M. BOURET

Ce 4 de Novembre 1771.

Je fis hier, Monsieur, une longue promenade en compagnie de M. Sellon,

qui avait la curiosité de voir où en était la construction de l’Hôtel

des Monnaies, dont vous savez que M. l’abbé Terray posa, voici deux ans,

la première pierre. Ces travaux intéressent M. Sellon qui, à ses grandes

lumières en matière de finance, joint le goût des arts. Il me dit qu’on

avait commencé à bâtir un édifice, qui devait avoir la même destination,

sur la place Louis XV, mais qu’on y avait renoncé, après qu’on eut

engagé inutilement de grandes dépenses. Il s’en faut qu’on se puisse

faire dès maintenant une idée exacte du monument, qui sera considérable.

La façade ne doit pas avoir moins de soixante toises de long: on

distingue seulement l’ordonnance générale de cette architecture, qui

fera honneur à M. Antoine, artiste recommandable, dont les dessins

furent adoptés.

En passant sur le Pont-Neuf, je remarquai la délicatesse de nombre de

personnes qui, pour préserver leur visage des ardeurs du soleil,

miraculeusement brillant en cette arrière-saison, portaient un parasol.

Il s’est établi aux extrémités du pont un bureau où, pour une somme

minime, on loue ces parasols, qu’on restitue après la traversée de cet

endroit. Cette industrie est regardée comme fort commode; mais M.

Sellon, qui met son chapeau sur sa tête et non sous le bras, comme il

est d’usage pour certains, ne laissa pas que de se moquer de ces

raffinements.

Dans le moment que nous quittions le pont, il rencontra un homme qui

semblait de complexion si distraite que, en effet, il pensa se jeter sur

nous.

--«Pardieu, dit M. Sellon, je suis assuré que M. Messance a la tête

pleine de ses calculs.» Ce M. Messance ouvrit de grands yeux, comme s’il

sortait d’un autre monde et s’excusa de sa gaucherie.--Point du tout (M.

Sellon a souvent des façons de parler qui, quelle que soit son

habituelle bienveillance, laissent percer son humeur caustique). Vous

avez fait sans doute une nouvelle découverte dans l’art de

dénombrer tout ce qui concerne Paris.--Il est vrai, répondit M.

Messance.--Avez-vous ajouté quelque chiffre à celui dont vous me

parlâtes, des cinq cent soixante seize mille six cent trente habitants

de cette ville et de ses vingt-trois mille cinq cent soixante-cinq

maisons? J’admire votre précision.--Elle n’est pas obtenue sans peine.

Mais je portais mon attention sur un autre objet. Il est, à la suite de

mes études, hors de doute que les mois de juin, juillet et août sont les

plus propres à la conception des femmes.--Voilà qui est le mieux du

monde, et l’on vous devra bien de la reconnaissance pour les résultats

de votre application.»

--C’est, me dit M. Sellon, un original qui n’est content que lorsqu’il a

établi des comptes sur toutes sortes de choses.

Pour satisfaire ce grand appétit de marche qu’a M. l’Envoyé de Genève,

nous allâmes jusqu’à la place Louis XV. Il constata qu’il n’était rien

de durable comme ce qui est destiné à durer peu, et que c’était ainsi

que la statue du roi était toujours entourée d’une méchante barrière en

bois, et il ne semble pas qu’on songe à la faire disparaître.

C’était le jour des rencontres d’originaux. M. Sellon fut salué par un

passant de sa connaissance. C’était un architecte, M. Patte, qui est le

plus atrabilaire des gens de sa profession et qui a le génie de la

critique. «--Monsieur, dit-il, j’enrage de voir engloutir tant d’argent

dans une construction faite pour s’effondrer avant qu’il soit

longtemps.--Et quelle est cette construction?--Cette immense église

dédiée à Sainte Geneviève, qu’édifie M. Soufflot. Je vous garantis qu’il

ne se passera pas deux ans que le dôme, bâti d’après une méthode

vicieuse, ne s’écroule.--Ce sera dommage, fit M. Sellon, sans s’aviser

de discuter cette allégation.»--Cet homme-là, me dit-il, ne rêve que

malheurs: il est du premier bon pour annoncer des catastrophes.

Puis, changeant de conversation, il me demanda où j’en étais de

l’accomplissement de mes ambitions, et je dus bien lui avouer qu’elles

n’avaient pas encore trouvé leur voie.--Vous vous entêtez en des

chimères, reprit-il, et je vous veux du bien. Je vous eusse volontiers

guidé, mais je vois bien que vous seriez mal à l’aise dans mes bureaux.

Pourtant, je démêle en vous une loyauté que j’apprécie. Soit! Nous

tenterons autre chose. Je vous donnerai une lettre pour M. Bouret, qui a

la bonté de professer de l’estime pour moi. Il a le bras le plus long du

royaume: il dispose avec le ministre, et, parfois sans le ministre, des

emplois vacants. Vous lui exposerez vos désirs.

Il eût été ridicule de ma part de ne pas lui témoigner pour cette offre,

faite avec tant de bonne grâce, ma reconnaissance. Une présentation à ce

tout-puissant fermier-général est une faveur singulièrement recherchée

par d’autres.

M. Sellon m’invita à me rendre chez lui pour qu’il écrivît cette lettre.

Il me la remit en présence de Mlle Angélique, qui eut un charmant

sourire, encore que j’y distinguasse un petit grain de malice.

--Allez, me dit-elle, je vous souhaite de réussir. M. Bouret ne saurait

que s’intéresser à vous; il n’a guère accoutumé de voir des solliciteurs

qui ne demandent à son crédit que l’occasion de prouesses

chevaleresques.

Ce mot me piqua. Je résolus de ne céder en rien sur mes idées. Je me fis

conduire, dès le lendemain, au fastueux hôtel qu’habite M. Bouret à la

Grange-Batelière. J’étais à peine entré que j’étais ébloui par le luxe

prodigieux qui s’y déployait. Personne n’ignore l’immense fortune de ce

matador de la finance. Mais cette demeure, vraiment princière, a été

embellie par tout ce que l’art offre de ressources. Ce ne sont que

marbres des plus rares, même en des salles où ne se tiennent que des

subalternes; ce ne sont que peintures admirables, concourant à la

décoration la plus ingénieuse; ce ne sont que tableaux de maîtres

illustres, ce ne sont que sculptures magnifiques. Je fusse resté

longtemps en contemplation devant ces merveilles, si la lettre de M.

Sellon ne m’eût fait accueillir promptement, et je fus introduit auprès

de M. Bouret.

Il a aujourd’hui quelque soixante ans: il est resté extrêmement vif, son

visage a gardé quelque beauté, et gagne encore à son expression de

parfaite affabilité. M. Bouret est, au demeurant, réputé comme l’homme

le plus serviable du monde. Les grandes affaires ne lui ont pas fait

perdre sa gaieté, qui fut un de ses premiers moyens de parvenir. Il a le

désir de plaire, fût-ce à ceux dont il n’a rien à tirer. Il se donna la

peine de se lever de son bureau et de faire quelques pas vers moi et il

me dit que mon aspect prévenait trop en ma faveur pour qu’il n’eût pas

plaisir à m’obliger, mais je n’eus guère le temps, tout flatté que je

fusse de cette extrême politesse, d’engager avec lui la conversation. Il

m’assura qu’il aimait les jeunes hommes qui avaient mon air de franchise

et qu’il n’était rien qu’il ne fît pour moi. En un instant, il me conta

avec esprit, quelques anecdotes et ajouta que la volonté d’arriver au

but qu’on s’était proposé était la clef du succès, et il cita comme

exemple que, à l’âge que j’avais, il se répétait sans répit: «Il faut

que je fasse une grande fortune ou qu’on me pende.» Et, ajouta-t-il, en

riant: «On ne m’a pas pendu.» Je ne trouvais même pas la possibilité de

le remercier des bontés qu’il avait pour moi.

Cet entretien, si l’on peut employer ce mot, puisque M. Bouret avait été

le seul qui parlât, n’avait pas duré deux minutes. Il appela son

secrétaire pour ses affaires privées, qui a nom M. Tournay, et lui dit:

--Je vous recommande, monsieur, il est de mes amis, et j’entends qu’il

soit satisfait.» Puis il me frappa amicalement sur l’épaule et me

congédia.

--Hé bien, Monsieur, fit M. Tournay, quand nous fûmes seuls, je suis à

vos ordres. De quel emploi souhaitez-vous être pourvu? Il en est

d’avantageux dans les bureaux des Fermes. J’en sais un dans le grenier à

sel, qui laisse des loisirs. Vous conviendrait-il?

--Monsieur, répondis-je, peut-être suis-je dans le cas de vous

surprendre. Mais je suis fort éloigné par mes goûts de ces occupations.

Je n’ai eu l’honneur d’aborder M. Bouret que par déférence pour M.

Sellon, qui m’avait invité à faire cette démarche, mais je ne crois pas

que je puisse rendre des services efficaces en me penchant sur des

écritures. J’avoue que ce serait pour moi une besogne rebutante.

--J’admire des scrupules auxquels je ne suis point accoutumé, reprit M.

Tournay, mais vous êtes un enfant: on a des sous-ordres qui prennent

toutes les peines, et on se contente de recevoir les émoluments.--Ceci

ne me conviendrait pas.

Je vis bien que M. Tournay souriait, comme s’il m’eût taxé d’une sorte

de naïveté.

--Est-ce donc à la Cour que vous prétendez faire votre chemin?

--Monsieur, lui dis-je, d’un ton sérieux, je n’aspire aux honneurs que

lorsque je les aurai mérités. Je ne désire qu’une occasion de prouver ce

que je puis valoir.

Il y avait, assurément, de la résolution dans ma façon de

m’exprimer.--Touchez-là, fit M. Tournay, cela est si nouveau pour moi,

qui ne suis habitué à voir que courbettes pour la satisfaction

d’intérêts immédiats. Vous tenez un langage qui oblige à l’estime. Mais

je n’ai, dans mes attributions, que le département des places dans les

affaires, selon les ordres de M. Bouret. Il faut donc de la réflexion

pour trouver le moyen de vous orienter d’après vos idées. Avec cette

chaleur d’âme que n’êtes-vous entré dans l’armée?

--J’ai, Monsieur, un parent respectable qui m’a averti des déboires

auxquels est exposé un officier sans fortune. Au demeurant, il n’y a

point de guerre, et je ne me soucie pas de tenir obscurément garnison

dans quelque ville maussade.

--Vous voulez, en somme, conquérir la renommée par vous-même, et sans

brigue.

--Il en est ainsi. N’est-il pas quelqu’un qui aurait besoin d’un homme

ayant du cœur, et que troubleraient ni les difficultés, ni les dangers?

--Vous avez, Monsieur, des sentiments généreux qui ne vous font point

apercevoir que ceux qui vous chargeraient d’une telle entreprise se

donneraient les gants de son succès, si elle réussissait? Je loue fort

votre ardeur; il serait bon qu’il s’y mêlât un peu d’expérience. Ne

voyez point là ombre de moquerie. Je ne vous écoute point sans me sentir

ému par l’impétuosité de votre caractère. A vingt ans, je vous

ressemblais. Il n’était point aventures que je ne rêvasse, et je me

plaisais aux bravades. La vie m’a assagi, et j’occupe un poste fort

sédentaire. Il est très envié. Ce n’est pas pourtant, sans

attendrissement que je songe parfois aux belles lubies de ma première

jeunesse. Je n’ai que trente-cinq ans, mais je suis plus vieux par

l’opinion que j’ai dû me former de la bassesse des solliciteurs. Je vous

suis tout acquis. Je vais méditer sur la meilleure façon de vous être

utile. En attendant, vous voudrez bien accepter que je signe ce papier.

Lettres galantes du chevalier de Fagnes · 第 33 / 62 题