L'ÉCHOUEMENT DU «SULLY»

Le 7 février, comme le croiseur cuirassé Sully, de notre escadre

d'Extrême-Orient, sortait de la baie d'Along pour aller exécuter des

tirs en mer, il toucha, à bâbord, sur une roche. Il y demeura échoué,

ayant au flanc une déchirure énorme. Immédiatement, il s'inclina et

toute sa proue bientôt fut submergée. Le lendemain, on constatait que,

retenu par la roche, il commençait une lente descente vers un fond de 17

mètres de profondeur, la coque continuant, probablement, à s'éventrer,

dans cette chute inquiétante.

Le _Gueydon_ et le _d'Assas_ étaient arrivés en hâte au secours du

_Sully_ pour recueillir l'équipage et sauver la plus grande partie

possible du matériel. On n'a donc aucune crainte pour les vies humaines

confiées au navire. Lui seul est en perdition, et c'est déjà un grand

désastre.

Si le _Sully_ ne peut être sauvé, c'est une perte formidable pour le

Trésor. Le navire a, en effet, coûté 24.778.247 francs, dont 21.530.699

francs pour la coque. Même si l'on admet que son renflouement soit

possible, les réparations qu'entraînera cet accident seront

considérables, et le bateau sera immobilisé pour de longs mois. Or,

c'est une des unités les plus importantes de la flotte française. Le

_Sully_, construit à la Seyne, achevé en 1903 seulement, est un croiseur

cuirassé de 138 mètres de long et de 10.014 tonnes de déplacement.

Actionné par trois machines développant ensemble une force de 20.500

chevaux, il a donné, aux essais, une vitesse de 21 noeuds. Comme

armement, il comprend 2 canons de 134mm, abrités dans des tourelles,

l'une à l'avant, l'autre à l'arrière; 8 canons de 164mm7; 6 de 100mm, 18

de 47mm et 2 de 65mm. Il est pourvu, de plus, de 5 tubes

lance-torpilles, dont 3 au-dessus de la flottaison et 2 sous-marins. Il

était monté par un équipage de 25 officiers et de 590 hommes. Le

commandement en était confié au capitaine de vaisseau Guiberteau.

L'armement, puis le départ du _Sully_ pour l'Extrême-Orient avaient été

l'occasion d'incidents retentissants dans l'administration de la marine.

Avant d'autoriser le croiseur à prendre la mer, la commission qui en

avait suivi les essais avait demandé l'exécution de certains travaux,

intéressant notamment le gouvernail, car le navire évoluait, paraît-il,

assez difficilement. Le ministre--c'était alors M. Camille

Pellelan--s'impatienta, crut deviner chez le préfet maritime, l'amiral

Bienaimé, chez le major général, amiral Ravel, un mauvais vouloir, une

hostilité personnelle. Le commandant du navire, le capitaine de vaisseau

Farret, fut relevé et remplacé par le capitaine de vaisseau Guiberteau,

qui occupa son poste le 25 janvier 1904. Quatre jours plus tard le

_Sully_ prenait la mer, sans que les travaux demandés par la commission

de recette eussent été faits. On ne peut savoir encore exactement dans

quelles conditions l'accident s'est produit. L'enquête conduite sur

place par le vice-amiral Bayle, commandant l'escadre d'Extrême-Orient,

qui s'est rendu aussitôt dans la baie d'Along pourra seule établir les

responsabilités. Le croiseur est échoué dans les parages de l'écueil

Canot, qui figure sur la carte du service hydrographique; mais cette

carte, éditée en 1889, ne mentionne pas la roche même qu'a touchée la

coque du navire. Des relevés nouveaux étaient depuis quelques années

poursuivis; ils n'ont pas encore été mis à jour. La baie d'Along, d'un

aspect si caractéristique, hérissée de pointes, de pyramides, de rocs

surgissant de l'eau, avec ses longs couloirs entre deux parois abruptes,

apparaît, d'ailleurs, comme un point où la navigation, surtout pour des

navires ayant les dimensions du _Sully_, doit être fort difficile, sinon

périlleuse.

[Illustration: Carte de la baie d'Along. (La croix indique les parages

où s'est échoué le _Sully_.)]

[Illustration: Vues de la baie d'Along.--_Photographies communiquées par

M. Dedin-Laporte._]

_Documents et Informations._

L'Illustration, No. 3234, 18 Février 1905 · 第 20 / 36 题