M. Tournay écrivit en effet, quelques lignes, et me les remit.

--Qu’est cela, m’écriai-je, un bon de cent louis! A quel titre? Je n’ai

point demandé de secours.--M. Bouret me ferait grief de vous laisser

partir sans un souvenir de lui. Ne savez-vous pas qu’il tient à sa

réputation de libéralité?

Je ne pus me garder d’un mouvement de colère, et je déchirai le papier.

--Parbleu, dit M. Tournay, vous êtes un héros! Je n’eus point

l’intention de vous fâcher: je ne fis qu’obéir aux instructions

générales que je reçus de M. Bouret, qui entend qu’on ne se soit pas

adressé à lui vainement. Je lui rapporterai ce beau trait, mais il se

pourrait bien qu’il haussât les épaules et qu’il se fâchât à son tour.

Qu’est-ce pour sa prodigalité, que cette bagatelle: n’allez point le

rendre sévère à votre égard. Il n’admet pas de refus à ses dons.

Je persistai dans ma résolution, cependant M. Tournay me dit que j’avais

tort, mais il me tendit la main. Il en vint à me conter mille choses

singulières sur M. Bouret.

--Je l’aime, fit-il, parce que, en dépit de son ostentation, qui est

prodigieuse, sa complaisance est sincère, et elle le fut avant qu’il

disposât de trésors. Savez-vous ce qui, jadis, détermina son mariage? Il

épousa une personne pour laquelle il n’avait point de goût pour la

raison que, avec sa dot, il pouvait obliger un ami, ayant besoin d’une

somme considérable, qu’il n’avait point alors. Cette dot, qui était d’un

grand poids, ne fit que passer de ses mains dans celles d’un autre.

L’union, conclue dans ces conditions, ne fut point heureuse. Il n’y eut

pas, d’ailleurs, de séparation sans que M. Bouret ne rendît fort

exactement la dot, que cet ami ne lui avait pas remboursée. Vous le

verrez sans cesse occupé de spéculations, et il ne s’y livre que pour

pouvoir donner, et donner toujours. Croyez qu’il a assez de philosophie

pour ne pas tabler sur la reconnaissance. Vous savez les folles dépenses

qu’il a faites en son château de Croix-Fontaine, dans le seul espoir que

le roi, revenant de chasser, lui fît l’honneur de s’y reposer à peine

une heure. Les architectes s’occupent sans répit à bâtir pour lui; c’est

pour lui que travaillent les artistes les plus célèbres. Il n’est rien

de rare ou de précieux qu’il ne fasse aussitôt acquérir. Ses chevaux

sont les plus beaux et ses carrosses les plus dorés du monde. Il offre

des fêtes qui jettent dans l’éblouissement et des festins d’un luxe

incroyable par la vaisselle et les mets, et, pour lui-même, il est sobre

et se contenterait volontiers de peu. Il a toutes les galanteries: il

fit, l’autre jour, à un de ses dîners, le contrit, en s’excusant auprès

des dames du retard de ses jardiniers qui n’avaient point apporté de

fleurs, mais chacune d’elles trouva à sa place un bouquet de diamants et

de pierres précieuses. Il a des attentions délicates: les présents qu’il

envoie ne sont pas seulement les plus coûteux qui soient, il les choisit

en ayant eu soin de s’instruire des goûts de ceux qui les doivent

recevoir. Il ne se satisfait point de donner; il faut qu’il donne avec

grâce. Ces seuls présents dépassèrent, l’an dernier, six millions. A ce

train-là quelle fortune ne s’épuiserait pas? Qui sait si ce Plutus, à la

fin ruiné, n’en sera pas réduit à emprunter quelques louis, qu’on lui

refusera peut-être, mais ceux qui ont vécu dans son entourage ne se

seront point oubliés; et, encore que j’aie sa pleine confiance, je suis

sans doute celui qui ait été le moins tenté par de faciles profits.

J’osai m’inquiéter devant lui de ses profusions. Il me répondit qu’il

avait dans sa tête des idées qui lui permettraient de les décupler. Je

lui reconnais, à côté de cette fureur de dissipations, une véritable

bienfaisance. Il lui arriva de nourrir une province que ravageait la

famine. Il a eu toutes les femmes, et elles s’offraient à lui; il a

gardé, cependant, un attachement pour une maîtresse d’autrefois, qui n’a

plus, avec l’âge venu, ni beauté, ni charme, mais elle l’aima, dans le

temps que sa merveilleuse destinée ne se dessinait pas encore, et qu’il

avait pris un nom supposé. Il n’a point voulu l’enrichir, de peur de la

corrompre, et il ne lui a assuré que le nécessaire, dans une maison

qu’il acheta pour elle à dix lieues de Paris. Elle a cent fois entendu

parler de lui, et elle ne sait pas qui il est. Quand il s’évade de son

faste, c’est pour se rendre auprès d’elle, en fort modeste équipage.

C’est, dit-il, quand il a besoin d’un peu de sincérité, car, tout en les

goûtant, il ne s’abuse point sur les hommages qui vont à lui. Ne

divulguez point ce trait, je vous prie: je le cite pour vous montrer que

M. Bouret est demeuré sensible, malgré le vertige que donne la puissance

de l’argent. Ce fut pour cette personne qu’il me pria, selon sa

politique sentimentale avec elle, d’acheter un bijou commun, car,

entraîné par ses habitudes, ses yeux se fussent naturellement portés sur

le plus riche écrin du joaillier.

M. Tournay me dépeignit ainsi, tel qu’il est, et non seulement tel qu’il

est dans le public, l’opulent financier, en qui il y a plus de bons

côtés qu’on le croit généralement. Il s’appliqua, étant encore jeune,

par système, à paraître aimable, et ce qui fut d’abord une sorte de

masque chez lui est devenu naturel.--Cette amabilité est, sans effort,

sa règle de conduite. Je crois qu’il n’a guère de rancune que contre M.

Robbé, parce que ce médiocre poète lui voulut rendre cinquante louis,

implorés en un jour de détresse. M. Bouret l’appela nigaud. M. Robbé,

qui avait eu moins de morgue quand sa bourse était vide, jeta la somme

sur la table.--J’eusse pourtant voulu, dit M. Bouret, vous la laisser

afin d’acheter un balai pour nettoyer les ordures de vos vers.

Une heure s’était passée en cet entretien. M. Tournay me renouvela sa

promesse de s’occuper de moi, encore, ajouta-t-il avec une bonne humeur

qui faisait passer cette pointe, qu’il eût un tout autre bailliage que

celui dont dépend l’héroïsme, et il me pria de ne pas manquer de le

venir voir sous peu.

C’est ainsi, Monsieur, qu’après avoir été admis auprès d’un véritable

roi, dont la gueuserie est affligeante, j’ai connu ce M. Bouret, à qui

l’énormité de ses dépenses a fait, à Paris, une royauté qu’on ne s’avise

pas de contester.

Lettres galantes du chevalier de Fagnes · 第 34 / 62 题