S'il est une famille souveraine vers qui, en ce moment, se porte tout
parliculièrement l'attention universelle, c'est sans contredit la
famille impériale de Russie. Les portraits publiés dans ce numéro
offrent donc, au premier chef, un caractère d'actualité: de date
récente, ces photographies ont en outre le mérite de l'inédit, et les
difficultés au prix desquelles _l'Illustration_ a pu se les procurer, le
soin qu'elle a pris de s'en assurer le droit exclusif de reproduction,
attestent une fois de plus son effort constant pour donner à ses
lecteurs des documents d'une réelle valeur, puisés aux meilleures
sources.
Ceux-ci empruntent un surcroît d'intérêt aux circonstances présentes. La
Russie traverse, en effet, une des phases les plus critiques de son
histoire, et la dynastie des Romanov, en la personne de Nicolas II,
subit de rudes épreuves. Au cours d'une seule année, que de graves
événements! D'abord, cette guerre avec le Japon, dont on n'entrevoit pas
le terme; la persistance de la fortune contraire, malgré la vaillance
des armées de Mandchourie; la perte d'une flotte; la reddition de
Port-Arthur, malgré l'héroïque défense de Stoessel; puis, à l'intérieur,
la situation devenue précaire: l'agitation politique et sociale, les
grèves, la déplorable journée du 22 janvier à Saint-Pétersbourg, les
désordres, les émeutes dans les provinces; enfin, la crainte d'une
rupture du lien moral, jusqu'alors si étroit, entre l'empereur et son
peuple.
Les courtes diversions à tant de lourds soucis, le tsar les demande aux
joies paisibles de, l'intimité familiale; il les trouve auprès de
l'impératrice Alexandra, au milieu de leurs cinq enfants: les petites
grandes-duchesses Olga, Tatiana, Marie, Anastasia, comptant
respectivement neuf, sept, cinq et trois printemps (l'aînée, on ne l'a
pas oublié, fut du voyage historique à Paris en 1896), le petit
grand-duc Alexis, âgé de six mois. Certes, Nicolas II prodigue à ses
quatre filles les marques d'une tendre affection; mais, aujourd'hui, sa
sollicitude inquiète ne s'attache-t-elle pas surtout au tsarévitch, à ce
fils ardemment désiré, impatiemment attendu, et venu au monde, le 12
août dernier, dans de telles conjonctures que la salve de trois cent un
coups de canon, tirée de la forteresse Pierre-et-Paul, pour annoncer sa
naissance, a tout à la fois fait vibrer les coeurs d'une vive allégresse
en célébrant l'heureux événement et secoué les poitrines d'une
douloureuse émotion en évoquant, aux grondements de la poudre, l'image
des soldats russes fauchés sur les champs de bataille d'Extrême-Orient
par la canonnade meurtrière?
[Illustration: Le prince héritier de Russie sur les genoux de
l'impératrice. _Phot. Boissonnas et Eggler.--Déposé, reproduction
interdite._]
Depuis cette date insigne, l'horizon, là-bas, ne s'est pas éclairci;
dans l'empire même, le ciel s'est assombri, chargé d'orages: il semble
qu'une ombre tragique flotte autour du berceau du futur empereur, espoir
de la dynastie. Puisse cette ombre n'être que passagère et se dissiper
bientôt!
Il faut souhaiter de voir les Russes triompher de la mauvaise fortune et
le tsar Nicolas II, confiant en l'avenir, après avoir rétabli la paix,
doté ses nombreux et fidèles sujets de réformes dont son rescrit du 25
décembre a proclamé la nécessité, léguer plus tard à son héritier le
trône de Pierre le Grand, consolidé par des institutions où les idées de
progrès qui s'imposent aux monarchies modernes se concilieront avec le
maintien de la tradition nationale. E. F.
_LES FAITS DE LA SEMAINE_