--Allez au diable, ma chère madame Pacaud!
Nous faillîmes nous fâcher. Je crus cependant devoir intervenir.
--Écoutez!
D'un bond, elle fut debout.
--Oh! tout beau!... tout beau!... Je n'ai pas trouvé le moyen d'aplanir
les difficultés. J'examine simplement ce qu'il est en mon pouvoir de
faire; et ce que je pourrai, je le ferai. Entendez-moi bien: il n'est
pas admissible que Prosper ne soit pas informé de la fâcheuse santé de
son père.
--Mais, monsieur...
--Cela est inadmissible, madame Pacaud. Il faut que vous écriviez sur
l'heure à Prosper quelque chose comme cela: «Monsieur Prosper, votre
papa va bien pour le moment; mais nous avons eu des inquiétudes pour sa
santé la semaine passée; vous devriez bien venir le voir.»
--Mais, monsieur!...
--Il viendra. Pour éviter tout désordre, taisez-vous sur les causes
morales qui ont altéré la santé de monsieur Quinqueton...
--Monsieur Francis, laissez-moi parler!
--Parlez, madame Pacaud.
--Eh bien! il faut que je vous dise pourquoi c'est que je n'ai pas tout
de suite envoyé une dépêche à monsieur Prosper: je n'aurais pas pu tenir
ma langue de lui tout raconter.
--Enfin, vous ne lui avez pas envoyé la dépêche et vous n'avez rien
raconté.
--Sans doute, monsieur Francis, mais quand il arrivera...
--Laissez-moi parler à mon tour: quand il arrivera, je serai là, ou je
serai sur le point d'arriver par le premier train: vous pourrez bien
tenir votre langue une heure!
--Vous viendrez à Vendôme, monsieur Francis? Vous ferez ça pour nous?
--Vendôme est sur le chemin de Paris; nous pensions quitter la campagne
ces jours-ci, et je serai heureux de revoir monsieur Quinqueton. Mais ce
n'est pas cela: il est indispensable que quelqu'un ici surveille la
vente des vendanges et s'occupe de la vente des terres; vous ne pouvez,
madame Pacaud, laisser plus longtemps seul monsieur Quinqueton; vous
retournerez à Vendôme et direz à votre maître que je m'acquitterai du
soin de ses affaires du Saumurois, et que je lui en rendrai compte avec
toute la discrétion que l'on ne serait peut-être pas en droit d'attendre
d'un homme d'affaires salarié. Ma présence à Vendôme sera d'ailleurs
moins suspecte que toute autre. Quant à Prosper, eh bien, nous
déciderons avec monsieur Quinqueton s'il convient ou non de lui parler.
--Je vas vous embrasser, monsieur Francis! il le faut. Madame, bien sûr,
n'en sera point jalouse? Et dire que j'ai failli ne point vous adresser
la parole ce matin!... Ah mais! c'est qu'un peu de plus, vous ne
m'auriez pas fait desserrer les dents!