vue. Dès que nous l'eûmes approché de manière à découvrir son
bois, que nous cachait auparavant la courbure de la mer, il hissa un
pavillon américain... Ce n'était pas un ennemi! La consternation se
peignit sur tous les visages... «Quel dommage! s'écriait-on, il a
des balles de coton dans ses porte-haubans: quelle belle prise ça
nous aurait fait!...» Le capitaine, pour répondre au signal du
bâtiment ami, ordonna de hisser notre pavillon tricolore. A peine
avions-nous arboré cette couleur, que la bannière américaine qui
flottait sur le navire chassé, fut amenée et qu'un large pavillon
anglais s'éleva sur le couronnement de notre adversaire. Un cri
de joie se fit entendre à notre bord. _C'est un Anglais! c'est un
Anglais!_ se disait-on du gaillard d'avant au gaillard d'arrière.
«Un instant, dit Arnauldault: il a hissé pavillon anglais; il faut
lui répondre dignement: frappez-moi à la drisse du pic le _pavillon
rouge!_ Et pourquoi? demanda le second. Pour apprendre à ceux qui
m'ont pris pour un Jeanfesse que je n'amène jamais, quand on m'a mis
dans la nécessité de recommencer à faire mes preuves.« Ces paroles
furent prononcées avec une effrayante impression de physionomie, qui
n'échappa à personne. Le second s'en retourna encore une fois à son
poste, n'osant plus hasarder d'observations. Nous n'étions plus qu'à
une portée de canon du navire.
Chaque lame sur laquelle bondissait notre corsaire, nous rapprochait
du bâtiment sur lequel tous les yeux se tenaient fixés. Un coup
de canon, parti de ses gaillards, fut le signal d'une manoeuvre à
laquelle nous ne nous attendions pas. Les balles de coton que nous
distinguions dans ses porte-haubans tombèrent à la mer; une large
toile, peinte en jaune, étendue sur sa batterie, disparut, et nous
laissa voir une filée de canons sortant de ses flancs larges et
élongés. C'était la rangée de dents que nous avait promise
Arnaudault. Il n'y avait plus à en douter: c'était une frégate!
La stupéfaction se peignit sur tous les traits des hommes les plus
impassibles.
Le capitaine qui, quelques minutes auparavant, avait un air inquiet en
observant le navire que nous chassions, prit une physionomie calme du
moment où il vit décidément à qui nous avions affaire. On eût dit
qu'il ne s'agissait pour lui que de parler amicalement à un bâtiment
que nous aurions rencontré en mer. Il demanda à l'un de ses fils
son porte-voix de combat, et un cigarre qu'il alluma avec une
tranquillité que lui seul avait à bord dans ce moment de péril et
d'anxiété.
«C'est maintenant qu'il faut en découdre, mes amis, dit-il en
s'adressant à l'équipage. Vous avez eu la vue un peu basse, vous
l'aurez un peu meilleure en tappant sur ce chien d'Anglais. Parez-vous
à faire feu à mon commandement.»
Le second, à ce mot d'avertissement, vint tout étonné, lui
demander: Mais, y pensez-vous, capitaine? c'est une frégate!--Tiens,
cet autre! répondit Arnaudault, il commence à voir maintenant que
c'est une frégate, comme si je ne l'en avais pas prévenu il y a plus
de trois heures de temps! _Feu babord!_
Une détonation terrible ébranla tout le corsaire; le pont
frémissant sembla crouler sous nos pieds tremblans. La fumée qui
sortit de nos flancs, avec la foudre que nous lancions, nous cacha
pendant quelques secondes la frégate sur laquelle nous venions de
lâcher en grand toute notre volée. Un calme de mort succéda à
ce fracas. C'était à la frégate de riposter: elle ne nous fit pas
longtemps attendre sa réponse.
Maître Philippe, une demi-minute avant que l'ennemi ne nous
ripostât, fit entendre, perché sur le bossoir du vent, un long
et lugubre coup de sifflet de silence.... Personne ne bougeait; les
têtes étaient hautes et assurées; toutes les bouches muettes et
serrées. Arnaudault, les bras croisés et le porte-voix entre
les jambes, se tenait assis sur le bastingage d'avant fumant
tranquillement son cigarre, et jetant avec indifférence un
coup-d'oeil sur les caronades de bas-bord, que les canonniers venaient
de charger en quelques secondes.
Tout à coup un bruit de tonnerre nous étourdit: toute la volée
de la frégate venait de jaillir avec l'éclat et la vivacité de
l'éclair. Nous lui répondons en lui envoyant notre seconde bordée.
Mais les boulets et la mitraille qui venaient de traverser notre
coque, notre gréement et notre mâture avec un horrible sifflement,
avaient fait tomber sur nous une multitude de débris de poulies,
d'esparres et de bout de cordage. _Ce n'est encore rien,_ nous criait
Arnaudault; _courage, enfans! Feu babord! feu!_ Nous faisions feu de
notre mieux, mais la frégate qui courait la même bordée que nous,
et que nous approchions encore, nous couvrait à chaque décharge,
de flamme, de mitraille et de fumée. La mousqueterie qui pétillait
déjà de dessus ses passavents, commençait à nous atteindre et à
remplir l'intervalle que les bordées laissaient entr'elles.
Dans la violence du combat, le second vint de l'avant à l'arrière,
prévenir Arnaudault qu'un boulet avait entamé notre petit mât de
hune.
--Je m'en f..s, répondit Arnaudault; et vous?
--Et moi, capitaine, je m'en contref..s, reprit le second en regagnant
son poste. Ce fut la dernière preuve d'impassibilité que donna ce
malheureux.
Cet officier, qui, avec les autres personnes de l'état-major, avait
à se reprocher l'imprudence qu'il avait intéressé le courage
du capitaine à commettre, commençait à exprimer tout haut la
nécessité où nous étions de virer de bord pour échapper à la
frégate qui cherchait, en pointant bas, à nous couler à fond.
Déjà l'équipage murmurait contre l'obstination du capitaine.
_Virons de bord! virons de bord!_ criait-on de devant à Arnaudault;
mais celui-ci ne répondait à ces conseils, qu'en descendant de son
bastingage pour parcourir la batterie, et menacer de faire sauter
la cervelle au premier chef de pièce qui ralentirait le feu. Un des
boulets de la frégate, pointé sur le gaillard d'avant, enleva du
bossoir le brave Philippe et un des fils du capitaine, placé à
côté du maître d'équipage. Le spectacle de ces deux infortunés
tombant à l'eau, coupés en deux du même coup, n'arracha aucune
marque de douleur à Arnaudault; mais ses lèvres contractées
mâchaient plus violemment le bout de cigarre qu'il tenait encore
entre les dents. Un regard terrible qu'il lança à la dérobée, sur
le second, indiqua seul tout ce que souffrait son âme impétueuse et
son coeur de père.
Notre position, sous la batterie sans cesse tonnante de la frégate,
n'était plus tenable. A chaque décharge de l'ennemi, cinq à six de
nos hommes tombaient sur notre pont déjà encombré de morts et
de blessés. Le découragement commençait à s'emparer de notre
équipage, qui voyait et l'imprudence et l'inutilité de notre
résistance.
«C'est le second, murmurait-on, qui a forcé le capitaine à accoster
cette frégate. Il est temps de virer de bord. Capitaine, virons de
bord!»
L'infortuné second, objet des récriminations presque unanimes, se
décida à expier sa faute et à aller demander lui-même au capitaine
à prendre chasse pour fuir l'ennemi. Il s'avance derrière (je me
rappelle encore son attitude pénible); mais, ne voulant pas avoir
l'air de supplier celui dont il voulait cependant obtenir un pardon,
il eut l'air de conseiller seulement à Arnaudault la manoeuvre qu'il
croyait convenable d'exécuter pour sauver le corsaire. Il se trompait
encore en croyant avoir affaire à un homme qui pourrait se contenter
du demi-aveu d'une erreur. On rendrait difficilement le ton avec
lequel le capitaine reçut ce pauvre diable.
--Quand je vous aurai fait tuer avec la moitié de l'équipage, qui a
écouté vos crâneries plutôt que ma prudence, je ferai ce que bon
me semblera, et je revirerai de bord, si cela me convient; mais jusque
là, _tâteur de cotes dures,_ croyez-moi, restez à votre poste et
gardez-vous bien de passer encore derrière pour me donner des avis
que je ne vous demande pas.
Le second ne sut qu'obéir à l'ordre impérieux de son chef. Mais en
se rendant sur l'avant, il put remarquer l'irritation que sa présence
excitait dans tout l'équipage. Des interpellations violentes
accueillent cet officier, dans lequel chacun voyait la cause de la
perte probable du corsaire. _A bas le second!_ s'écriait-on de toutes
parts. _Virons de bord! virons de bord!_ Pressé par cette situation,
qui devenait intolérable pour lui, il se rend encore auprès du
capitaine pour vaincre son inflexibilité. Mais cette fois-là
l'infortuné second avait perdu son ton d'assurance: ce n'était plus
qu'un suppliant qui s'offrait comme une victime expiatoire à celui
dont pouvait encore dépendre le salut commun.
--Je vous avais défendu de passer derrière, lui dit Arnaudault,
et vous voilà encore! Est-ce un nouveau conseil que vous avez à me
donner?
--Non, capitaine, c'est une prière que j'ai à vous faire.
--Et laquelle?
--Je vous supplie de virer de bord.
Le capitaine, après avoir fait quelques pas sur le gaillard, revient
vers le second:
--Virer de bord, et c'est vous qui me suppliez?... Eh bien oui, je
consens à virer, mais à une condition...
--Laquelle, capitaine? je suis prêt à tout faire pour sauver le
corsaire et l'équipage.
--C'est à condition que vous me crierez devant, au porte-voix:
_Capitaine, virons de bord! J'en ai assez!_
--J'aime mieux me faire tuer, capitaine, que de consentir à cette
honte, répondit le second.
--Comme il vous plaira, répond le capitaine, je ne veux forcer le
goût de personne. Et il reprend avec calme sa place accoutumée sur
le bastingage.
Les témoins de cette scène si vive, à laquelle le danger de notre
position donnait un caractère terrible, repoussèrent par des cris de
rage le second, qui revenait désespéré prendre son poste. Il fallut
enfin qu'il se soumît à la volonté inexorable du capitaine. Il
s'immola. Placé sur le bossoir où maître Philippe et l'un des fils
d'Arnaudault avaient été tués, il élève son porte-voix et se
dispose à faire au capitaine l'amende honorable qu'il exigeait.
Mais à peine avait-il prononcé dans le porte-voix, ces mots qui lui
coûtaient tant: _Capitaine, j'en ai assez!_ qu'un paquet de mitraille
lui enleva, en ronflant avec fracas, le sommet de la tête. Au
mouvement que fit Arnaudault à ce spectacle horrible, on aurait dit
qu'il attendait la mort du second pour se décider. Apaisé par cet
événement, qu'il croyait peut-être lui être dû comme une justice
providentielle, il n'hésita plus à commander de virer de bord.
Mais, toujours lui-même, mais toujours froid, malgré l'imminence
du péril, il nous fit entendre l'ordre de _pare-à-virer_ avec cette
assurance dédaigneuse que nous respections en lui. Personne, comme
on doit le penser, ne fit attendre sa coopération, pour exécuter la
manoeuvre ordonnée. Au commandement d'_adieu-vat_, le corsaire, aidé
par le mouvement de la barre poussée sous le vent, se rangea au vent
en faisant battre en ralingue toutes ses voiles criblées de boulets
et de balles; mais par l'effet de cette prompte évolution, il
présenta sa poupe au travers de l'ennemi qui, profitant d'une telle
position, nous enfila de l'arrière à l'avant, de toute sa volée de
tribord. Cette volée, reçue quand nous combattions encore presque
côte à côte avec la frégate, sans espoir de salut, nous aurait
consternés; mais essuyée en fuyant, elle ne fit seulement pas
baisser la tête aux moins intrépides de nos gens. Nous étions
à peu près sûrs de nous tirer d'affaire; les périls ne nous
paraissaient plus rien, tant les marins sont loin de se livrer au
désespoir, pour peu qu'ils entrevoient un seul moyen de salut. Le
plus près du vent était la marche du corsaire, qui revirait de bord
avec la vélocité et la promptitude d'un lougre. Forcée d'envoyer
vent-devant comme nous, pour nous poursuivre d'aussi près que
possible, la frégate, reversant ses voiles moins vite que notre
brick, perdait aussi beaucoup plus que nous, dans chacune de ces
évolutions rapides que notre capitaine nous faisait répéter à peu
près toutes les dix ou quinze minutes. En courant ainsi de petites
bordées contre la direction du vent, nous parvînmes bientôt à nous
mettre hors de la portée des canons que l'ennemi faisait toujours
ronfler sur notre brick. Mais à chaque revirement de bord, une volée
nous était lancée impitoyablement, au moment où nous présentions
notre arrière à la frégate. Notre manoeuvre fut si prompte, si bien
entendue, et la brise nous favorisa tellement, qu'en deux heures
de temps nous réussîmes enfin à nous éloigner assez de notre
formidable adversaire, pour n'avoir plus à redouter ses coups. La
nuit, avec ses gros nuages et sa favorable obscurité, vint nous
dérober au danger d'une poursuite obstinée. Tous les feux furent
cachés soigneusement à notre bord, pour ne pas offrir à notre
inexorable ennemi l'indice de notre position et la trace de la fausse
route que nous suivions dans l'ombre pour échapper entièrement à la
chasse qu'il nous donnait encore. Qu'on se représente une centaine
de matelots, marchant pour manoeuvrer dans les ténèbres, sur les
cadavres, et au milieu du sang qui couvrait notre pont, et on n'aura
encore qu'une faible idée de notre situation, quelques heures après
le combat que nous venions de livrer à la frégate anglaise.
La nuit fut employée à réparer, tant bien que mal, les avaries
que le feu de l'ennemi nous avait fait éprouver. Pour prévenir les
effets de la joie que le bonheur d'être échappés à notre perte,
aurait causée à nos hommes, les officiers répandirent sur le
pont, l'eau-de-vie mêlée de poudre, que, pendant l'action, on avait
distribuée à l'équipage, pour l'animer au combat. Les matelots, que
l'ivresse, puisée dans ce breuvage brûlant, avait rendus furieux,
voulurent s'emparer, de vive force, de la cambuse où étaient
placées nos provisions liquides. Il fallut encore défendre cette
partie du navire, contre leur délire; et ce ne fut qu'après un long
combat entre nous, que les plus ivrognes s'endormirent couchés côte
à côte avec les morts que nous n'avions pas eu le temps de jeter à
la mer. Les marins les moins ivres travaillaient à repasser un petit
mât de hune, à la place de celui qu'un boulet avait endommagé
pendant l'action.
L'entrevue du capitaine avec celui de ses fils que la mort avait
épargné, fut courte, mais affreuse. Ce jeune homme, après le
combat, vint embrasser son père, qui le premier prit la parole pour
lui dire seulement ces mots: «Ton frère s'est fait tuer comme je
l'entendais.»
--Oui, il est mort bravement, répondit le jeune homme en sanglottant
et en retenant les larmes qui lui remplissaient les yeux.
--Aurais-tu mieux aimé que ce fut moi?
--Oh! non, mon père... Mais c'était mon frère, c'était le seul....
--Eh bien! pourquoi pleurer? Crois-tu que le boulet qui l'a enlevé ne
m'ait rien déchiré là dedans? Tiens vois!
Et en prononçant ces mots le malheureux Arnaudault se déchirait
encore la poitrine du bout de ses doigts agacés. Son fils consterné
dévora ses larmes et n'osa plus parler de son frère.
Le jour nous trouva réparant encore du mieux possible notre navire,
bouchant nos trous de boulet et faisant jouer nos pompes. Notre mât
de hune de rechange allait être guindé, lorsqu'un petit trois-mâts,
que l'obscurité nous avait empêchés de voir tout près de nous,
passa, au lever du soleil, à nous _ranger à l'honneur_. Il nous hêla
en anglais, en nous demandant notre longitude. Il nous eut bientôt
dépassés: dans l'état où nous trouvions, il nous aurait été
impossible, malgré notre marche supérieure, de lui donner chasse,
s'il avait continué sa route.
«Hissez-moi, dit Arnaudault, un pavillon anglais en berne, et
parez-moi quelques pièces de canon de l'arrière avec double charge,
pour apprendre à ce paria, qui vient nous accoster, quelle est notre
longitude.
A la vue d'un pavillon hissé en signe de détresse par un navire à
moitié démâté, le petit trois-mâts vira de bord et courut sur
nous, ne supposant sans doute pas qu'un bâtiment endommagé comme
nous l'étions, pût avoir des projets hostiles. Douze à quinze de
nos hommes se promenaient sur le pont: les autres s'étaient cachés,
pour ne pas faire soupçonner la force de notre équipage au bâtiment
qui nous approchait avec confiance. Rendu à demi-portée de pistolet,
le capitaine anglais nous demande: _De quoi avez-vous besoin?_
--De ton navire, lui crie Arnaudault. Deux coups de canonades
chargées à mitraille accompagnèrent cette réponse. Le trois-mâts
amena en criant qu'il se rendait; et, pour être plus sûrs de notre
prise, nous l'amarinâmes en l'abordant de bout en bout, et en nous
accouplant pour ainsi dire avec elle.
Il fallut composer un équipage pour notre nouvelle capture: elle
était chargée de coton. Son malencontreux capitaine, en venant à
bord, laissa voir au capitaine de prise qui était désigné pour le
remplacer, une montre assez belle. Pourquoi cette montre? lui demanda
celui-ci en anglais.
--Mais pour voir l'heure.
--Oh! à bord on te dira l'heure sans montre, lui répondit le
capitaine de prise; et le bijou passa du gousset du capitaine ennemi
dans celui de l'officier du corsaire.
Je grillais d'aller à bord de la prise, malgré la haine que
m'inspirait l'homme à qui son commandement allait être confié,
et qui se trouvait justement être celui qui, au départ du
_Sans-Façon_, m'avait recommandé pour le mal de mer, au brave
maître Philippe. Mais j'avais mes raisons pour désirer de ne plus
rester à bord du corsaire.
Le petit _Jacques_, le novice féminin avec lequel j'avais fait
connaissance, cherchait tous les moyens de fuir son capitaine d'armes,
dont la surveillance lui était devenue incommode et la tyrannie
insupportable. Jacques m'avait confié l'intention où il était de se
cacher à bord du premier navire que nous prendrions, et qui pourrait
lui offrir l'espoir de gagner terre le plus tôt possible. Il était
convenu entre nous que, de mon côté, je ferais tous mes efforts pour
aller à bord de la première prise où Jacques parviendrait à se
glisser. Persuadé qu'il n'aurait pas manqué de se fourrer dans la
calle ou la chambre du trois-mats que nous avions le long du bord,
je me déterminai à risquer la balle. Je passe sur le gaillard
d'arrière, le bonnet à la main, et m'adressant à Arnaudault, je lui
dis, avec assurance:
«Mon capitaine, j'ai envie de faire mon chemin. Voilà une prise,
je sais réduire une route sur le quartier et pointer la carte. Je
voudrais, si c'est un effet de votre bonté, obtenir la permission de
me distinguer en me rendant utile à bord du navire que nous venons
d'amariner.»
Arnaudault, sans me répondre, demande à son fils un routier, et une
grande carte étendue sur la table de la chambre; la carte lui est
apportée: il la déploie sur le capot. «Voilà où nous sommes,
me dit-il en me montrant un point marqué au crayon sur le papier
déroulé devant moi et en me mettant un compas dans les mains. Quelle
route ferais-tu pour attérir sur Ouessant?»
Avant de répondre à cette brusque question, que je tremblais de
résoudre gauchement, je pose mes deux pointes de compas, l'une sur le
point marqué par le capitaine, et l'autre sur Ouessant:--_Le Nord-Est
quart d'Est_, capitaine, sans compter la variation qui est de deux
bons quarts Nord-Ouest.
--Sans compter la variation, dis-tu?
--Oui, sans compter la variation, mon capitaine.
--Tu en sais plus, le diable m'emporte, que le capitaine de prise que
je te donne là. Allons, puisque tu le veux, _joufflu_, saute-moi à
bord de ce trois-mâts, et que le bon Dieu ou l'enfer vous conduise
tous, pourvu que vous mettiez ce joli _ship_ à bon port. Je te fais
lieutenant de la prise, et que je n'entende plus parler de toi!» Mes
préparatifs ne furent pas longs: Arnaudault me donna une petite tappe
sur la tête en signe de bienveillance et en répétant le pronostic
du pauvre maître Philippe: _Ce petit Fil-à-Voile_ finira par faire
quelque jour peut-être _un bon petit bougre_.
La prise, équipée de douze de nos hommes, non compris le capitaine,
un gros matelot bas-breton, qui devait servir de second, et moi,
devenu la troisième personne du bord, se sépara du corsaire.
Arnaudault, monté sur le dôme de la chambre, nous commanda, au
porte-voix, de faire de la toile et de bien veiller autour de nous.
Le corsaire reprit sa bordée sous ses basses-voiles. Notre nouveau
capitaine, dont le nom de course était _Bon-Bord_, voulut demander au
capitaine Arnaudault ses dernières instructions:
--_Va-t-en te faire f....., et ne te soûle pas, ivrogne_, lui
répondit d'une voix de tonnerre le capitaine du _Sans-Façon_. Ce
furent les dernières paroles que nous adressa cet intrépide marin,
dont la voix retentissait encore sur les vagues qui allaient nous
séparer de lui. Le _Sans-Façon_ disparut bientôt à nos regards
dans le creux des lames qu'il faisait blanchir en se traînant
péniblement comme estropié, au milieu d'elles. Mon premier soin,
après avoir satisfait aux devoirs les plus pressés de mon nouveau
poste sur la prise, fut de visiter le navire, pour m'assurer de la
présence à bord de mon ami petit Jacques. Je tremblais que ce joli
petit être, à qui je m'étais déjà attaché sans trop encore
savoir pourquoi, n'eût pu remplir la parole que nous nous étions
donnée de nous réunir sur le premier navire capturé. Moi j'avais
si heureusement réussi à quitter le corsaire! Mais petit Jacques
aura-t-il eu le même bonheur? Son maudit capitaine d'armes ne
l'aurait-il pas empêché de réaliser un dessein qu'il aura
peut-être soupçonné? Telles étaient les idées qui m'assiégeaient
en foule, et mon coeur, qui n'avait pas battu de peur à l'approche du
combat et sous le sifflement de la mitraille, palpitait avec force et
de manière à me faire défaillir. Je cherche dans la chambre, les
cabines, le logement de l'équipage. Rien! Je m'insinue dans la calle
entre les balles de coton: rien encore; j'étais désespéré......
Le capitaine _Bon-Bord_ m'appelle pour dîner, des restes du déjeuner
que nous n'avions pas laissé le temps au capitaine anglais d'achever.
J'essaie de manger: je ne sais que rêver, et déjà, sans trop me
douter de ce que c'était qu'une femme, je commençais à les maudire
toutes; car, à la place de Jacques, je sentais que rien ne m'aurait
empêché de me cacher à bord de la prise.
Les impressions les plus pénibles glissent vite sur le coeur d'un
enfant de quinze à seize ans. Je me consolais un peu de l'absence de
Jacques, en m'enivrant du plaisir d'être devenu quelque chose dans ma
première croisière, et de pouvoir me dire et me répéter que je
me trouvais la _troisième personne du bord_ sur le navire le
_Back-House_.
Le matelot Ivon, devenu second de la prise, ce gros Bas-Breton dont
j'ai déjà parlé, me prit avec lui pour faire le quart. C'était une
espèce d'homme aussi large qu'il était haut, un homme carré enfin,
un de ces êtres qui semblent nés sur la côte de Bretagne pour
barboter dans la mer au sortir du berceau; mais c'était aussi une de
ces fortes créations physiquement complètes, qui sentent le besoin
de protéger quelque chose de plus faible qu'elles, et qui semblent
faites pour s'attacher à celui chez lequel elles devinent plus
d'esprit et moins de force matérielle que chez elles.
Ivon me prit dès la première nuit de quart sous son égide, en
raison de ma faiblesse même, et dans la suite, comme on va le voir,
il me protégea de toute la largeur de son corps. Il y a de ces hommes
qui ne savent offrir à ceux qu'ils aiment, que ce qu'ils ont de plus
qu'eux en force; mais aussi qui leur offrent, sans réserve, toute
leur force.
Mais, dans cette première nuit de quart, je fus bien autrement
favorisé de la fortune. Je n'avais encore rencontré qu'une
protection; il m'était réservé de retrouver quelque chose de plus
précieux encore.
En descendant, à la fin de mon quart, dans la cabine qui m'était
destinée, la tête et le coeur remplis du souvenir de petit Jacques,
je ne pus trouver de repos qu'après m'être rassasié des réflexions
les plus pénibles. Une main, que je pris d'abord pour celle du
matelot qui devait me réveiller pour recommencer à courir la
bordée, s'étendit sur moi; une voix, qui n'était pas celle d'un
homme, frappa mon oreille encore troublée de ces mots que je ne
conçus pas d'abord:
--C'est moi, c'est moi: n'aie pas peur!
--Mais qui toi? Est-ce que...? Ah! mon Dieu!
--Oui, c'est moi, moi, petit Jacques, tu sais bien; mais je t'en prie,
parle bas: on pourrait nous entendre.
--Comment c'est... et où étais-tu donc, pauvre petit Jacques?
Cachée sous ta cabine même. La crainte de nous trahir m'a empêchée
de te répondre pendant le jour, quand tu me cherchais partout ici;
si tu savais combien j'ai souffert de ton inquiétude! Mais me
voilà avec toi, délivrée de la contrainte que j'éprouvais sur le
corsaire. Ah! si nous pouvions tous deux retourner en France! que je
bénirais le Ciel, et toi, toi, mon ami, mon frère, mon enfant!....
Et des caresses bien innocentes, de mon côté du moins, exprimaient
à petit Jacques tout le plaisir que j'éprouvais à le retrouver
après avoir perdu l'espoir de le revoir encore.
--Comment apprendre au capitaine de prise que je suis à bord, ou
comment plutôt lui cacher ma présence?
--Je lui dirai tout: je ne le crains plus. Il pourra bien me battre,
me tuer; mais il ne pourra plus te renvoyer à bord du corsaire; c'est
tout ce qu'il me faut.
--Ho! garde-toi bien, mon ami, de lui avouer... Je suppose qu'il a
déjà deviné, à bord du corsaire même, qui j'étais. C'est un
homme qui m'inspire autant de défiance que de dégoût!