Tels et tels nous disaient: «Faites donc votre valise. A dater du 27
juillet, Paris ne sera plus qu'un désert. Les passants auront cessé de
passer dans les rues. On y cherchera vainement des yeux un théâtre. La
Chambre sera en vacances. Nul n'écrira plus un mot, puisque personne ne
sera là pour lire. Vous pourrez vous échapper comme tout le monde. Vous
pourrez aller voir la mer, courir les bois, vous asseoir sur l'herbe.»
Promesses mensongères! La ville n'a jamais été plus affairée;
l'Assemblée a toujours un ordre du jour des plus chargés. Vingt théâtres
s'obstinent à jouer. Presque tous nous donnent même en guise de
nouveautés de jolies choses arrangées de façon à faire dresser les
cheveux sur la tête.
On commence, il est vrai, à réagir un peu contre ces horreurs.
L'indignation des critiques est un mouvement imprévu et qui ne manque
pas de comique. Pourquoi tant de fureur aujourd'hui, après avoir montré
tant de tolérance? Ah! cela vient de ce qu'il n'y a plus moyen d'y
tenir. Le drame moderne est devenu cru comme la Morgue et réel comme un
musée en cire qui porte le nom d'un chirurgien célèbre. Le feuilleton
s'est cabré justement le lendemain de la première représentation de
_Thérèse Faquin_: une femme qui noie son mari de complicité avec son
amant et qui épouse ce dernier en secondes noces. Au milieu de ce fait
effroyable, quatre comparses qui jouent au domino! Cela est devenu un
genre; _Ange Bosani_ continue la série. Tous les ulcères du monde social
sont maintenant étalés sur les planches, et sans le moindre ménagement.
Les critiques s'écrient;
--Nous avons bu assez d'alcool; servez-nous du petit lait. Assez de
crimes, ramenez-nous à l'idylle.
Ils en parlent bien à leur aise, nos excellents confrères. Les moeurs
littéraires d'un temps ne sont pas une chose qu'on puisse changer d'un
coup de baguette. Voilà quarante ans que l'horrible fleurit chez nous en
pleine terre. Depuis quarante ans, la mode a marché _crescendo_. Dans
l'origine on s'était mis à protester, «On nous donne à manger trop de
charogne», s'écriait Stendhal. Jules Janin faisait _l'Ane mort_ et _la
femme guillotinée_, justement afin de combattre ce travers ou par
l'exagération ou par le ridicule. L'excès revenant, on se reprend à
pousser des cris. Ces clameurs n'y feront rien, soyez-en sûrs. Quand il
a fait jouer _la Femme de Claude_, M. Alexandre Dumas fils, plaidant les
circonstances atténuantes, nous a rappelé que la comédie est un miroir.
«Si je ne vous fais voir que des monstres, c'est que je ne rencontre que
des monstres», ajoutait-il. Au fait, que répondre à l'objection? Un
photographe ne peut reproduire que ce qu'il a sous les yeux.
Toute la question, à la vérité, est là. Mais êtes-vous sûr de bien voir?
Il est des peintres qui ont la jeunesse toute leur vie. Il en est pour
lesquels le monde n'a jamais cessé d'être gris, comme M. Ingres.
Pourquoi Eugène Delacroix ne faisait-il que des chevaux roses? Nos
auteurs ne savent employer que la plume chirurgicale de Balzac ou que le
crayon noir de Goya. N'est-ce pas parce qu'ils regardent mal ou de
travers?
Tenez, comme preuve entre mille, voici une scène qui s'est passée, la
semaine dernière, avenue de la Grande-Armée, à l'entrée de la fête
patronale de Neuilly. Des saltimbanques avaient dressé par là une
baraque en toile, ils y faisaient voir je ne sais quel phénomène, un
veau à deux têtes, une femme à barbe, un phoque, tout ce qu'il vous
plaira. Entrez, messieurs, disait le pitre; entrez, mesdames, ça ne
coûte que deux sous!
Un homme en blouse sort de la baraque. Il a l'air vexé d'un renard qui
aurait été plumé par une poule.
--Floué! dit-il.
Au même instant passe une pauvrette portant un enfant maigre sur les
bras.
--Allons! il faut que je me refasse!
En disant cela, l'ouvrier prend deux sous dans sa poche et les donne à
la mendiante.
Est-ce qu'il n'y a pas du beau moral là-dedans?
La contre-partie, j'en conviens, n'est ni difficile ni longue à trouver.
Messieurs de la haute-gomme sont le plus souvent de fort vilains drôles.
De l'un d'eux on me rapporte un mot terrible dont l'authenticité est
malheureusement garantie.
Après avoir mangé un demi-million avec des grues, le gommeux, à bout
d'expédients, s'arrête au parti d'aller trouver son père. Il a dix mille
francs à lui demander.
--Dix mille francs! s'écrie le vieillard qui n'est pourtant pas un
harpagon, mais c'est une somme, cela!
--Bast! en cherchant bien dans tes vieux tiroirs...
--Je vous assure, monsieur mon fils, que je n'ai pu prêter hier
cinquante louis à l'un de mes vieux amis, un homme considéré et
solvable.
--Solvable! solvable! Ne dirait-on pas, mon père, que tu t'exposes à
perdre avec moi? Eh! mon Dieu, moi aussi je serai solvable et je te
payerai,--ne fût-ce qu'après ta mort.
Le joli monde, et comment le peindre, si ce n'est en noir!
Un vote récent de l'Assemblée nationale, ratifiant le marché de M.
Thiers, a déclaré que les fresques de la Magliana demeureraient à la
France. A ce sujet, un député de la droite, qu'on dit fort compétent en
matière d'art, avait demandé qu'on passât outre. L'honorable M. Buisson
(de l'Aude) niait que les peintures fussent de Raphaël.
Il n'avait à invoquer d'autre raison que celle-ci, c'est qu'à première
vue il n'avait pas éprouvé de saisissement. A la vérité, on lui
objectait qu'un membre de l'Académie française, ancien inspecteur des
beaux-arts, avait presque tremblé comme la feuille, agité d'un religieux
respect, aussitôt qu'il avait été mis en regard des fresques. En effet,
M. L. Vitet, mort si vite, s'était découvert pieusement.
--Je commence par saluer le grand maître, disait-il.
Quoi qu'il en soit, le mot de saisissement, prononcé par M. Buisson, a
rapidement fait fortune. En ce moment même, il fait son tour de France,
porté sur les ailes de cinq cents journaux de toutes couleurs. Il est
tout à la fois l'opposé et l'analogue d'un autre mot fameux du maréchal
Soult. C'était de même à propos d'un chef-d'oeuvre.
Il s'agissait de cette Vierge de Murillo que le duc de Morny a payée
plus tard un denier énorme, c'est-à-dire plus de sept cent mille francs.
Sous Louis-Philippe, à l'époque où le vieux duc de Dalmatie était
ministre de la guerre, toujours assidu au palais des Tuileries, une
jeune princesse de la famille royale, un peu maligne, lui demandait de
quelle façon il avait eu ce tableau du plus grand des peintres
espagnols.
--Altesse, c'était pendant nos conquêtes de l'autre côté des Pyrénées,
répondit le soldat avec l'accent un peu gascon qui donnait tant de
relief à sa parole. Nous étions à Burgos. J'entrai avec la victoire dans
l'église d'un couvent. Là, je vis la Vierge de Murillo, et tout aussitôt
une idée de ravissement me monta à la tête.
Il n'y a rien de plus joli que la manière dont ce mot de ravissement est
enchâssé dans la phrase du maréchal.
Pour que je ne m'écarte pas trop de ces thèmes de tableaux et de sujets
sacrés, laissez-moi rappeler ici un épisode de la vie d'un de nos grands
artistes contemporains. Je parle de celui qui a jeté sur la toile la
_Bataille des Cimbres_ et des Teutons.
La scène se passait dans les rues de Beauvais, pendant la Fête-Dieu. On
disait: «Voilà la procession.» Deux cents jeunes filles en blanc
jetaient à terre des bluets, des roses, des oeillets. En présence de ce
spectacle, Alexandre Decamps, qui avait trop d'esprit pour ne pas
respecter toutes les croyances, s'était découvert à la hâte; seulement,
fumeur intrépide et distrait, il avait oublié de retirer sa pipe.
L'évêque du diocèse, qui le connaissait, lui dit à demi-voix, en
passant:
--Ah! monsieur Decamps, vous fumez!
--Pardon, monseigneur, lui répondit le peintre sans se déconcerter, mais
l'encensoir fume bien!
--C'est juste, répondit le prélat en souriant de ce qu'il savait n'être
qu'un oubli.
Sous quelques jours va commencer une scie patriotique qui revient
invariablement chaque année, celle des distributions de prix. Il n'y
aura alors d'un bout à l'autre de la ville que discours d'académie,
fanfares, lauriers en papier peint et larmes de joie tombant de l'oeil
des mères. Le ministre de l'instruction publique a déjà désigné ceux des
éminents personnages auxquels incombera le devoir de présider ces
importantes cérémonies. C'est un festoiement qui se prolongera pendant
tout le mois d'août. Étonnez-vous d'apprendre que tant de fils d'Alceste
se hâtent de quitter Paris avant que ce jeu commence!
Chose à noter, il a été un moment question de faire présider toutes les
distributions de prix par des généraux en grand uniforme. Les
pensionnats de demoiselles ne devaient pas être exceptés. Pour légitimer
cette manifestation, de bons esprits invoquaient une raison de haute
politique. Dès à présent, la France entière redevient un soldat. Toute
la nation est militaire. Il faut donc qu'on s'habitue à donner une
physionomie guerrière à nos moeurs mêmes les plus pacifiques. La chose a
été sur le point d'être adoptée. Elle l'aurait été sans doute sans la
vive protestation des généraux qui ont réclamé un sursis.
--Remettons la chose à l'année prochaine, auraient dit plusieurs d'entre
eux. Présider des distributions de prix, c'est un métier à apprendre,
nous ne sommes pas encore prêts.
A l'appui de cette opinion, l'un d'eux, rude et excellent sabreur, ne
craignait point de rappeler un souvenir qui lui est personnel.
Cela se passait sur la fin du second empire.
A la distribution des prix d'un des lycées de Paris, le proviseur
aperçut dans la foule des spectateurs le susdit général, illustre épée
qui venait là pour être témoin des triomphes classiques d'un cancre de
petit-fils.
Aussitôt invitation fut faite au guerrier de prendre place sur
l'estrade. Chacun de s'empresser, chacun de lui faire honneur.
--Général, vous allez nous aider à couronner cette jeunesse. Vos mains
glorieuses rehausseront encore le prix de nos couronnes.
--Mais, objectait le général, je ne sais pas trop comment cela se
manigance.
--Rien de plus simple. En remettant le livre à l'élève appelé, _vulgo_
au lauréat, vous lui adressez quelques paroles bien senties.
Quelques instants après, on appelle le prix d'honneur, volumes et
lauriers sont remis au général. L'élève s'approche en s'inclinant. Un
moment le général hésite. On croit deviner qu'il aimerait mieux être au
feu. A la fin il se recueille, il cherche; puis, tout à coup:
--S.... nom de D..., jeune homme, lui dit-il, voici le prix de votre
récompense.
Il y a eu, la semaine passée encore, comme une atmosphère de duel
au-dessus de Paris, Plusieurs rencontres à main armée étaient arrangées.
Quelques-unes ont eu lieu, et, comme toujours, entre hommes politiques
et journalistes.
«Un duel, disait Lamennais, cherchez toutes les excuses qu'il vous
plaira, c'est la guerre civile en raccourci.» Ce n'est certainement pas
le moment de continuer cette guerre. Mais que voulez-vous? Ni la parole
des sages, ni les lois de fer, ni le fouet des poètes, n'ont pu guérir
notre génération de cette triste et inutile manie. A toute secousse
sociale, de vingt-cinq ans en vingt-cinq ans, on est sûr de le voir
reparaître.
En 1833, après plus de cinquante duels entre royalistes et républicains,
une scène curieuse se passait à l'ancien _National_. Armand Carre!
déplorait que le duel persistât. Il se lamentait donc à ce sujet en
présence d'un de ses collaborateurs, fort homme d'esprit. J'ai nommé
Thibaudeau, le fils de l'ancien sénateur, si fécond en réparties vives
et piquantes.
--Je ne vois qu'un moyen de contrecarrer le duel, lui disait ce dernier,
c'est de le prendre par le ridicule.
--Faites comme vous l'entendrez, répondit Armand Carrel.
Et Thibaudeau improvisa l'entre-filet suivant, épigramme toute
française, on en conviendra:
«On assure qu'une rencontre a eu lieu au bois de Boulogne entre M. Jules
D*** et M. Théophile S***. Arrivés en voiture à la porte Maillot, les
deux adversaires, accompagnés de quatre témoins, se sont enfoncés dans
le bois. Les deux coups de pistolet ont été échangés sans résultat. Sur
la déclaration des témoins que l'honneur était satisfait, ces messieurs
sont allés déjeuner au restaurant voisin. Le sujet de la querelle entre
M. Jules D*** et M. Théophile S*** était une rivalité de profession: ils
sont tous deux décrotteurs.»
--Très-joli, s'écria Armand Carrel, mais cela ne corrigera personne.
Il a bien prouvé par lui-même qu'on ne réforme personne, puisqu'il s'est
fait tuer, trois ans après, de cette même façon, à Saint-Mandé.
Philibert Audebrand.
[Illustration: LA FRESQUE DE LA MAGLIANA. Récemment acquise par l'État,
d'après un marché ratifié par l'Assemblée nationale dans sa séance du 26
juillet.]
[Illustration: LE BARBIER TURC. D'après le tableau de M. Bonnat.]