JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Après dîner. C'est la demi-heure, un peu morne, durant laquelle les

hommes se sont réfugiés au fumoir, pour empester de tabac les tentures

et se chuchoter à l'oreille des anecdotes grivoises. Nous sommes là sept

ou huit femmes groupées, dans un coin du salon trop vaste, autour de la

maîtresse de la maison, qui nous sourit d'un air préoccupé. Cette fuite

subite des maris a comme «jeté un froid»; il faut le temps de se

réinstaller, de reprendre contact, et l'on cherche des sujets de

conversation.

L'actualité les fournit et peu à peu s'établit un courant de familiarité

gentille. On parle de la guerre et des modes nouvelles, des projets de

M. Dujardin-Beaumetz et du duel épistolaire où se mesurèrent ces

jours-ci, avec une si belle véhémence, Mmes Syveton et Lebaudy; on agite

la question de savoir si Mme Madeleine Lemaire, dont l'exposition s'est

ouverte hier, rue de Sèze, «est en progrès»: et l'on se réjouit de voir

se rouvrir tout à l'heure celle des Aquarellistes.

--Et votre dispensaire?

La personne à qui l'on s'adresse est une jolie femme d'aspect grave, qui

écoutait nos bavardages sans rien dire. C'est la femme du docteur Y...,

mon médecin, fondateur, aux environs de Paris, d'un dispensaire dont

l'inauguration a été récemment signalée avec force éloges dans les

journaux. Mme V... sourit modestement, soupire, se plaint du surcroît de

peine et des sacrifices d'argent que cette oeuvre impose à son mari;

courses quotidiennes en banlieue... grosses responsabilités assumées...

«Il n'avait pas besoin de cela.» Etourdiment, une dame dit: «Quel

intérêt avait-il alors à l'entreprendre?»

Mme V... réplique, d'un ton un peu pincé:

--Aucun autre intérêt, madame, que celui d'être utile aux malheureux.

C'est une création dont la nécessité s'imposait. Le gouvernement ne

voulait rien faire; il fallait bien que quelqu'un se dévouât. Mon mari

s'est dévoué... Je sais bien que cela étonne, et qu'on est difficilement

cru, quand on dit d'un homme qu'il a fait une chose généreuse, sans

arrière-pensée d'en tirer profit...

Elle a dit cela d'une voix presque émue. Une porte s'est ouverte. Les

hommes ont fini de fumer et se répandent dans le salon avec des airs

guillerets et des figures un peu rouges. Le docteur V... est venu

s'asseoir près de moi; je le complimente. «Nous parlions de votre

affaire, lui dis-je; c'est très bien, ce que vous avez fait là.» Il

ricane, me conte son histoire et, comme je suis un peu sa confidente, il

conclut tout bas: «Et puis... c'est le ruban rouge dans un an.»

Lui au moins est plus franc que sa femme. Et pour la première fois

j'aperçois quelle imprudence ce serait de supprimer en France

l'institution de la Légion d'honneur. Elle est menacée, paraît-il;

quelques parlementaires se sont avisés de démontrer l'inutilité de cette

passementerie et d'en demander l'abolition. Psychologues ingénus! Ils

voudraient retirer à l'État, qui a tant d'argent à dépenser, le moyen

d'être gratuitement aimé, défendu, enrichi... Où trouveront-ils

l'équivalent de cette monnaie-là? Moyennant l'espérance de nouer un jour

un petit bout de moire écarlate à la boutonnière de son habit, mon

médecin donne à son pays, pour rien, une partie de sa fortune et de son

temps. «C'est une vanité ridicule», affirment ces messieurs. Et puis

après?

Je vois très bien ce que l'État risquerait de perdre à ce que cette

vanité-là disparût de nos moeurs; je ne vois pas ce qu'il gagne à

prétendre la corriger.

La municipalité parisienne nous annonce la reprise annuelle de ses bals.

On dansera, dans deux jours, à l'Hôtel de Ville! Je n'irai pas. J'aime

trop Paris pour me complaire en des spectacles où sa grâce m'apparaît un

peu diminuée, et je trouve que ces fêtes sont de celles qu'une ville qui

a le souci de passer pour la plus spirituelle du monde ne devrait pas

donner.

Je me souviens de la soirée que je passai là, il y a deux ans, la

première fois que je revins à Paris. De ma vie je ne fus si bousculée!

Mais ce n'est pas de cela que je me plains. Une fête n'est «réussie»

qu'à la condition qu'on s'y écrase, et la difficulté de s'y mouvoir, la

cohue aux vestiaires, l'insuffisance ou l'incommodité des sièges, un peu

d'asphyxie autour des orchestres et la vision de quelques bourrades

échangées autour de buffets inaccessibles sont les conditions

essentielles du plaisir qu'on y vient chercher. Mal assise au théâtre,

dans une salle bondée de gens, où j'étouffe, je me sens d'avance

disposée à trouver excellent un ouvrage autour duquel tant de curiosités

font escorte à la mienne; et il y a bien des chances, au contraire, pour

que j'y bâille, si trop de loges et de fauteuils sont vides autour de

moi. Il existe un _panurgisme_ de l'ennui comme de la joie et j'éprouve

une déception, comme un froissement de vanité blessée, à m'être dérangée

pour un plaisir qu'ont l'air de dédaigner les autres.

Les bals de l'Hôtel de Ville ne nous exposent point à ce genre de

malaise. On ne rencontre jamais là moins de cinq ou six mille personnes,

curieuses d'y danser, de s'y rafraîchir pour rien ou d'y assister, du

haut d'un escalier, au défilé des «hommes connus» du Parlement... mais

l'étrange promiscuité de figures! On a voulu convier égalitairement à

ces fêtes toutes sortes de ménages et ainsi affirmer une sorte de droit

public au quadrille municipal... D'honnêtes familles, de conditions fort

mêlées, y sont donc accourues de partout, et cela compose un spectacle

peu joli, de douteuses élégances, de gaietés un peu triviales, de

pauvretés «habillées» que rend plus choquantes à l'oeil la somptuosité

même du décor où elles s'encadrent. On croit honorer la foule en lui

ouvrant, pendant une nuit, les portes d'un palais; en lui faisant verser

de l'orangeade et distribuer des petits pains au foie gras par des

messieurs cravatés de blanc qui, tout bas, se moquent d'elle. Cruelle

politesse! Parmi le luxe de ces architectures, de ces murailles et de

ces plafonds où s'inscrivent les signatures des peintres les plus

«cotés» de ce temps-ci; parmi ces tapisseries, ces lumières, ces fleurs,

un habit mal coupé semble comique; une robe pauvre fait de la peine;

certains rires, un peu bruyants, choquent l'oreille comme une

grossièreté... Il y a des harmonies nécessaires, et c'est jouer un

méchant tour à Jenny l'ouvrière que de l'inviter à la table du roi.

Sonia.

L'Illustration, No. 3234, 18 Février 1905 · 第 5 / 36 题