J'avais perdu de vue depuis bien des années M. Quinqueton et son fils,
par suite de la mort de mes grands-parents, qui nous éloigna de Vendôme,
et j'avais oublié, je l'avoue, et mon ami Prosper et son amour de papa,
lorsqu'un de ces hasards que l'on s'obstine à dire extraordinaires, et
qui sont ce qu'il y a de plus commun dans la vie, vint me rappeler «les
propriétés du Saumurois».
Je venais de me marier, et présentais ma femme à de vieux amis que nous
avons à Chinon. Chinon est le plus joli pavillon du jardin de la France.
Quand on y va, on y voudrait vivre, et ses petites rues où Jeanne d'Arc
a passé et qu'ornent encore des pignons et des fenêtres en ogive par où,
un jour, des yeux ont vu monter au château le cortège qui ouvrait la
plus pure des épopées, ses petites rues vous donnent le goût des
vieilles demeures charmantes et paisibles dont la pierre effritée ou le
bois vermoulu inspirent la nostalgie enivrante des temps écoulés. Bon
sens, simplicité et belle humeur, c'est ce que nous chantent toutes ces
chères vieilleries françaises; elles disent aussi la soumission au
réalisme de la vie, le fin sourire aux billevesées. Charmantes gens aux
veines de qui coule le sang du très avisé Rabelais! Figures éclaircies
par l'incomparable vin! Palais flattés par la saveur du pain de seigle
et du fromage de chèvre, et dont la voûte retentit des plus gentilles et
des plus réjouissantes expressions de la plus belle langue du monde! Et
vous enfin, bonne vieille au bonnet tourangeau, que nous avons vue, dans
une pièce obscure d'une maison penchée sur le côté, dans la rue
Saint-Maurice, et qui battiez des mains avec un petit enfant en
chantant, c'est vous, qui nous avez arraché le cri: «Restons dans ce
pays!»
Une demi-heure après, nous montions en voiture, suivions la route qui
longe la Vienne jusqu'à son confluent avec la Loire, à Montsoreau, et
nous arrêtions là, sur la pente du coteau où tournent les ailes de
moulins à vent, non loin des ruines du château célèbre, en face d'un
fleuve de sable et d'eaux languides, pour visiter une maison du temps
d'Henri IV: «_Les Girouettes_, à vendre ou à louer, avec clos et
cellier.»
La maison nous ravit; le prix qu'on en demandait était modeste. Nous
revînmes le lendemain à Montsoreau pour voir maître Camus, le notaire.
Il nous énuméra les «joignants»: au nord, Baillavoine (Jean-Nicolas); à
l'est, Arnault (Adolphe), dit le Boitoux; au sud et à l'ouest,
Quinqueton (Pierre-Prosper).
--Quinqueton, Pierre-Prosper?
--Oui, monsieur.
--N'est-ce pas monsieur Quinqueton, de Vendôme?
--Lui-même, le juge de paix.
--C'est bien cela... Ah! par exemple! c'est comique... Ce bon monsieur
Quinqueton!... Et moi qui ne pensais pas à lui! Mais, en effet, nous
sommes en plein Saumurois!... Et comment va-t-il?
Le notaire pinça les lèvres pour comprimer un sourire à ma question
familière.
--Monsieur, dit-il, je ne saurais vous dire.
--Ah! pardon! vous n'êtes peut-être pas le notaire de monsieur
Quinqueton?
--Si fait; mais monsieur Quinqueton ne m'entretient pas de sa santé.
--Il ne vient donc pas ici?
Le notaire se tourna vers son maître clerc:
--Depuis combien d'années le sieur Quinqueton n'a-t-il pas comparu?
Le clerc roula son porte-plume entre les paumes de ses mains, leva les
yeux au loin; il compulsait les dossiers dans sa mémoire.
--Quinqueton? fit-il. Quinqueton... attendez!... Quinqueton
(Pierre-Prosper)--affaire Ballureau (Jacques), dit Cudasne, prêt sur
hypothèque... 88... 89? 89, c'est l'année de l'Exposition. Je le vois
encore ici. Ça fait sept ans.
--Il n'est pas venu ici depuis sept ans!
--Exactement.
--Mais, autrefois, ne venait-il pas plus souvent?
--Deux fois par an, ponctuellement.
--C'est curieux! Et depuis ce prêt...
--Cet emprunt. Le prêteur est Ballureau (Jacques), dit Cudasne.
--Ah! fis-je, surpris et inquiet tout à coup, le prêteur est Ballureau
dit Cudasne?... Je vous demande pardon, maître Camus! J'ai beaucoup
connu monsieur Quinqueton, vous comprenez!
--Passons-nous aux servitudes de l'immeuble dit _les Girouettes_?
--Mais certainement, maître Camus.