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LE
NÉGRIER
AVENTURES DE MER.
PAR
ÉDOUARD CORBIÈRE
DE BREST
DEUXIÈME ÉDITION.
VOLUME I
PARIS
A.-J. DÉNAIN ET DELAMARE
ÉDITEURS DE L'HISTOIRE DE L'EXPÉDITION FRANÇAISE EN ÉGYPTE
16. RUE VIVIENNE
1834.
A MONSIEUR
Henri Zschokke,
A ARAU.
Souvent je me suis rappelé l'émotion profonde que vous firent
éprouver, en ma présence, la vue de la mer et l'aspect de ces êtres
hardis qui se sont fait un métier d'en affronter les dangers. Les
impressions d'un homme comme vous sont presque toujours des jugemens
portés sur les objets qui les ont produites. Vous avez désiré
connaître les moeurs de ces marins, qui vous ont paru quelque chose
de plus que des hommes ordinaires. J'ai passé ma jeunesse au milieu
d'eux: leur profession a été vingt ans la mienne. Placé aujourd'hui
en dehors de leur vie active, avec d'autres sensations et d'autres
travaux, j'ai voulu peindre, comme d'un point de vue favorable à un
artiste qui a parcouru le pays, leur caractère aventureux, et les
habitudes de leur vie nomade, au milieu d'un élément dont ils
se sont fait une patrie. J'ai fait un roman, enfin, avec quelques
matériaux d'histoire traditionnelle, et je vous le dédie, comme à
un des patriarches du genre.
N'allez pas croire toutefois, Monsieur, que la réputation élevée
que vos ouvrages vous ont acquise soit le seul motif qui m'ait
déterminé à placer sous l'égide de votre supériorité un essai
trop peu digne de la protection que je semble vouloir lui chercher.
Si j'avais connu un littérateur qui eût honoré plus que vous des
fonctions publiques, ou un homme public qui eût porté, dans
la littérature, un caractère plus pur et des prétentions plus
modestes, c'est à lui que j'aurais offert le faible hommage que je
vous prie aujourd'hui d'agréer, avec la bienveillance dont vous avez
bien voulu m'honorer.
ED. CORBIÈRE.
Un jeune capitaine négrier, que j'avais connu à Brest dans mon
enfance, me rencontra, en 1818, à la Martinique. Il se mourait d'une
maladie incurable, contractée à la côte d'Afrique. «Si tu es
encore ici _quand je filerai mon câble par le bout_, me dit-il dans
le langage qui lui était ordinaire, tu ramasseras quelques paperasses
que j'ai laissées au fond de ma malle. C'est le journal de ma vie de
forban, écrit sur l'habitacle de ma goëlette, en style d'écumeur
de mer. Tu m'arrangeras un peu tout ce barbouillage, en ayant soin de
cacher mon nom, par égard pour ma pauvre mère. C'est bien assez que
_je lui aie ravi tout ce qui la consolait de m'avoir mis au monde_,
sans que j'aille encore poursuivre les jours qui lui restent, du
souvenir d'un _garnement_ comme moi.» Je ne compris que plus tard le
sens de ces derniers mots.
Cinq jours après notre rencontre, mon ami négrier expira dans mes
bras, chez une mulâtresse. Quelques minutes avant d'exhaler son
dernier souffle, ses lèvres charbonnées murmuraient encore une
chanson de gaillard d'avant. Il voulait, disait-il, _faire tête à la
mort jusqu'au bout._ Il tint parole.
On ouvrit son testament. Il me léguait son brick-goélette, superbe
embarcation sur laquelle il avait fait trois voyages à la côte. Le
reste de sa fortune revenait à sa mère. Je savais qu'il avait un
frère qu'il aimait beaucoup, et je fus surpris de ne retrouver, dans
l'expression de ses dernières volontés, aucune disposition favorable
à celui-ci.... Je ne voulus accepter que _le journal de mer_ de mon
compatriote. C'est cet écrit, aussi bizarre que les événemens qui
l'ont produit, que je me suis appliqué à mettre un peu en ordre, en
traversant une douzaine de fois l'Océan.
LE NÉGRIER
1.
LE DÉPART.
Vocation.--Le professeur athée.--Le corsaire le _Sans-Façon_.--Le
capitaine Arnandault.--Mal de mer.--Cure radicale.--Maître Philippe.
--Fil-à-Voile.--Combat.--Prise.--Coup de cape.--Contes du bord.--Le
protégé du capitaine d'armes.--Petit Jacques.
Les circonstances de ma naissance semblèrent tracer ma vocation. Je
reçus le jour en pleine mer, dans une traversée que mon père, vieil
officier d'artillerie de marine, faisait faire à une jolie créole
qu'il avait épousée aux Gonaïves, et qu'il ramenait en France à
bord de sa frégate.
Un frère arriva au monde en même temps que moi, et je puis dire du
même coup de roulis; car ce fut dans la violence d'une bourrasque et
au moment où notre bâtiment recevait le choc d'une lame effroyable,
que ma mère accoucha de nous deux, après sept mois de grossesse.
En débarquant à Brest, notre destination, mon père n'eut rien
de plus pressé que de faire baptiser ce qu'il appelait gaîment le
double péché de sa vieillesse. Il voulut nous tenir, malgré les
observations du curé de Saint-Louis, sur les fonts baptismaux,
enveloppés du pavillon de poupe de sa frégate; et par un hasard, qui
fut accepté alors comme le plus heureux présage, en me débattant
pendant la cérémonie, je passai ma petite tête dans un trou de
boulet que le pavillon qui nous servait de langes avait reçu dans un
combat mémorable. Les témoins de ce prodige en conclurent que je ne
pourrais faire autrement que de devenir dans peu une des gloires de
la marine française. Les vieux marins sont superstitieux; mais leur
crédulité n'a jamais rien que ne puisse avouer leur courage ou leur
fierté.
A neuf ans, je savais nager et je ne savais pas lire. A douze ans,
j'étais déjà aussi mauvais petit sujet qu'on peut l'être à cet
âge. Mon frère remportait tous les prix de ses classes. Il faisait
les délices de ses professeurs. J'en faisais le tourment. Quand on
l'attaquait, je me battais pour lui: quand j'étais puni, il faisait
mes _pensums_. Je l'aimais à ma manière, avec impétuosité et
brusquerie. Il me chérissait de son côté; mais son amitié, douce
et caressante, avait quelquefois pour moi l'air du reproche. J'étais
l'idole de mon père, qui retrouvait en moi tous les défauts de sa
jeunesse. Ma mère ne pouvait vivre qu'auprès d'Auguste: c'était le
nom de mon frère. Mon père avait voulu qu'on m'appelât, comme lui,
_Léonard_. C'était à son avis un nom sonore, qui avait quelque
chose de marin et de martial[1].
[Note 1: Je cache ici, sous cette appellation, le vrai nom du
narrateur, pour remplir l'intention qu'il m'exprima en me confiant son
_Journal de mer_.]
Chaque semaine nos parens nous donnaient quelques sous, que nous
employions selon nos goûts différens. Auguste achetait des livres
avec ses petites épargnes. Moi, je me glissais dans les bateaux de
passage du port, pour acheter, des bateliers, le plaisir de manier
un aviron ou de brandir fièrement une gaffe. Souvent je parvenais
à démarrer furtivement du rivage un canot sur lequel je me confiais
seul aux flots que je voulais apprendre à maîtriser. Assis derrière
une mauvaise embarcation, la barre sous le bras, bordant une misaine
en lambeaux, je rangeais les vaisseaux de ligne mouillés sur rade, en
fumant de mon mieux un cigarre détestable qui me soulevait le coeur.
C'est dans ces momens que, m'abandonnant à la destinée que je me
croyais promise, je rêvais avec ivresse et au bruit des vagues qui
me berçaient, le jour où je pourrais affronter des tempêtes, les
dompter ou périr au milieu d'elles.
Ces petites luttes, que mon inexpérience livrait aux lames et aux
vents de la rade de Brest, sont les seuls amusemens de mon enfance que
je me sois toujours rappelés avec plaisir. Mes illusions n'avaient
qu'un objet: ma mémoire n'a guère conservé délicieusement qu'un
souvenir.
Les jeunes gens de Brest, comme tous ceux des ports de guerre,
n'ont à choisir à peu près qu'entre trois carrières qui toutes
conduisent au même but: servir sur mer, en qualité de chirurgien,
d'aspirant ou de commis de marine. Il semble que, sur ces boulevards
maritimes de la France, les hommes ne naissent aussi près de
l'Océan, que pour être plus tôt prêts à en braver les dangers. Le
temps était venu où il fallait que nos parens, privés de fortune,
songeassent à nous donner une profession.
Les marins jurent sans cesse leurs grands Dieux, qu'ils aimeraient
mieux étouffer leurs enfans au berceau que de leur laisser prendre le
métier auquel ils ont quelquefois eux-mêmes consacré si inutilement
leur vie; et tous finissent par pleurer de joie quand leurs fils
embrassent la carrière dans laquelle ils ont laissé un souvenir. Mon
père ne se dissimulait pas les inconvéniens d'une profession dont il
n'avait retiré que des blessures, le scorbut, la fièvre jaune et une
modique retraite; mais un jeune homme ne lui paraissait venu au monde
que pour servir la patrie. Il appelait ne rien faire, n'être pas
militaire ou marin; mais avoir essayé trois ou quatre combats,
quelques naufrages; mais avoir _oublié_ un bras, une jambe sur un
champ de bataille, c'était, à son avis, s'être acquitté de sa
mission d'homme. Avec de telles idées, il n'était pas difficile de
prévoir le métier qu'il serait bien aise de nous voir choisir.
La petite maison que nous habitions à Brest était placée sur le
cours d'Ajot, et de chacune de ses croisées on pouvait découvrir
la rade dans toute sa majesté. Un jour que les vaisseaux faisaient
l'exercice à feu, mon père nous appela près de lui, et, ouvrant
une fenêtre d'où il contemplait, depuis une heure, le magnifique
spectacle d'un combat naval simulé, il nous demanda, enivré de la
fumée de poudre que lui apportait la brise: _Que voulez-vous être,
mes enfans?_--Marin, si tu le veux, répondit mon frère avec sa
soumission accoutumée--Et toi, Léonard?--Marin! quand bien même
tu ne le voudrais pas, m'écriai-je presque avec colère.--Et peut-on
être autre chose quand on voit cela? s'écria l'auteur de mes
jours en me pressant avec orgueil sur sa poitrine palpitante, et en
proclamant, devant ma mère qui fondait en larmes, que je venais de
faire une réponse digne de lui. Il fut donc décidé que mon frère
et moi nous entrerions dans cette carrière qui commence par le grade
de mousse, et qui finit, pour si peu de marins, par celui d'amiral.
Pour prétendre au titre d'aspirant, premier degré de l'échelle
qu'ont à parcourir ceux qui se destinent à être officiers de
marine, il fallait avoir servi un an au moins sur les bâtimens de
l'état, et s'être fourré dans la tête un peu de mathématiques.
Mon frère et moi nous fûmes embarqués sur un vaisseau qui ne
quittait pas la rade, et à bord duquel nous nous rendions les jours
de grande revue seulement: on appelait cela faire ses mois de mer.
Les cours de mathématiques sont publics. La classe d'arithmétique
était faite, de mon temps, par un vieux professeur qui ne concevait
pas comment il pouvait y avoir au monde autre chose que des athées.
L'originalité de ce patriarche des incrédules me plut. Le professeur
s'intéressa à moi, moins sans doute pour les dispositions que
j'avais à la science, que pour celles que je pourrais avoir un jour
à l'incrédulité. Toutes les fois que je me présentais au tableau,
pour démontrer une proposition, et qu'il m'arrivait de débiter une
absurdité, le vieillard grommelait entre les dents qui lui restaient:
_C'est faux comme la Vie des Saints_, ou bien: _c'est vrai comme il y
a un Dieu!_ Il fallait alors effacer la figure tracée à la craie, et
résumer de nouveau toute la proposition.
C'est aux soins de cet athée relaps, nom qu'il se donnait lui-même,
que je dus l'avantage de ramasser, en courant sur les bancs de
l'école, quelque peu d'arithmétique, de géométrie et ce qu'il
fallait d'astronomie pour pointer une carte et mesurer une latitude en
mer, par le moyen le plus simple. «C'est bien dommage, Léonard, me
répétait souvent mon incrédule professeur, que tu ne te sois pas
livré avec plus d'application à l'étude des mathématiques! Tu
aurais fini, mon bon ami, par être ferré en athéisme. Une bonne
proposition de géométrie est, vois-tu bien, la seule chose à
laquelle un homme passablement organisé puisse croire; et en outre
les mathématiques ont un grand avantage, sous le rapport de la
science morale, elles apprennent, par _A_ plus _B_, à n'avoir foi en
rien et à mourir honorablement, en niant la divinité et en crachant
sur l'espèce humaine.»
Un prêtre sollicitait un jour, de notre mathématicien, une
inscription pour son confessionnal: Écrivez cette proposition, dit le
vieux négateur: _L'hypocrisie est au mensonge comme un confesseur est
à son pénitent_.
Le curé de sa paroisse voulut s'emparer, au lit de mort, des derniers
instans de cette âme à damner. Après avoir écouté patiemment
le long sermon de l'homme d'église, le vieillard murmura entre ses
lèvres éteintes ces mots par lesquels on termine ordinairement
toutes les propositions énoncées en mathématiques: _C'est ce qu'il
s'agit de démontrer_, et il expira.
J'insiste un peu sur les principes de mon professeur; car c'est à
lui que je dus les seules notions de science qui aient jamais trouvé
accès dans ma mauvaise tête, et l'indifférence religieuse qui,
pendant toute ma vie, a élargi le cercle des scrupules au centre
duquel les autres hommes restent enchaînés.
L'époque du concours, pour les candidats au grade d'aspirant,
arriva. Mon frère se présenta: il fut admis par acclamation. Je
me présentai aussi, et je fus refusé d'emblée. Mon caractère
irritable se raidit contre cette première contrariété; je sentais
une espèce de honte attachée à mon infériorité. Ne pouvant
vaincre la position, je la tournai: c'était déjà la pente de mon
humeur qui se révélait dans le premier acte un peu important de ma
vie.
Un brick, le corsaire _le Sans-Façon_, devait appareiller après
avoir réparé les avaries qu'il avait éprouvées dans un combat. Les
formes _flibustières_ de ce joli navire, avec sa mâture audacieuse
penchée sur l'arrière; ses sabords peints de rouge, et son air
forban enfin, m'avaient séduit: je passais toutes mes journées à
l'admirer et à m'enivrer les sens de ce bruit et de ce spectacle
qu'offre le mouvement qui se fait à bord d'un navire de guerre. Un
officier du bord m'avait vu souvent regarder le corsaire avec des yeux
de convoitise: «Dis donc, petit mousse, me cria-t-il un jour, veux-tu
t'embarquer avec moi?» Cette proposition me sembla être l'avis
du ciel, que j'attendais pour naviguer. Sauter à bord, prendre une
casaque rouge et un bonnet de laine, et demander à être employé
au titre dont l'officier venait de me gratifier, ne fut que l'affaire
d'un moment. En sollicitant de mon père la permission de faire une
croisière à bord du _Sans-Façon_, j'aurais tout obtenu sans doute,
et les exhortations de ma mère et la bénédiction parternelle. Mais,
grimper furtivement à bord d'un corsaire, sans laisser une seule
trace de ma fuite; mais faire répandre des larmes à ma famille
sur mon sort mystérieux, me semblait un début digne d'un marin
qui voulait remplir sa carrière de faits mémorables et de choses
extraordinaires. Je devins mousse sans protection et par-dessus le
bord.
A peine les huniers du _Sans-Façon_, hissés à tête de mât,
furent-ils largués et livrés à la brise de Nord-Nord-Est, qui nous
poussait en dehors du goulet de Brest, qu'un des lieutenans du bord
appela le maître d'équipage d'arrière: «_Philippe_, lui dit-il, en
me prenant par l'oreille, _ton plat[2] a besoin d'un mousse; prends ce
drôle-là; s'il s'avise d'avoir le mal de mer, tu lui feras alonger
quinze coups de fouet sur le derrière pour la première fois,
trente pour la seconde, et ainsi de suite jusqu'à parfait
rétablissement_.»
[Note 2: On nomme un _plat_ à bord, la réunion de six à sept
matelots qui mangent à la même gamelle.]
--_Ça suffit, lieutenant_, répondit maître Philippe, en mesurant,
d'un regard sévère, de la tête aux pieds, la dimension de mon petit
individu.
Je regagnai le gaillard d'avant, en faisant déjà de pénibles
réflexions sur l'infraction que l'on commettait à la police du bord,
en s'avisant d'avoir le mal de mer.
La lame était grosse en dehors des passes. La terre natale
disparaissait pour la première fois, à mes yeux surpris, dans des
flots de brume, avec les petites îles et les rochers qui l'entourent.
Le brick courait au plus près du vent, plongeant son avant dans les
lames écumantes qu'il divisait en filant sept noeuds à la main.
Les vagues sautaient à bord en mugissant, et les coups de tangage
du _Sans-Façon_, se redressant pour passer mutinement sur chaque
montagne d'eau, m'arrachaient les entrailles, malgré la ferme
résolution que j'avais prise de ne pas être malade.
--Dis donc, _Fil à Voile!_ s'écria maître Philippe (ce fut le nom
de guerre que le maître d'équipage jugea à propos de me donner en
m'adressant la parole pour la première fois), tu m'as l'air d'avoir
des _hauts de coeur_, mon ami! Est-ce que, par hasard, tu aurais envie
de compter tes chemises?
--Pas le moindrement du monde, maître Philippe, lui répondis-je de
la manière la plus alerte qu'il me fut possible.
--Non, mais tu aurais tort de te gêner, si tu es véritablement
malade.
--Malade! pas le moindrement, je vous assure, maître Philippe.
--A la bonne heure, vois-tu; car je n'aime pas qu'un _moussaillon_
se donne des airs d'avoir des pâmoisons. Mais, pour t'_amariner en
double_, mon _fiston_, fais-moi la sensible amitié d'aller voir dans
la hune de misaine, si par l'effet du hasard, je n'y suis pas.
--Oui, maître Philippe, tout de suite.
Et moi, malgré la défaillance de mes jarrets et la fréquence de mes
hoquets, de grimper dans la hune qu'ébranlaient les plus rudes coups
de tangage.
--J'ai dans l'idée que ce morceau de chrétien-là fera un bon petit
bougre, avec le temps, se prit à dire maître Philippe, en me voyant
huché sur le tenon du mât de misaine, sans avoir passé par le
trou-du-chat.
Ce mot du maître d'équipage arriva à mon oreille au moment où je
lançais sous le vent, et le plus adroitement du monde, le superflu
d'un déjeûner à moitié digéré. Je me tenais à peine sur mes
jambes affaiblies; mais le maître venait de tirer mon horoscope: je
descendis sur le pont avec un aplomb digne de la bonne opinion que
maître Philippe venait d'exprimer sur mon compte.
Un homme, jeté inopinément à bord du _Sans-Façon_, aurait frémi,
quelque courage qu'il eût, à l'aspect de cet équipage de renégats,
rassemblés par l'amour de la rapine et la soif du carnage. A l'âge
que j'avais et avec les dispositions naturelles que j'apportais, on
ne frémit de rien et on s'abandonne à tout. Cent cinquante matelots,
aux yeux hagards, aux larges épaules couvertes de gilets rouges,
bouillonnaient, pour ainsi dire, sur le pont de ce navire, dont le
platbord était garni de seize caronades de 12. Il fallait entendre
ces voix brutales qui se confondaient, ces propos durs qui se
croisaient! Et ces visages de bronze, ces mains goudronnées, cette
confusion de paroles, cette bigarrure de couleurs et d'effets! Tout
cela était de l'harmonie pour mes oreilles, mes yeux et mes mains,
qui se pressaient presque avec délices sur les manoeuvres, sur les
batteries des caronades ou la roue du gouvernail. Au bout de quelques
heures de navigation, je ne pensais plus à mes parens. Je sentais que
le bord était devenu ma maison, l'équipage ma famille, et la mer ma
patrie.
Le capitaine Arnaudault, qui nous commandait, était un de
ces corsaires fortement prononcés, que les marins nomment un
_Frère-la-Côte_. Il menait avec lui deux de ses fils, qu'il avait
fait élever comme de jeunes demoiselles, pour en faire plus tard,
disait-il, des flibustiers _comme il faut_. Toute la nuit il se
promenait sur le pont, comme une hyène dans sa cage, la longue-vue
sous le bras, un foulard négligemment noué sur sa belle tête brune
et frisée. Sa large figure était sillonnée d'un coup de hache
d'abordage, qui lui était descendu du front au menton, passant par le
nez, comme il le répétait souvent, et comme il était facile de
s'en apercevoir. Lorsque du haut des mâts de perroquet, les matelots
placés en vigie criaient _navire!_ tous les yeux se portaient sur
les traits du capitaine: c'était dans ses regards que l'équipage
cherchait à lire ce qu'il fallait faire, ou à deviner ce qu'on
allait devenir. Jamais je n'ai vu, sur un pont de navire, un homme de
mer plus imposant. Dans les circonstances ordinaires, il n'avait que
cinq pieds et quelques pouces, comme les autres; dans les momens de
danger, c'était un géant, et ses matelots des mousses.
Un beau matin, après avoir versé cinq à six _boujarons_ de tafia
à maître Philippe, qui se plaignait toujours d'éprouver une soif du
diable, et après avoir été lui chercher la chique, qu'il oubliait
chaque nuit à la tête de son hamac, il me prit envie de monter dans
la mâture avec les gabiers qui faisaient la visite du gréement.
Cramponné sur le racage du petit perroquet, je promène, pour la
première fois, mes regards encore fort peu exercés sur le vaste
horizon que le soleil levant commençait à éclairer autour de moi,
et mes yeux nagent, avec une sorte de ravissement, dans l'étendue.
A peine avais-je porté la vue sur l'espace que le corsaire semblait
vouloir dévorer avec sa proue, que j'aperçois au loin un point rond,
dont la blancheur contrastait avec la verdeur de la mer. Mon premier
mouvement fut de crier _navire!_ A ce cri aigu tous les regards
s'élèvent vers moi. Le matelot en vigie, qui s'était laissé
endormir sur la vergue du petit perroquet, se réveille en sursaut;
et, pour me punir d'avoir pris une initiative qui l'exposait à
recevoir un châtiment sévère, il me donne un grand coup de poing.
Je n'avais pas encore le pied très-marin; mais j'étais vif et
méchant. Suspendu par mes mains aux haubans de catacois, et au dessus
de la tête de mon agresseur, je prends mes longueurs, et je lui
assène de mon mieux un coup de pied sur la figure. Il me poursuit,
furieux, avec l'avantage de l'habitude: je lui échappe avec la
rapidité de la peur. Une drisse de flamme tombe sous ma main: je la
saisis et je glisse, comme un serpent sur une liane, le long de ce
cordage si grêle, jusque sur le bastingage, la tête la première,
laissant dans les enfléchures mon adversaire tout penaud. Les gens
de quart, témoins de ce combat aérien, applaudissent à mon adresse.
Maître Philippe riait aux éclats; et se disposait à accueillir à
coups de garcette le dormeur qui s'était laissé surprendre et battre
par un mousse.
Le capitaine me fait demander derrière, après ma prouesse: je crus
que c'était pour me fustiger.
--Où as-tu vu le navire?
--Là, sur l'avant à nous, capitaine.
--Est-il loin?
--Je n'en sais rien, capitaine.
--Va te coucher.
--Oui, capitaine.
Mais comme je me disposais à obéir à cet ordre un peu brusque du
capitaine, maître Philippe, qui avait causé quelques minutes avec le
second, m'invite à monter près de lui sur l'affût d'une caronade,
et d'un air moitié sérieux et moitié burlesque, il m'adresse ces
mots, que j'écoute en palpitant:
«Tu as manqué à un matelot, qui est plus que toi, et ce n'est pas
bien; mais tu ne l'as pas _manqué_, et je te le pardonne, pour la
première fois; si ça t'arrive encore, ce sera une autre affaire. En
attendant, je te grade, par ordre du second, _capitaine des mousses_,
et le premier qui bougera, tappe dessus, c'est la consigne.»
Un petit sifflet me fut attaché à la ceinture, comme celui dont
maître Philippe était décoré, et qu'il portait assez souvent de sa
bouche corrodée de tabac, dans les côtes des matelots raisonneurs ou
paresseux.
Me voilà donc _capitaine des mousses_, après quelques jours de mer,
cherchant de mon mieux à imiter l'allure de maître Philippe, qui ne
se lassait pas de répéter en me regardant faire: C'est singulier!
quand je _je le vois marcher, c'est comme qui dirait ma miniature en
personne_.
Le corsaire, pendant la grotesque cérémonie de mon installation,
avait fait de la voile; il courait dans la direction que j'avais
assez vaguement indiquée. Bientôt on aperçut de dessus le pont le
bâtiment chassé. C'est _une lettre de marque_, disaient les uns;
c'est un _gros ship_ qui court comme nous, disaient les autres. Tant
mieux, fredonnait maître Philippe, sur l'air de _Coeurs sensibles,
coeurs fidèles_, et en se donnant des grâces:
»Tant plus grosse est une prise,
»Comm' tant plus gras est le lard,
»Et tant plus forte est la part,
»Et tant plus forte est la part.»
Dès que le capitaine jugea que nous gagnions le navire aperçu, il
ordonna le branle-bas général de combat.
A ce commandement, tout le monde se trouva, comme par enchantement,
à son poste. Le capitaine d'armes distribua les pistolets, les haches
d'abordage et les poignards. Les mèches allumées furent piquées
dans le pont, près des caronades, chargées jusqu'à la gueule. Les
grappins d'abordage montèrent avec leurs lourdes chaînes au haut
des vergues. La joie brillait dans les yeux épanouis des matelots. Le
capitaine seul paraissait hésiter un peu à s'approcher du navire sur
lequel il tenait sa longue-vue braquée. Un groupe de lieutenans et
de capitaines de prise, placé derrière, semblait, en chuchotant,
critiquer la manoeuvre, prudente que nous faisions. Arnandault, ayant
consulté son second, se décida pourtant à faire hisser le pavillon
anglais à la corne, pour tromper l'ennemi qui, de son côté, arbora
la même couleur. _Silence!_ s'écria le capitaine à cette vue: _Tout
le monde à plat sur le pont!_ Nous n'étions plus qu'à une portée
de pistolet du navire: alors sautant sur le bastingage, Arnaudault
crie au capitaine anglais, dans un large porte-voix, d'où sa voix
sort comme un coup de canon: _Amène, brigand! ou je te coule!_ Au
même instant nos sabords, que nous avions masqués avec une ceinture
de toile peinte, se découvrent: nos cent cinquante bandits, couchés
à plat ventre, se dressent le poignard à la bouche, le pistolet au
poing. Notre volée part en même temps que celle de l'ennemi, qui
laisse arriver à plat, enveloppé comme nous dans un nuage de feu
et de fumée. _A l'abordage, à l'abordage, enfans!_ hurle notre
capitaine; et une escouade de matelots saute sur l'avant, pour
remplacer la première escouade, qui se disposait, une minute
auparavant, à grimper à bord de l'ennemi, et que la mitraille a
déjà balayée. Dans un instant les nôtres tombent à bord de la
prise, courant le long de notre beaupré, ou se laissant glisser
sur le pont de l'anglais, du bout des manoeuvres amarrées à
l'extrémité de nos vergues croisées avec celles du navire abordé.
Le sang coule sous les poignards, ruisselle dans les dallots et va
rougir les bords du navire. Malgré le carnage que nous faisions
à bord de la prise, son pavillon n'était pas amené. _Allons,
Fil-à-Voile_, me dit Arnaudault, et il me montrait le yacht[3]
anglais. Je comprends la pensée du capitaine: je saute à bord de
l'ennemi comme un écureuil; quelques balles sifflent à mes oreilles,
je secoue la tête, et me voilà au bout de la drisse, crochant le
pavillon anglais, dont je m'enveloppe pour revenir à bord. La prise
était à nous. Un triple hourra, poussé vers le ciel par tout notre
équipage couvert de poudre et de chairs ensanglantées, fut le _Te
Deum_ de notre victoire.
[Note 3: C'est le nom que les matelots français donnent au
pavillon anglais.]
Ce n'est pas sans pertes que deux équipages se hachent pendant une
demi-heure ou trois quarts d'heure d'abordage. Vingt-trois hommes
avaient péri de notre côté. Le pont du navire capturé était
couvert de cadavres. C'était un trois-mâts armé en guerre et en
marchandises, qui se rendait de Calcutta à Londres, chargé d'indigo
et de salpêtre.
Cinq barils de piastres avaient été trouvés dans la chambre du
capitaine anglais. On les plaça sur notre gaillard d'arrière, comme
le trophée de notre triomphe.
Assis sur un de ces barils, les bras croisés sur sa poitrine velue et
à moitié découverte, Arnaudault nous adressa ces mots, en daignant
à peine lever les yeux sur l'équipage qui l'entourait:
«Enfans, vous vous êtes amoureusement tappés: c'est bien, mais ce
n'est pas encore tout. Voilà des piastres qui sont à nous, et chacun
va recevoir sa ration d'argent. Mais il faut auparavant jeter nos
morts à la mer; car c'est à ceux de nos gens qui se sont fait casser
la figure que nous devons tout cela. Attrape à jeter les trépassés
par-dessus le bord, avec les honneurs de la guerre.»
Des murmures se firent entendre parmi les matelots, dont les yeux
flamboyans restaient fixés sur les barils.
«Eh bien! dit Arnaudault, est-ce qu'il y aurait des mutins à mon
bord? Au surplus, s'il y en a, ils n'ont pas besoin de tant se
gêner avec moi. Que celui qui n'est pas le plus content s'avance, et
peut-être trouverons-nous moyen de lui faire sa petite affaire.»
Et, en prononçant cette dernière phrase, la main droite du capitaine
avait déjà fait claquer le chien d'un pistolet d'arçon. Personne
ne répliqua, et ces corsaires, qui, quelques minutes auparavant,
allaient se faire tuer de si bon coeur, reculèrent devant la froide
menace d'un seul homme. Mais quel homme!
Pour remplir les ordres du capitaine, les novices se mirent à
_fauberder_ le pont encore tout marbré de sang. On prit ensuite
les morts un à un. Le maître charpentier, le chapeau bas, faisait
semblant de lire, dans un vieux livre qui ne ressemblait pas mal à un
_Cinq Codes_, la prière des morts, pour chacun des cadavres que l'on
faisait glisser à la mer sur une longue planche. Un officier, tué
dans le combat, fut empaqueté, par distinction pour son grade, dans
un pavillon tricolore. On le jeta par-dessus le bord, après lui avoir
amarré un boulet de 12 aux pieds, et après avoir fourré des pierres
à lest dans ses vêtemens. «Ménagez ces cailloux, dit le second
à ceux qui en garnissaient l'emballage des morts: _il faut en garder
pour tout le monde_.»
Cette prévoyance ne devait pas lui être inutile. Quatre jours
après il fut jeté lui-même à la mer, et les pierres à lest ne lui
manquèrent pas.
Cette prompte inhumation faite, on nous donna double ration. Un
canonnier, dont le bras avait été enlevé par un boulet, voulut,
avant d'être amputé, recevoir sa part d'eau-de-vie, pour ne pas
perdre, disait-il, ses droits après avoir perdu une partie de son
individu.
«Maintenant, à nous, cria Arnaudault. Tout l'équipage à l'ordre!
et aux piastres! L'écrivain va lire le nombre de parts de chacun: la
part des morts sera mise de côté pour leur famille, s'ils en ont, et
après avoir défoncé et compté les barils un à un, chacun touchera
son compte. Philippe, fais faire silence.» Le sifflet du maître fit
entendre ses sons aigus au milieu du tumulte: tout le monde se tut, et
l'écrivain, au sein du plus grand recueillement, commença l'appel
de nos hommes. A chacun des noms des matelots tués, l'équipage
interrompait l'écrivain, pour répondre, presque en riant: _Passé du
bord du diable!_
Les piastres sorties de chaque baril furent comptées et partagées
scrupuleusement. Le capitaine, avec ses douze parts, était assis
sur un monceau de pièces d'argent. Quand vint mon tour (c'était
le dernier) on me compta la demi-part qui me revenait en qualité de
mousse. «Tiens, _Fil-à-Voile_, me dit le capitaine en me jetant une
large poignée d'argent à la tête: _tu t'es bien patiné, j'augmente
ta ration_.» La répartition faite, les matelots se mirent à jouer
leur butin aux dés; on s'achetait la ration de vin et d'eau-de-vie;
chaque quart de vin se vendait dix, vingt francs; chaque boujaron
d'eau-de-vie, autant.
La nuit, nous éprouvâmes un coup de vent, en cape sous le grand
hunier. Nos prisonniers anglais se promenaient pêle-mêle avec nous
sur le pont, l'air abattu, l'oeil morne; ils étaient nombreux, mais
on ne les craignait pas; car leur stupéfaction était au moins égale
à l'insouciance des corsaires. A leur place, des matelots français
ne seraient pas restés prisonniers deux heures, sans chercher à
enlever le navire.
Le soir même du jour qui suivit notre combat avec le trois-mâts
anglais, nos matelots, pendant le coup de vent, étaient assis à
l'abri des pavois, avec autant de tranquillité que s'ils s'étaient
trouvés au cabaret. Les uns, blessés dans l'affaire, se traînant
sur le pont, la jambe entortillée de linge ou le bras en écharpe,
chantaient ces complaintes de gaillard-d'avant, rauques comme le bruit
des flots, monotones comme le mugissement des raffales qui hurlaient
dans la mâture et le gréement; les autres racontaient ces contes
dont les marins de quart bercent leur ennui, pendant leurs longues
heures de veille. Enfant comme je l'étais alors, je me plaisais
à entendre ces vieilles histoires de la mer, tout empreintes du
caractère de leurs auteurs et de leur bizarre imagination. C'est par
l'effet qu'elles produisaient, pour la première fois, sur moi, que
je les juge aujourd'hui. Pour un vieux marin, les moeurs des hommes
de mer n'ont plus rien d'étrange; mais pour un passager, par exemple,
elles offrent quelque chose d'original et de neuf, que, jusqu'ici,
aucun écrivain n'a su bien rendre. C'est en rappelant ici la
première impression que me firent éprouver les usages du bord, que
j'essaierai de retracer, de temps à autre, ces habitudes étranges.
Rien ne m'étonna plus, entr'autres choses, que la manière dont les
matelots relevaient le quart.
La moitié de l'équipage est toujours de garde sur le pont; c'est
ce qu'on, nomme courir _la grande bordée_. Deux matelots n'ont qu'un
hamac, et lorsque l'un d'eux est couché, celui avec lequel il est
_amateloté_, et qu'il nomme spécialement son _matelot_, se promène
sur le pont. Les quarts se relèvent de midi à six heures, de six
heures à minuit, de minuit à quatre heures du matin, de quatre
heures à huit, et de huit heures enfin au midi du jour suivant. La
cloche tinte chaque demi-heure, et un sablier de trente minutes, fixé
dans l'habitacle, et surveillé par le pilotin ou les timonniers,
indique le moment où les hommes placés devant doivent _piquer_
l'heure, en frappant le marteau sur le rebord intérieur de la cloche.
Cet amatelotage des marins entr'eux, cette camaraderie de hamac,
établissent une espèce de solidarité de personnes et une
communauté d'intérêts et de biens entre chaque homme et son
matelot.
Quand un marin monte au quart pour relever son _matelot_, celui-ci
lui passe la capote sous laquelle il a veillé, et le chapeau de toile
goudronnée qui a abrité sa tête pendant la durée de son service
sur le pont; il n'est pas jusqu'au tabac qu'il a commencé à mâcher,
qui ne passe, pour être pressuré entièrement, dans la bouche du
_matelot_ qui prend le quart. Rien n'est plus étrange que d'entendre,
à chaque relèvement de bordée, les plaintes de celui qui s'habille,
contre celui qui va se coucher, et qui toujours est accusé d'être un
_mauvais chiqueur_. Souvent on s'en rapporte au jugement du maître
de quart, pour qu'il s'assure, en pressurant lui-même la chique
litigieuse, de la manière abusive dont le _matelot_ du plaignant, a
_suppé_ le tabac mis en commun. Ces détails soulèveront le coeur
des hommes délicats et des petites maîtresses; mais ils sont vrais
et ils doivent être connus.
Les contes des gens de mer roulent ordinairement sur des aventures
gigantesques, sur des coups de main hardis, des privations: le
narrateur entremêle à ces antiques fables du bord, des plaisanteries
qui lui sont propres et des mots d'un cynisme à part, et qui
étincellent souvent d'esprit, mais de cet esprit qui ne peut être
senti que par ceux qui connaissent les habitudes de la profession.
La peinture des douceurs de la vie n'occupe qu'une place
très-circonscrite dans ces récits: c'est à _l'abri d'une bonne
bouteille de vin et mouillés à quatre amarres_ dans un cabaret
que ces hommes placent la félicité suprême; une auberge est le
théâtre de leurs illusions, le palais de leurs féeries: c'est pour
eux enfin le paradis terrestre. Ils ne s'en figurent pas d'autre,
parce que leur imagination ne peut guère aller au delà des plaisirs
qui leur sont propres.
Le conteur commence ordinairement sa narration, en criant _cric!_ Les
auditeurs répondent _crac!_ Et l'orateur reprend: _un tonnerre
dans ton lit; une jeune fille dans mon hamac!_ Formule qui, sous un
emblème philosophique, signifie peut-être dans leur pensée, qu'un
hamac peut être l'asile du bonheur qu'on ne trouve pas toujours à
terre, dans un bon lit.
Les histoires des matelots me ravisaient: un joli petit novice, que
le capitaine d'armes du corsaire avait embarqué à bord, se plaisait,
malgré les représentations de son protecteur, à se mettre à coté
de moi, pendant que l'on disait des contes. La voix douce du novice,
ses mains blanches et délicates, m'avaient fait supposer déjà qu'il
pouvait y avoir quelque chose d'extraordinaire dans son séjour à
bord. Amateloté avec le capitaine d'armes, il faisait rarement son
quart, et son protecteur obtenait facilement du maître d'équipage
l'indulgence qui lui était nécessaire pour faire pardonner au
protégé cet oubli de la règle commune du bord. Un matin, où les
grands yeux noirs de petit Jacques se réveillaient avec le jour, je
lui demandai, avec toute la naïveté de mon âge:
«Dis-moi donc, petit Jacques, pourquoi je ne t'ai pas vu sur le pont
quand nous avons abordé le trois-mâts?
--Ah! c'est que le capitaine d'armes m'avait placé à la soute aux
poudres.
--Tu avais donc peur?
--Je n'étais pas trop rassuré.»
Mon intention étant d'engager, avec petit Jacques, une conversation
dans laquelle l'emploi de quelques mots familiers aux femmes, pût
trahir un déguisement que je soupçonnais, je continuai ainsi:
«Est-ce que tu serais aussi peu brave que tu m'as semblé fainéant?
--Pour brave, je ne me vante pas de l'être; mais _fainéante_....
--Ah! je t'y prends encore une fois: tu as dit _fainéante!_
--Non, j'ai dit _fainéant!_!
Comme tu rougis!..... Pourquoi donc te trompes-tu toujours ainsi,
et parles-tu comme si tu étais une petite fille!.... L'autre jour
encore, quand nous parlions ensemble de je ne me rappelle pas quoi, il
t'est échappé de me répondre: _non, je ne la suis pas!_
--Eh bien! qu'est-ce que cela prouve? me dit mon interlocuteur, tout
décontenancé.
--Cela prouve que tu n'es pas un garçon!
--Enfant que tu es! Quelle idée!...
--Je te parie que tu es une femme, et je m'en rapporte à maître
Philippe qui vient, et à qui j'ai dit déjà....
--Au nom du ciel, tais-toi, malheureux.... Si tu savais combien je
souffre...? Tu viens de découvrir un stratagème qui, s'il était
connu, m'exposerait à devenir la risée de tous ces hommes qui me
font peur... Je suis... je suis la femme du capitaine d'armes...
Pour le suivre, il a fallu me faire passer pour son parent, pour son
cousin. Que sais-je, moi!.. Tu sauras tout; mais tu me promets bien de
ne pas trahir la confiance que j'ai mise en toi? Tu m'as toujours paru
mieux élevé que ces matelots, au milieu desquels je vis pour mon
malheur. Tu te tairas, n'est-ce pas, mon ami?... Tu ne voudras pas me
perdre tout-à-fait?...»
Des larmes apparemment roulaient dans mes yeux comme dans les siens,
car elle passa doucement sur ma figure, la main dont elle venait de
se presser les paupières. Je promis tout. Mais petit Jacques me
recommanda bien d'éviter les conversations que nous avions ensemble,
et qui avaient commencé à piquer la jalousie de _son mari_. Je me
rappelai, en effet, que le capitaine d'armes m'avait souvent menacé
de me donner quelques tappes, pour me punir des torts que j'étais
bien en peine de deviner. Les aveux de petit Jacques venaient de
m'expliquer la haine du capitaine d'armes pour moi. Je compris la
nécessité d'être prudent pour mon petit camarade et pour moi.
2.
LA CROISIÈRE.
Acalmie.--Combats.--Amours.--Le capitaine Bon-Bord.--Le matelot
Ivon.--Histoire de petit Jacques.--Prise d'un navire anglais.--Son
explosion.--Tisozon.--L'ile de Bas.
Après avoir essuyé quelques heures de cape, reçu plusieurs coups
de mer, nous éprouvâmes ce qu'on appelle une _acalmie_, un de ces
momens de transition entre la tempête qui expire et le beau temps qui
veut revenir. Pendant la violence de la bourrasque, un brick, fuyant
vent arrière à mâts et à cordes, au risque de s'engloutir sous
chacune des lames qui le poursuivaient, avait passé près de nous,
enveloppé dans le nuage de molécules d'eau que l'effort du vent
faisait voler comme de la fumée sur les lames blanchissantes; mais la
fureur de la tempête nous avait empêchés de tomber sur cette proie
qui nous avait échappé dans le désordre des élémens.
Il n'est peut-être pas de position plus pénible à la mer, que celle
dans laquelle on se trouve à la suite d'un coup de vent, lorsque le
bâtiment, n'étant plus couché par la force de la brise irritée,
se voit assailli par de grosses lames qui, se heurtant avec lourdeur,
semblent se le disputer comme pour le démolir dans leur choc. Tout
se brise, tout craque à bord, et les pièces dont le navire est
composé, et les objets d'arrimage qui jouent avec effort. Le
gréement fatigue, se détord et se rompt; la mâture reçoit, dans le
roulis et le tangage, des secousses horribles qui ébranlent la coque.
Le navire, fatigué dans toutes ses parties, devient pour ainsi dire
l'objet de la fureur dernière des flots harassés par la tourmente.
Il faut qu'une brise s'élève sur le sommet des vagues pour les
niveler et rendre à la mer, encore si violemment émue, ce mouvement
uniforme qu'a détruit le délire de la tempête.
Un joli frais de Nord-Est ne tarda pas à se faire sentir et à
nous permettre de manoeuvrer et de _faire de la toile._ Rien ne peut
peindre peut-être le bonheur que répand au milieu de l'équipage,
un beau jour succédant à une nuit de mauvais temps et de fatigues.
C'est une des plus douces joies des hommes de mer, que de revoir un
ciel serein sortant du sein de la tempête qui fuit en grondant et
comme irritée d'avoir manqué sa proie.
Nous nous trouvions près des Açores. Le point du capitaine nous
indiquait le voisinage de ce petit archipel. La quantité de goëlands
et de mauves qui voltigeaient autour de nous, et les nuages qui
paraissaient s'amonceler comme pour aller couvrir au loin la terre,
auraient suffi, à défaut d'autres indices plus sûrs, pour nous
signaler l'approche des parages où nous voulions établir notre
croisière. Nous espérions faire, dans ces latitudes, quelques
bonnes rencontres. Nous crûmes bientôt avoir trouvé ce que nous
cherchions.
Vers le milieu de la journée qui avait suivi notre coup de vent, les
hommes placés en vigie au haut des mâts crièrent, _Navire!_
--Où? demanda le capitaine.
--Sous le vent à nous! répondirent les vigies.
Ces mots firent succéder le calme le plus profond au tumulte des
conversations particulières, qui vont toujours grand train à bord
des navires aussi mal tenus que le sont, en général, les corsaires.
Arnaudault mit, sans rien dire, sa longue-vue en bandoulière, et
grimpa sur les barres du grand perroquet, pour observer le bâtiment
signalé. C'était la première fois, depuis notre sortie, qu'on
l'avait vu monter dans les haubans; et, sans trop savoir encore
pourquoi, l'équipage pensa que la circonstance était solennelle.
Toute l'attention était portée sur les mouvemens du capitaine.
En descendant des barres de perroquet, on remarqua que l'expression
de sa physionomie était sévère. Le capitaine avait _l'oeil
américain,_ comme disent les matelots, et le tact sûr, comme chacun
le savait.
«Le navire aperçu est gros, si je ne me trompe, dit-il à ses
officiers. Il a un entre-deux-de-mâts qui semble m'annoncer que ce
doit être un marchand de boulets, et qu'il pourrait bien lui pousser
une rangée de dents.»
Les officiers qui, comme le capitaine, avaient observé le navire que
nous approchions en laissant courir un peu largue, pensaient que ce ne
pouvait être qu'un grand trois-mâts marchand, ou peut-être bien
un navire de la Compagnie des Indes. Lorsqu'on court les chances
périlleuses de la fortune sur mer, on tourne presque toujours les
circonstances les plus douteuses, dans le sens des conjectures les
plus favorables aux désirs que l'on forme.
Le second du corsaire était d'une joie folle; il insistait, plus que
tous les autres, pour qu'on approchât le navire, et pour qu'on lui
_tâtât un peu les côtes:_ c'était son expression. Arnaudault prit
la parole, de manière à être entendu de tout le monde:
«Il me semble qu'il ne s'agit pas ici de se mettre dedans, par
fanfaronnade; chacun est à bord pour sa part et pour sa peau. Je
dirai mon idée:
»Je veux bien, si tel est votre avis, _tâter les côtes_ de ce
navire; mais s'il les a trop dures.
LE SECOND.
Nous avons à bord des boulets qui seront encore plus durs?
LE CAPITAINE.
Mais, s'il a plus de canons que nous?
LE SECOND.
Nous jouerons des jambes.
LE CAPITAINE.
Et s'il a les jambes plus longues que les nôtres?
LE SECOND.
Il nous coulera, et nous irons au fond; c'est notre métier.
D'ailleurs, capitaine, vous savez bien que vous n'étiez pas d'avis
d'accoster ce trois-mâts que nous avons pourtant si souplement
enlevé....
LE CAPITAINE, _d'un air ironique._
Ah! ah! oui, ce trois-mâts, n'est-ce pas? oh! je me le rappelle
parfaitement. C'est vrai, je ne voulais pas l'aborder; c'est que ce
jour-là j'avais peut-être peur... qui sait?
LE SECOND.
Capitaine, je ne dis pas cela pour vous offenser, bien loin de là;
mais c'est pour le bien de tous que je parle....
LE CAPITAINE, _s'adressant à l'équipage._
Enfans, voyons: êtes-vous d'avis d'accoster le trois-mâts qui court
sous le vent à nous? oui ou non?
Oui, oui, _cap'taine,_ s'écrièrent tous les matelots déjà irrités
de l'hésitation que cette discussion leur avait fait remarquer chez
le capitaine.
LE CAPITAINE.
C'est bien votre idée à tous, n'est-ce pas?
L'ÉQUIPAGE.
Oui, oui, cap'taine, c'est notre idée!!!
LE CAPITAINE.
Eh bien! ce n'est pas la mienne; mais c'est égal. Voyons, mes fils,
chacun à son poste, et le premier gredin qui bouge, je lui fais
sauter la tête. Attention, timonnier, la barre au vent: _brasse
tribord devant et babord derrière:_ file l'écoute du gui et cargue
le point de grand'voile au vent. Branle-bas général de combat!»
Cet ordre du capitaine fut reçu avec transport. Les matelots
jetèrent en l'air leurs bonnets rouges en signe d'approbation
unanime.
Et voilà le _Sans-Façon_ courant grand largue sur le bâtiment qui
nous présentait le travers en cinglant sous toutes voiles au plus
près du vent. La mer, encore un peu agitée, nous le cachait de temps
à autre, sous la masse mobile des grosses lames qui s'élevaient
entre lui et nous.
A bord d'un corsaire, les dispositions pour le combat sont bientôt
faites. Chacun y met du sien le plus qu'il peut. Nous n'avions jeté
qu'une vingtaine d'hommes à bord de notre prise, et cent et quelques
bons gaillards bien déterminés se pressaient encore sur le pont du
_Sans-Façon._ Dès que le _branle-bas_ de combat fut fait, le second
vint l'annoncer en ces termes: _Capitaine, tout est paré à bord!_
Arnaudault ne lui répondit que par un regard sévère, et en lui
faisant signe de s'en retourner à son poste: le second se plaça sur
le gaillard d'avant, un porte-voix à la main, disposé à répéter
les ordres de son chef. On aurait entendu voler une mouche à notre
bord, tant le silence était profond dans ce moment d'attente et de
curiosité.