Ayant fait les fonctions de Chef d'État-Major du Lieutenant du Roi dans
les septième et dix-neuvième divisions militaires[18].
[Note 18: Les événements de Lyon, quelque peu éloignés de
nous par la date, sont tellement oubliés, que nos lecteurs
seront sans doute bien aises d'en trouver une relation un peu
plus étendue dans l'extrait que nous insérons ici. (_Note de
l'Éditeur._)]
«... Les événements qui s'étaient passés à Lyon et dans quelques
communes voisines, le 8 juin, avaient été présentés au gouvernement
comme le résultat d'une conspiration aussi vaste dans son plan que grave
dans son objet et atroce dans ses moyens.
«Il ne s'agissait de rien moins que de renverser le gouvernement après
avoir immolé les autorités et livré au meurtre et au pillage la demeure
de tous les vrais royalistes. Des bandes nombreuses, disait-on, étaient
partout organisées; des armes leur avaient été distribuées; des sommes
considérables consacrées à leur solde; elles avaient des chefs audacieux
et entreprenants, et ce n'était là qu'une des ramifications d'un plan
immense qui n'embrassait pas seulement les départements environnants,
mais la France entière, qui se liait avec les mouvements de Lisbonne,
avec la révolution de Fernambouc.
Cependant on apprenait, par les rapports mêmes, que ces bandes
nombreuses n'avaient paru nulle part. Vingt gendarmes et quelques
chasseurs des Pyrénées avaient suffi pour maintenir le calme ou pour le
rétablir partout où il avait été un instant troublé; la ville de Lyon
n'avait été témoin d'aucun mouvement, aucun membre du prétendu comité
directeur n'avait été arrêté; quelques malheureux paysans avaient été
seuls surpris dans leurs villages, s'agitant sans chef et sans but
déterminé.
«Le gouvernement dut s'étonner en comparant de pareils résultats avec
les suppositions qu'on vient de lire sur l'importance, la réalité et les
causes du mouvement. Ses doutes s'augmentèrent à l'arrivée des documents
officiels envoyés par un fonctionnaire dont le dévouement à la cause
royale avait été prouvé d'une manière éclatante dans des circonstances
difficiles.
«Mais ce témoignage isolé ne pouvait effacer les assertions unanimes des
autres autorités. Celles-ci donnaient d'ailleurs, chaque jour, un
nouveau poids à leurs accusations en dénonçant de nouveaux complots, en
se disant sur la trace d'autres conspirateurs, en multipliant les
arrestations. La cour prévôtale venait encore jeter dans la balance le
poids de ses arrêts sanguinaires; le fatal tombereau parcourait
lentement les communes qui entourent Lyon; au moment même où la hache
faisait tomber les têtes de quelques malheureux, elle menaçait les jours
d'un plus grand nombre; des horreurs sans cesse renaissantes semblaient
ainsi destinées à couvrir les traces des premières horreurs, et la
vérité devenait à chaque instant plus difficile à découvrir.
«Toutefois, au milieu des incertitudes où le jetaient des avis
discordants, le gouvernement apprenait que le département du Rhône était
livré à la plus grande terreur; que des soldats égarés traitaient les
paisibles citoyens des campagnes comme les habitants d'une ville prise
d'assaut; que les agents des autorités leur livraient une guerre plus
terrible encore, et qu'il était à craindre que bientôt, lasse de sa
résignation, la population, réellement révoltée, ne se fît elle-même
justice de tous les excès dont elle était victime.
«C'est au milieu de ces graves circonstances que le maréchal duc de
Raguse a été envoyé dans les septième et dix-neuvième divisions, avec
les titres et les pouvoirs de lieutenant du roi. Il arriva le 3
septembre à Lyon.
«Il éprouva d'abord, pour connaître la vérité, les mêmes embarras qui
avaient arrêté le gouvernement. Les principales autorités fournissaient
des relations si uniformes, elles paraissaient encore si alarmées des
dangers terribles qu'elles avaient conjurés, disaient-elles; elles
citaient un si grand nombre de faits, se prévalaient de tant de
révélations, se louaient si vivement de leur dévouement et de leur
énergie, attaquaient enfin le témoignage et l'opinion du fonctionnaire
qui s'élevait contre elles par des imputations si graves en apparence,
qu'il fallut croire un moment que la conspiration n'était que trop
réelle, que la France leur devait des actions de grâce, et que tout le
mal qu'elles avaient fait avait été un mal nécessaire.
«Mais, à mesure qu'il lui fut permis de sortir du cercle étroit dans
lequel il avait été renfermé pendant les premiers jours; lorsqu'il eut
donné accès auprès de lui à tout ce que Lyon offrait de citoyens
respectables par leur fortune, leurs lumières, leur industrie, leur
caractère ou leur conduite, la situation terrible de cette ville et les
événements qui l'y avaient plongée s'offrirait à lui sous un jour bien
différent. Il s'imposa alors l'obligation de tout voir par lui-même: les
nombreuses procédures de la cour prévôtale furent déroulées et examinées
avec soin; tous ceux qui pouvaient donner des renseignements utiles
furent interrogés. Il ne tarda pas ainsi à se mettre au courant de ce
qui se passait encore, à apprendre ce qui s'était fait avant son
arrivée, et bientôt le rapprochement du présent et du passé présenta
d'abord la pénible conviction que des ennemis du repos de la France,
abusant sans doute de la faiblesse et de l'erreur des principaux chefs
de l'autorité, s'étaient emparés du pouvoir et qu'ils s'en servaient
pour livrer à la plus étrange persécution tout ce qui ne partageait ni
leurs principes ni leurs intérêts.
«La ville de Lyon et les communes qui l'entourent avaient vu renaître
pour elles le régime de 1793. Comme alors, les hommes qui avaient le
pouvoir proclamaient que la terreur seule pouvait le faire respecter, et
n'agissaient que trop bien en conséquence de ce principe; comme alors,
la haine avait pris la place de la justice, et tous les moyens
paraissaient légitimes pour écraser ceux qu'on regardait comme des
ennemis. Dans ces derniers temps, on ne frappait les victimes qu'après
les avoir trompées, et la violence n'était que le dernier terme des
combinaisons les plus révoltantes.
«Une foule d'agents parcouraient la ville et les campagnes,
s'introduisaient dans les cabarets et jusque dans les maisons
particulières, y prenaient le rôle d'un mécontent, exhalaient les
plaintes les plus vives contre l'autorité, annonçaient des changements,
des révolutions, et, s'ils arrachaient un signe d'approbation à de
malheureux citoyens pressés par la misère ou tourmentés par mille
vexations, ils s'empressaient d'aller les dénoncer et recueillir te prix
de leurs infâmes stratagèmes.
«Les procédures de la cour prévôtale ont attesté l'emploi de ces moyens
odieux; mais l'excès même avec lequel on s'y livrait les a bientôt
rendus publics. Chacune des autorités ayant ses moyens de police à part,
à chaque instant ces vils instruments se rencontraient sans se
connaître, s'attaquaient avec une égale ardeur, et bientôt le moins
diligent, dénoncé par l'autre, expiait un moment sous les verrous son
infamie. Il fallait alors décliner sa mission: l'autorité intervenait
pour réclamer son agent; le prisonnier disparaissait et allait ailleurs
chercher une nouvelle proie ou préparer un nouveau scandale.
«À l'aide de ces nombreux délateurs, les prisons regorgeaient de
victimes entassées avec un tel désordre, que la lecture seule des
registres d'écrou prouvait à quel point était porté le mépris des lois
et de l'humanité. Indépendamment de celles que la procédure ordinaire
plaçait sous la main de la cour prévôtale, on voyait encore dans les
caves de l'hôtel de ville des centaines de malheureux, victimes de
vaines terreurs ou de funestes conseils; et là, ces malheureux, privés
de tous soins comme de tout secours, attendaient des mois entiers la
faveur d'être interrogés; et tel, qui ne l'a été qu'au bout de
quatre-vingt-deux jours, a fini par être acquitté. L'arbitraire était
porté dans toutes les parties de l'administration. Les autorités
municipales prenaient des arrêtés contraires aux lois et condamnaient à
l'emprisonnement pour des faits qu'aucune loi ne considère comme des
délits.
«Un aussi funeste exemple ne pouvait manquer d'être suivi par les maires
des communes rurales: aussi voyait-on plusieurs de ces fonctionnaires,
oubliant leurs devoirs et méprisant toutes les lois, administrer leurs
communes d'après leurs passions, imposer des amendes, des corvées, et
tel d'entre eux, pour satisfaire sa haine, disposer des propriétés
particulières sur le plus vain prétexte, et, par les insultes les plus
graves, exciter le mécontentement de ses administrés.
«Lorsque les magistrats s'abandonnaient ainsi à leurs passions sans
réserve et sans pudeur, il est facile de pressentir à quels excès se
livreraient ceux qui étaient appelés à exécuter leurs ordres.
«Des colonnes mobiles parcouraient les campagnes, imposaient
arbitrairement telle commune à leur fournir, non pas seulement des
vivres qui ne leur étaient pas dus, mais des effets d'habillement.
«Des détachements chargés de protéger de cruelles exécutions ont ajouté
à l'horreur de ce spectacle, en insultant, en maltraitant les femmes et
les enfants que la terreur n'avait pas fait fuir de leur domicile,
l'épouse qu'on venait de rendre veuve, la mère dont on venait de frapper
l'enfant.
«Et, lorsqu'un cri d'indignation générale a forcé de livrer les
coupables à la sévérité des lois, elles n'ont pu les atteindre, et c'est
la terreur qu'ils avaient répandue qui assurait leur impunité[19].
[Note 19: Le capitaine Darillon, qui commandait à
Saint-Genis-Laval le détachement dont je viens de rappeler la
conduite, acquitté par le conseil de guerre, était resté dans
les rangs de son régiment, malgré les instantes demandes du
corps d'officiers, et ce n'est que quelques jours après
l'arrivée de M. le maréchal de Raguse qu'on a obtenu son
renvoi.
Condamné en l'an XI comme parricide, le sieur Darillon
s'était réfugié en Espagne, d'où il est rentré en France, à
la suite de l'armée anglaise, en 1814.]
«Ce n'était pas seulement au milieu des campagnes que les lois et
l'humanité, plus respectable encore, étaient foulées aux pieds par des
hommes indignes de porter l'habit de soldat; au milieu même de la ville
de Lyon, sous les yeux de leurs chefs, ils prodiguaient l'insulte et
l'outrage.
«Pendant notre séjour dans cette ville, un soldat, placé en sentinelle
près d'une prison, lâche son coup de fusil à bout portant sur un
malheureux qui, à travers les barreaux de sa fenêtre, leur reprochait
les attentats de Saint-Genis-Laval. Au bruit de l'explosion la garde
accourt, et, sans attendre l'ordre de son chef, fait feu sur les
infortunés qui s'empressaient autour de leur camarade mourant. Deux sont
blessés à ses côtés; l'officier du poste, traduit devant un conseil de
guerre avec les soldats, a invoqué pour leur défense l'usage suivi
jusqu'alors. Jusqu'à présent, disait-il, on a tiré dans les prisons
presque journellement. Et cette horrible justification, qui n'eût dû
servir qu'à livrer à la justice d'autres coupables, a suffi pour sauver
ceux-ci[20]. En vain les nombreuses irrégularités de ce jugement ont été
dénoncées au conseil de révision; on n'en a retiré que la triste
certitude que, dans l'état où se trouvaient les choses à Lyon, ce
n'était plus la justice impartiale, mais l'aveugle et féroce esprit de
parti qui départissait les peines et les absolutions, et nous verrons
bientôt si les arrêts de la cour prévôtale étaient faits pour affaiblir
cette conviction.
[Note 20: En effet, on a appris que, depuis six semaines,
la même chose était arrivée quatre fois, et qu'un détenu
avait été tué roide à la prison de Roanne, sans qu'on eût
fait aucune recherche.
Le jugement repose sur une prétendue consigne verbale que le
lieutenant général commandant la division disait avoir
retirée, et que plusieurs chefs de ce poste déclarent
cependant avoir reçue.]
«Ici je néglige une foule de détails qui ajouteraient à l'horreur de la
situation de cette malheureuse contrée à l'époque de l'arrivée du
maréchal. Je ne parle pas des patrouilles commandées et volontaires
parcourant la ville à chaque instant du jour et de la nuit, après avoir
chargé publiquement leurs armes. Je ne dis pas que chaque jour, depuis
un an, des visites domiciliaires, exécutées avec plus de brutalité qu'on
ne peut en supposer, allaient répandre l'effroi dans les asiles les plus
respectables, dans les familles les plus honorées. Je ne rends pas
compte des circonstances du désarmement opéré; je ne dis pas que tel
habitant, après avoir abandonné les armes qu'il avait réellement, était
obligé d'en aller acheter un plus grand nombre pour les livrer encore,
parce qu'il avait plu aux agents de l'autorité de fixer la quantité
qu'il était présumé posséder. Je ne dis pas que la persécution contre
les officiers à demi-solde avait été poussée à l'excès le plus
inconcevable; que, dans certaines communes, ils avaient reçu l'ordre de
déposer jusqu'à leurs épées; que nulle part ils ne pouvaient se
présenter en uniforme, ni paraître au spectacle et au café plus de deux
ensemble sans s'exposer à être insultés et dénoncés.
«Il serait trop long aussi de raconter les destitutions pour cause
d'opinion, de parler des femmes et des enfants jetés dans les cachots
pour les forcer à indiquer l'asile de leur époux et de leur père.
«Le tableau révoltant dont je viens de tracer une légère ébauche devait
bien faciliter l'explication des véritables causes de l'événement qui
avait servi de prétexte à d'aussi terribles représailles. En voyant des
magistrats se livrer tout entiers à l'esprit de persécution dans un
moment où le besoin de concilier et de ramener les coeurs se faisait si
vivement sentir, n'était-il pas naturel de soupçonner ou leur témoignage
ou leur jugement à propos des faits sur lesquels la persécution était
fondée.
«L'examen de ces faits eux-mêmes vint bientôt renforcer ces soupçons. Je
crois qu'il est difficile de les connaître et de douter encore.
«Il est à remarquer qu'antérieurement au 8 juin, toutes les fois que des
bruits de conspiration ont circulé, que des agitations sont devenues
probables, des agents des autorités ont été arrêtés comme fauteurs de
ces bruits ou de ces mouvements.
«Cette observation est justifiée par ce qui s'est passé à l'époque de la
prétendue conspiration du 22 octobre 1816. Il fut alors constaté que le
révélateur n'était autre chose qu'un agent de la police militaire, et
qu'il avait lui-même organisé le complot par lui dénoncé.
«Aux mois de novembre et de décembre c'étaient encore des instruments de
la même autorité qui fomentaient des troubles.
«Au mois de février, l'agitation devînt plus sensible, parce que la
misère sans cesse croissante de la classe ouvrière les rendait plus
susceptibles de recevoir les impressions funestes qu'on cherchait à leur
faire prendre. C'est dès cette époque qu'on entendit parler
d'enrôlements secrets.
«Le lieutenant de police fit alors arrêter plusieurs individus qui lui
étaient signalés comme coupables de ces menées. Parmi eux se trouva le
nommé Brunet, ancien facteur de la poste. Il ne nia pas la part qu'il
avait prise aux enrôlements; mais il fut réclamé comme agent de police
militaire, et à ce titre mis en liberté.
«Au mois de mai, ce fut le sieur Cormeau, capitaine de l'ex-garde, qui
fut pris en flagrant délit. Mais, comme le sieur Brunet, il déclara
qu'il n'avait fait qu'exécuter les ordres de l'autorité supérieure.
«Ce qui est remarquable, c'est qu'à chacune de ces époques l'arrestation
de ces divers agents ne manquait jamais d'être suivie d'un calme
profond, comme pour mieux attester que l'agitation était leur ouvrage.
«Nous voici arrivés au 8 juin. Je supprime une foule de détails pour
n'offrir ici que les faits les plus importants.
«Voyons d'abord par quels effets s'est manifesté ce complot immense qui
devait, ce jour-là, éclater à la fois dans Lyon et dans toutes les
communes environnantes; entraîner sur cette ville la population presque
entière des campagnes, armée et enrégimentée, pour s'y réunir avec des
bandes non moins nombreuses, qui s'étaient déjà réparti les divers
postes qu'il s'agissait d'enlever en plein jour en bravant une garnison
nombreuse et dévouée aux ordres de ses chefs.
«Il est constant que Lyon n'a pas été témoin, le 8 juin, de la plus
légère tentative. Pas un seul homme n'a été arrêté les armes à la main.
Un ouvrier a été saisi à la barrière, se dirigeant hors de la ville et
portant des cartouches; mais cet homme a affirmé sur-le-champ que le sac
qui les contenait, à son insu, venait de lui être confié, une minute
auparavant, par un individu qui devait le reprendre une minute après;
mais la barrière par laquelle il sortait ne conduisait à aucune des
communes en révolte, et enfin, dans aucun cas, cette circonstance
n'empêcherait de conclure que la ville est restée étrangère au mouvement
dans lequel elle devait jouer un si grand rôle.
«Qu'est-il arrivé dans les campagnes? Des communes qui entourent Lyon,
onze seulement ont entendu sonner le tocsin, et, sur ces onze, quatre
sont placées précisément à l'opposé des autres, et, par conséquent, à
une distance qui ne leur permettrait ni de se réunir ni de se secourir
mutuellement.
«Et combien d'hommes croit-on que le tocsin ait rassemblés dans ces onze
communes? Deux cent cinquante en tout, parmi lesquels soixante seulement
étaient bien ou mal armés, mais sans munitions, et dont un grand nombre
est accouru avec des seaux, croyant être appelé pour éteindre un
incendie[21].
[Note 21: Ceux de Millery.]
«Cette faible troupe a-t-elle du moins cherché à se réunir et s'est-elle
dirigée sur Lyon? Deux communes seulement ont vu quelques-uns de leurs
habitants sortir du territoire; partout ailleurs on s'est
tumultueusement assemblé dans l'intérieur des villages pour se disperser
après quelques cris séditieux et quelques voies de fait qui n'ont coûté
la vie à personne.
«Tous ces faits sont constatés par les procédures dirigées contre ces
malheureux par la cour prévôtale.
«Ce simple aperçu suffirait peut-être pour nous montrer cette prétendue
conspiration comme la suite des combinaisons perfides, heureusement
déjouées au mois d'octobre, au mois de novembre, au mois de février, au
mois de mai précédents. Ne semblerait-il pas, en effet, que tout avait
été disposé de manière à fournir un prétexte à la haine, un levier à
l'ambition, sans faire cependant courir de danger réel aux spéculateurs?
«Mais ces considérations déjà si puissantes ne prennent-elles pas plus
de poids encore lorsqu'on rapproche de ces faits quelques circonstances
non moins remarquables; lorsque l'on considère que, d'après leur propre
aveu, les autorités étaient instruites depuis plusieurs jours, et
surtout dès le 7 juin, que le complot devait éclater le lendemain au
soir; et cependant, ni le 7 juin ni le 8 au matin, il n'a été pris de
leur part aucune mesure pour prévenir le mouvement des campagnes.
«Lorsqu'on trouve encore, parmi les plus ardents moteurs de l'émeute,
des agents de l'autorité;
«Lorsqu'on voit que le nommé Brunet, le même homme qui, arrêté au mois
de février comme coupable d'enrôlement séditieux, avait été mis en
liberté en qualité d'agent de police militaire, à été saisi de nouveau
comme l'un des hommes qui avait prêché l'insurrection avec le plus
d'audace; lorsqu'on sait que ce misérable, relâché bientôt après par un
ordre du prévôt, arrêté de nouveau par celui du lieutenant de police, a
été définitivement élargi d'après une déclaration écrite d'un adjudant
de place, portant que Brunet n'a rien fait que par ses ordres;
«Lorsqu'il est constant que presque tous ceux qui avaient affecté de se
mettre à la tête du mouvement ont disparu sans qu'on ait fait aucune
démarche pour faire tomber sur eux les rigueurs dont on a accablé les
malheureux paysans qu'ils avaient égarés ou trompés;
«Lorsqu'on voit les événements qui ont suivi le 8 juin empreints du même
caractère que ceux qui l'ont précédé.
«Le gouvernement, on s'en souvient, averti par les rapports du
lieutenant de police, avait manifesté quelques doutes sur les causes et
l'importance du complot. Si, dès lors, le calme eût subitement succédé
au court orage qui venait de gronder pendant quelques heures dans
quelques communes rurales, il eût été difficile d'échapper à la
manifestation de la vérité. On sentit le besoin de le faire gronder
encore pour convaincre de sa réalité, et il faut convenir qu'il y a
lieu de s'étonner qu'une semblable conduite n'ait pas rendu ce
département le théâtre d'une épouvantable catastrophe.
«Si l'on se rappelle, en effet, les horreurs commises, les actes
arbitraires, les vexations, les insultes dont on a accablé une
population généreuse; si l'on fait attention que ces persécutions
frappaient des hommes que la stagnation du commerce, que la misère,
qu'une administration malfaisante, excitaient au mécontentement; si l'on
considère qu'avant l'arrivée du maréchal ces hommes semblaient
abandonnés par le gouvernement lui-même, mal instruit des faits, à la
haine de leurs ennemis et ne pouvaient attendre leur délivrance que de
leur désespoir, pourrait-on assez admirer leur longanimité, assez louer
le sacrifice généreux qu'ils ont fait pendant si longtemps de leurs trop
justes ressentiments?
«Eh bien, pour se faire une idée de cette admirable conduite, il faut
connaître les piéges affreux qu'on a semés partout sous les pas de ceux
dont on avait exaspéré les esprits.
«Le moyen le plus fréquemment employé, et le plus dangereux sans doute,
était d'indiquer des points de ralliement, de répandre le bruit d'une
conspiration générale, de placer à sa tête des généraux renommés par
leur bravoure et par la haine qu'on leur suppose contre le gouvernement
actuel.
«Dès la fin du mois de juin, on entendit répéter partout que les
mécontents, désespérés de n'avoir pu se réunir le 8 juin, allaient
tenter une nouvelle attaque. On annonçait surtout, pour un jour fixe, un
mouvement à Tarare et dans les communes environnantes; les forêts
voisines recélaient, disait-on, un grand nombre de révoltés: un agent du
gouvernement, qui a visité cette forêt dans le plus grand détail, n'y a
trouvé que deux mendiants et un vagabond.
«Un nommé Fiévée, dit Champagne, est arrêté comme l'un des provocateurs
de ces troubles; il avoue qu'il a reçu une mission d'un particulier
connu.
«À l'instant les bruits cessent, et Tarare est tranquille.
«Quelques jours après, des bruits plus intenses circulent dans la ville
et dans les campagnes; c'est décidément le 25 août que les
révolutionnaires ont assigné pour se livrer au massacre et au pillage,
et renverser le gouvernement. Le nommé Blanc, arrêté au moment où il se
rendait à Villefranche, pour y suivre des opérations, se déclare agent
de l'autorité. Sur son carnet étaient inscrits comme conspirateurs
dix-huit habitants des plus respectables de Villefranche, avec lesquels
il prétendait avoir assisté à une réunion séditieuse; interrogé et
confronté, il avoue qu'il n'en a vu aucun, et que ces noms lui ont été
fournis chez un fonctionnaire public de cette ville.
«Le bruit de cette prétendue insurrection était tellement répandu, que,
la veille du jour fixé, plus de six mille habitants sortirent de Lyon,
pour fuir les dangers dont cette ville leur paraissait menacée.
«Toutefois tout fut tranquille le 25 août, comme les jours précédents.
C'est peu de jours après que le maréchal duc de Raguse arriva à Lyon: il
y a paru sans troupes, n'y a fait aucune menace, aucune démonstration
militaire; et depuis lors, non-seulement il n'y a pas eu le plus léger
mouvement, mais aucun bruit alarmant n'a désormais circulé. Cette
circonstance ne semble-t-elle pas faite pour achever de démontrer que le
repos de cette contrée n'eût jamais été troublé, si l'autorité y avait
été constamment entre les mains d'hommes capables de résister à toutes
les tentations, à toutes les passions, pour veiller courageusement à
l'exécution des lois, premier intérêt et première volonté du roi.
«Je n'ai pas parlé encore de tous les moyens employés pour essayer de
tromper le gouvernement et la France sur l'intensité du mal que l'on
prétendait avoir arrêté, sur la gravité des dangers dont on se vantait
d'avoir sauvé le royaume.
«Il me reste à jeter un coup d'oeil sur le plus déplorable, sur le plus
odieux de tous ces moyens, parce qu'il a entraîné des malheurs
irréparables, parce que la justice elle-même en est devenue complice, et
que des malheureux ont succombé dans le sanctuaire même où
l'indépendance et les lumières des magistrats semblaient leur promettre
et protection et justice.
«Il devenait essentiel, pour ceux qui avaient proclamé l'existence d'un
atroce et immense complot, que les malheureux, de l'ignorance et de la
misère desquels on avait abusé, fussent jugés avec la plus grande
rigueur. La gravité des peines et le nombre des condamnés parurent un
moyen puissant de faire croire à la gravité du crime et au grand nombre
des coupables. Par une fatalité que je ne cherche point à expliquer, la
cour prévôtale n'a que trop bien servi cette odieuse combinaison.
«On remarque d'abord le soin qu'elle a mis à diviser en onze procédures
différentes ce qui ne devait évidemment faire l'objet que d'une seule,
d'après le propre système de l'accusation. En effet, bien que les
mouvements eussent eu lieu dans diverses communes, ils avaient éclaté le
même jour et à la même heure, et dépendait, disait-on, d'un seul et
même complot.
«Or cette division insolite et illégale n'a pas seulement eu l'effet de
prolonger pendant quatre mois la terreur que devaient répandre
l'instruction, les arrêts et les exécutions qui en étaient la suite;
elle a encore fourni, pour augmenter le nombre des victimes, un prétexte
qu'une seule et même procédure eût sans doute fait disparaître.
«Vainement les auteurs du Code pénal, cédant à un sentiment d'humanité
et de justice et aux leçons de la prudence, avaient prescrit de ne
frapper, et même de ne poursuivre que les auteurs et les chefs, soit
qu'il s'agisse d'une association de malfaiteurs, soit qu'il s'agisse de
punir un attroupement séditieux. (Articles 100, 267 et 292.)
«Vainement ici les procédures elles-mêmes attestaient-elles que les
auteurs ou directeurs vrais ou apparents du complot étaient contumaces;
que les infortunés qui gémissaient aux pieds de la cour prévôtale
n'étaient presque tous que de misérables paysans, qui s'étaient
assemblés en tumulte au bruit du tocsin et s'étaient dissipés, peu
d'heures après s'être réunis, sans avoir reçu les armes qui leur avaient
été promises, sans avoir vu les chefs qui devaient se mettre à leur
tête, et enfin sans avoir fait la plus légère tentative pour exécuter
le plan qu'on leur supposait.
«La cour prévôtale, cédant sans doute à l'erreur, mais à l'erreur la
plus cruelle et la plus déplorable, a fait passer sur la fatale
sellette, à l'aide de ses onze procédures, cent cinquante-cinq accusés,
dont cent vingt-deux présents; et, dans ce nombre, le plus considérable
peut-être qu'aucune procédure criminelle ait jamais traîné devant les
tribunaux, chose horrible à dire! presque aucun n'a échappé à une peine
plus ou moins grave. Vingt-huit ont été condamnés à la mort; six aux
travaux forcés; trente-quatre à la déportation; quarante-deux à un
emprisonnement plus ou moins long, et les autres soumis à une longue
surveillance et à un cautionnement qu'ils sont hors d'état de fournir.
«Ainsi, sur un attroupement qui n'a pas excédé deux cent cinquante
hommes, et dont soixante seulement étaient armés, plus de cent dix
auront été condamnés comme auteurs ou comme chefs de la sédition[22].
[Note 22: Dans une seule commune, Amberieux, dix-neuf
sont désignés comme ayant rempli des emplois.]
«Et, de tous ces malheureux, un seul a fait résistance à la force
publique en blessant un gendarme qui allait le frapper. Tous les autres
ont fui désarmés avant que quelques cavaliers, envoyés à leur
poursuite, eussent eu le temps de les atteindre; et ceux qui, dans un
premier moment de terreur, avaient cherché un refuge dans les bois
étaient sortis de cet asile, se fiant aux proclamations et aux
promesses, qui étaient faites par leurs maires et par leurs curés, d'un
pardon généreux.
«C'est dans ces circonstances, c'est au mépris de la double garantie
qu'offraient à ces hommes égarés et l'indulgence de la loi et la parole
de leurs magistrats et de leurs pasteurs, que cent cinquante familles
sont plongées dans le deuil, dans la misère et dans la désolation.
«Cet aperçu est révoltant sans doute; il serait facile de le rendre plus
révoltant encore, en offrant ici le tableau des irrégularités graves et
nombreuses qui ont signalé et l'instruction et les arrêts. On eût dit
que la justice et la loi, indignées, avaient refusé, dans cette
circonstance, et leurs formes et leur langage. L'accusation, vaguement
conçue, était toujours suivie d'une non moins vague condamnation.
Souvent même la condamnation supposait un attentat dont l'accusation
n'avait pas parlé. En un mot, les arrêts ne ressemblaient que trop
souvent à ces jugements en masse qui nous rappellent une si terrible
époque, et dans lesquels le seul point important était qu'ils
continssent le nom des victimes.
«La douzième procédure n'était pas encore terminée lors de l'arrivée du
maréchal dans la dix-neuvième division. Celle-ci était destinée à faire
justice des coupables qui pouvaient appartenir à la ville de Lyon.
«L'instruction durait depuis quatre mois, et rien n'annonçait encore le
jour du jugement. Le maréchal demanda les causes de ce retard
extraordinaire et fâcheux; on ne put en donner de satisfaisantes. Il
insista pour qu'il fût mis un terme à l'horrible agonie des malheureux
que la hache menaçait encore et à l'épouvante que la contrée entière
éprouvait. Il l'obtint avec peine.
«Le résultat a prouvé que la cour prévôtale n'avait pas épuisé ses
rigueurs. Mais la procédure est venue confirmer, ce qui était devenu
déjà si évident, que l'insurrection qui avait eu lieu ne tenait
nullement à ce plan vaste et combiné qu'on avait supposé; qu'il n'y
avait parmi les insurgés aucun but arrêté; les uns croyant s'armer pour
rétablir Napoléon, d'autres pour le prince d'Orange, ceux-ci pour la
république, ceux-là contre les étrangers; qu'il n'existait ni bandes
organisées, ni dépôt d'armes, ni chefs connus, ni sommes
distribuées[23]; que les séditieux n'ont su qu'entreprendre, et n'ont
rien entrepris; elle a prouvé enfin que l'insurrection était l'ouvrage
de quelques misérables, ardents à compromettre par les bruits
mensongers, par de fausses espérances et par des menées criminelles,
tous ceux que leur faiblesse, leur mécontentement et leurs besoins
rendaient plus susceptibles d'être leurs dupes.
[Note 23: Si ce n'est environ mille francs, sur lesquels
le sieur Barbier, révélateur, a réservé pour lui huit cent
vingt et un francs.]
«Mais ce qui en résulte de plus remarquable encore, c'est l'indice des
étrange moyens employés pour parvenir à ajouter au témoignage des
espions le témoignage de quelques-unes de leurs malheureuses victimes.
«Cinq accusés, Vernay, Coindre, Caffe, Gaudet et Geibel, avaient, dans
leurs interrogatoires écrits, compromis diverses personnes; dans les
débats ils ont désavoué, comme d'horribles mensonges, les déclarations
qui les mettaient à l'abri de la justice et de la vengeance, et protesté
qu'elles leur avaient été arrachées par des menaces atroces, par
l'espérance que ces révélations les feraient acquitter; plusieurs même
ont protesté qu'on avait écrit ce qu'ils n'avaient pas dit dans leurs
interrogatoires, subis à la mairie. L'un d'eux surtout, le nommé Vernay,
qui, condamné à la peine de mort par contumace, avait été surpris dans
son asile, et se trouvait réduit à lutter contre une première
condamnation, épouvanté par sa position, par le sort de tant de
malheureux, avait perdu la raison et adopté aveuglément toutes les
fables dont on avait cru avoir besoin pour donner quelque crédit au
système d'accusation.
«Arrivé devant la cour prévôtale, en présence d'un nombreux auditoire,
ce malheureux balbutia d'abord quelques mots dans le sens de ses
prétendues révélations; mais bientôt, cédant à ses remords et au cri de
sa conscience, il ne veut plus d'un salut qui lui coûte un parjure, et,
subissant l'entraînement que fait naître presque toujours une
inspiration généreuse, il s'écrie, avec cet accent que le mensonge
n'imite pas: «J'atteste ce Christ, qui est devant mes yeux, que ce que
j'ai dit n'est pas la vérité; on m'y a forcé par les plus terribles
menaces. Je vous eusse accusé vous-même, monsieur le président, si on
l'eût exigé. Me voilà à votre disposition; vous pouvez me faire mourir,
je le sais; mais j'aime mieux mourir sans honte et sans remords que de
vivre déshonoré par le mensonge et la calomnie: quand vous voudrez, je
suis prêt.»
«Nous autres spectateurs de ce débat, nous nous souviendrons longtemps
de la profonde émotion que fit naître ce désaveu noble et touchant. Il
ne désarma pas les juges de Vernay: ils condamnèrent ce malheureux au
dernier supplice, pour n'avoir pas persisté dans sa prétendue
révélation. À côté de lui, Barbier, Volozan et Bitternay, qui
s'avouaient chef du complot, furent acquittés comme révélateurs.
«Je me hâte d'ajouter que la cour prévôtale, sans doute subjuguée
elle-même par cette scène touchante, crut devoir surseoir à l'exécution
de son arrêt et que Vernay a sur-le-champ obtenu sa grâce.
«Ici se terminent enfin les opérations de la cour prévôtale, relatives
aux événements du 8 juin. En parcourant cette esquisse rapide, le
lecteur ne verra que trop bien que les actes de l'autorité judiciaire ne
sont pas faits pour changer ou affaiblir l'opinion qu'on a recueillie de
l'examen des faits; il peut connaître maintenant la nature des
événements dont la France a été un instant la dupe, et le département du
Rhône la déplorable victime.
«Après avoir essayé de donner une idée des malheurs qui ont accablé
cette contrée, de l'état de trouble et d'angoisse dans lequel elle était
plongée, il me reste à dire ce qui a été fait pour arrêter le mal et
prévenir celui qui était encore à craindre.
«Les premiers soins du maréchal ont été de faire cesser l'arbitraire et
de rendre aux lois la force qu'elles avaient perdue; de faire tous ses
efforts pour rapprocher ce qu'on avait affecté d'isoler, calmer les
esprits qu'on avait exaspérés, former des réunions faites pour
représenter la ville, et non une faction, rendre à tous une justice
égale, tendre aux malheureux une main secourable.
«Il a fallu ensuite inspirer aux persécuteurs une crainte utile, donner
quelque satisfaction aux persécutés; pour cela, huit maires ont été
suspendus de leurs fonctions[24], et six officiers ont été renvoyés. Le
gouvernement a sanctionné ces mesures. Les maires ont été définitivement
révoqués[25], et les six officiers renvoyés dans leurs foyers.
[Note 24: Deux de ceux qui ont signé la pétition adressée
à la Chambre des députés avaient chacun deux mairies à la
fois. On leur a laissé celle des communes où ils avaient leur
résidence; le troisième réside à Lyon, où son état de médecin
le fixe toute l'année.]
[Note 25: On a feint de craindre une réaction dangereuse
pour ces maires révoqués. Deux rapports officiels ont été
demandés sur cet objet; tous deux ont prouvé que les craintes
étaient mal fondées: les lois protégent ces messieurs comme
elles auraient dû protéger leurs administrés.]
«Il n'en a pas coûté davantage pour rétablir le calme; de nouvelles
autorités le maintiennent, et se feront bénir par une population
paisible.
«Tous les condamnés à moins de cinq ans ont eu leur grâce entière; ceux
à plus de cinq ans ont été remis à un an; ceux à la déportation à trois
ans, ainsi que ceux condamnés aux travaux forcés; la peine de Vernay a
été commuée en dix ans de prison.
«Toutes les amendes ont été remises, et c'est un bienfait qui touche
plus de cinq cents habitants.»
À SON EXCELLENCE, MONSIEUR LE DUC DE RICHELIEU
PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES.
«Monsieur le duc,
«Vous vous rappellerez sans doute les sentiments pénibles que j'éprouvai
il a quelques mois, lorsqu'au retour d'une mission toute pacifique les
passions se déchaînèrent contre moi, quoique les résultats les plus
évidents et les plus salutaires attestassent à la France entière et les
intentions paternelles de Sa Majesté en me chargeant de cette mission,
et le but de mes efforts. Je pus mépriser les écrits obscurs qui furent
répandus contre moi; je dédaignai même de répondre aux sorties violentes
qui retentirent dans la Chambre des députés; j'avais pour moi
l'approbation publique et solennelle du roi, le sentiment d'avoir bien
fait, et l'ardeur de mes amis à me défendre et à fixer l'opinion sur les
circonstances qui caractérisent les événements qui ont momentanément
troublé la paix de la seconde ville du royaume. Aujourd'hui que la
résolution généreuse que prit dans le temps le colonel Fabvier est un
motif d'accusation contre lui; aujourd'hui que l'on veut mettre en
question la véracité de ses récits, lorsque ses récits lui ont été
inspirés par son amour du bien public et son attachement pour moi, je
dois prendre la parole, et par mon assertion y ajouter tout le poids que
je puis leur donner.
«Les rapports que vous avez reçus de moi, monsieur le duc, lorsque toute
la vérité m'a été connue, établissent tous les faits dont le colonel
Fabvier a publié le tableau. Tout ce qu'il a écrit peut être justifié,
et, si jamais une enquête faite avec courage et impartialité constate
aux yeux de la France ce qui s'est passé dans ce malheureux pays, on
verra que de choses il aurait pu dire encore; et vous savez, monsieur le
duc, que ce n'est pas la première fois que j'exprime le voeu de cette
enquête. Beaucoup de gens ont paru blâmer les révélations faites par le
colonel Fabvier, et ceux-là mêmes n'avaient pas trouvé mauvais des
attaques injustes. Singulier privilége que celui qui autoriserait
l'attaque et proscrirait la défense!
«On s'est récrié contre la censure qui a été faite des actes d'un
tribunal malheureusement trop célèbre. Je sais le respect que l'on doit
à la chose jugée; mais, lorsque les lois sont impuissantes pour réparer
les iniquités, il faut que l'opinion en fasse justice, qu'elles lui
soient signalées afin d'en prévenir le retour: ainsi, loin qu'il soit
contraire aux intérêts de la société de montrer au grand jour ce triste
monument des passions des hommes, cette manifestation est conforme aux
devoirs d'un bon citoyen, et certes ce serait assumer la durée de leurs
déplorables effets que de les enfouir au centre de la terre, comme
certaines gens en ont exprimé le désir avec tant de candeur.
«On a prétendu que c'était attenter à la dignité du gouvernement, que de
signaler la coupable conduite de ses agents. L'honneur du gouvernement
n'est pas dans l'impunité de ceux qu'il emploie. L'homme qui, revêtu
d'un pouvoir, en use dans un but différent de celui pour lequel il lui a
été confié, l'homme qui en tolère un emploi condamnable, l'un et l'autre
sont coupables. Dépositaires d'une portion de l'autorité royale, de
cette autorité protectrice et salutaire à l'ombre de laquelle reposent
les citoyens, ils sont responsables du mal qu'ils ont fait comme du mal
qu'ils n'ont pas empêché; le dépôt qu'ils ont entre les mains est un
trésor dont le bon emploi intéresse autant et plus encore le souverain
que les citoyens; car, si la victime d'une injustice est blessée dans
ses droits, le souverain est menacé dans le premier de ses biens, dans
l'affection de ses peuples... Et quelle épouvantable conséquence ne
résulte-t-il pas de la conduite d'agents faibles ou passionnés, de
représenter aux yeux du peuple entier celui qui est dépositaire de la
toute-puissance comme incapable de protéger, et de représenter au
prince le peuple que des souffrances ont blessé, comme son ennemi, quand
au fond dur coeur ce peuple ne demandait pour prix de sa fidélité et de
son dévouement que la protection qu'il était en droit d'exiger,
protection qu'il était également dans l'intérêt, dans les devoirs et
dans les sentiments du monarque de lui accorder?
«Pour combattre les assertions du colonel Fabvier, le général Canuel se
prévaut du dédommagement très-léger que je demandais en sa faveur, en
même temps que j'insistais sur la nécessité de son changement; il ne
devait voir dans ma conduite que mon impartialité et les incertitudes
que j'éprouvais encore. La vérité ne se montre qu'avec lenteur au grand
jour, et celui qui la cherche de bonne foi la contemple souvent pendant
longtemps avant de la reconnaître. Ce n'est que plus tard que j'ai
acquis les lumières qui ont fixé d'une manière absolue mon opinion sur
les événements de Lyon. Le général Canuel attaque en calomnie le colonel
Fabvier; il doit me comprendre dans son accusation, car je déclare ici
solennellement que l'écrit qu'il attaque ne renferme que la vérité. Au
surplus, si le général Canuel appelle devant les tribunaux tous ceux qui
professent hautement la même opinion, il y fera comparaître la France
presque entière.
«Je vous demande pardon, monsieur le duc, de la publicité que je donne
à cette lettre; vous rendrez justice au motif qui me décide, et vous
êtes trop familier avec les sentiments d'honneur et de délicatesse pour
ne pas l'approuver.
«Je prie Votre Excellence de recevoir l'assurance de ma haute
considération.
«LE MARÉCHAL, DUC DE RAGUSE.
«Châtillon-sur-Seine, le 1er juillet 1818.»
NOTE DU DUC DE RAGUSE SUR LES ÉVÉNEMENTS DE LYON
ADRESSÉE AUX MEMBRES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
«On vient de rendre compte à la Chambre des députés d'une pétition
signée par trois maires du département du Rhône qui réclament contre les
dispositions qui les révoquent. Les conclusions de la commission,
adoptées par la Chambre, en ont fait justice et pourraient me dispenser
de donner des explications à cet égard. Cependant, comme il est étrange
que des individus placés dans leur position osent appeler l'attention
publique sur eux, et comme le profond silence qui a été gardé sur les
événements de Lyon pourrait donner de la consistance à ces libelles
répandus chaque jour pour égarer les esprits, je sens qu'il est de mon
devoir de donner, sinon un détail complet de ce qui s'est passé, ce
serait dépasser les bornes que je me suis prescrites, et d'autres s'en
chargeront bientôt; mais au moins je veux soulever assez le voile pour
que l'opinion publique puisse enfin se fixer.
«Je commencerai d'abord par répondre à la pétition des maires;
j'entrerai ensuite en matière.
«La pétition est signée par MM. Henri Destournelles, Durand et Figurey.
«M. Destournelles était tout à la fois maire du faubourg de la
Guillotière et de la commune de Saint-Didier au Mont-d'Or. Il lui était
impossible de remplir cette double fonction; je lui ai ôté la mairie qui
était loin de sa résidence.
«M. Durand était également maire de deux communes, celle de Neuville et
celle de Fleurieux. Il ne pouvait pas occuper deux mairies ensemble; je
lui ai ôté celle de Neuville, et cet acte a paru un grand bienfait aux
habitants, qui en ont témoigné hautement toute leur joie.
«M. Figurey est un médecin qui passe sa vie à Lyon, et qui cependant
avait été nommé maire de Brignais. Les occupations de son état
l'empêchaient de remplir ses fonctions municipales, et notamment le 8
juin il s'est bien gardé de se rendre à son poste pour y faire respecter
l'autorité du roi.
«Tels sont les individus et les circonstances qui servent de prétexte à
une pétition présentée contre un prétendu abus de pouvoir. Voyons
maintenant ce qui s'est passé à Lyon.
«Je n'ai pas le projet de repousser des injures; mais je sens le besoin
de prendre la défense de Français que l'on signale à la haine de leurs
concitoyens sans qu'ils l'aient méritée. L'exposé de quelques faits
préparera les esprits à la connaissance de tristes vérités, et il sera
prouvé un jour que cette ville qu'on se plaît présenter comme un foyer
de troubles et de révoltes a éprouvé tous les maux que les malheurs de
notre époque et l'esprit de persécution de quelques individus pouvaient
réunir sur elle, sans que la masse de sa population ait cessé d'être
résignée, fidèle, amie de l'ordre et de la paix.
«J'arrivai à Lyon le 3 septembre, muni des pouvoirs les plus étendus
pour les circonstances les plus extraordinaires. Je ne vis d'abord que
les autorités. Toutes s'accordaient dans leurs récits. À les entendre,
le danger avait été immense; on devait le salut de la ville et de la
France à leur énergie; le peuple était comprimé par la terreur
militaire, malgré le nombre et la fureur des factieux; leurs
combinaisons embrassaient, disait-on, le monde entier, et les
révolutions de Lisbonne et de Fernambouc, d'accord avec celle de Lyon,
en étaient la conséquence. Depuis le 8 juin, on n'avait cessé de
prédire des mouvements pour les jours fixes: le 25 août avait été
désigné pour une insurrection générale; la tranquillité ne fut pas
troublée, mais la terreur avait été si vive, que, suivant le rapport de
M. le maire de Lyon, six mille personnes en étaient sorties
l'avant-veille.
«Par suite de ces inquiétudes, fondées ou imaginaires, les autorités
prenaient, sans s'inquiéter des lois, les précautions que leur
inspiraient leurs craintes ou tout autre motif. Ainsi les troupes
faisaient le service le plus actif et les patrouilles les plus
rigoureuses, auxquelles se joignaient encore des hommes de bonne
volonté, choisis particulièrement pour ce service. Les espions des
différentes polices organisées dans Lyon se croisaient dans les ateliers
et les cabarets; les prisons étaient remplies sans qu'on songeât à
exécuter les articles peu nombreux des lois qui veillent aux droits et à
la santé des détenus. Les rapports des diverses autorités au
gouvernement s'accordaient dans leurs éloges réciproques et dans les
plans de conspiration qu'ils prétendaient découvrir. Les agents
subalternes imitaient ce zèle. Ainsi chaque citoyen était exposé à
l'action illégale d'une foule d'agents plus ou moins insolents; des
visites domiciliaires se faisaient arbitrairement depuis un an par des
officiers, des commissaires, etc., sans qu'on observât aucune des
formalités voulues par les lois; des espions, qui ne trouvaient pas
matière à montrer leur zèle et à gagner leur argent, cherchaient à
organiser des troubles; lorsqu'un d'eux était tombé dans les filets de
quelque autre, il était réclamé par une autorité qui l'avouait, et il
sortait de prison pour aller opérer ailleurs. Le spectacle, les lieux
publics, avaient été abandonnés par les citoyens opprimés. Les officiers
en non-activité étaient principalement l'objet de toutes les
persécutions, de toutes les embûches, de toutes les humiliations; dans
quelques communes, on voulut même, lors du désarmement, les forcer à
déposer leurs épées à la mairie!
«Le maire de Lyon avait fait jeter dans les cachots et entasser dans les
caves de l'hôtel de ville plus de deux cents personnes, et tel individu,
ainsi qu'il a été prouvé par les débats devant la cour prévôtale, est
resté quatre-vingt-deux jours au secret sans être interrogé, et
cependant a fini par être acquitté. Plus de vingt personnes, qui
n'étaient accusées d'aucun délit, avaient été également arrêtées d'après
ses ordres, et dans l'objet seul de les forcer à dire où étaient leurs
parents ou leurs amis, leurs pères mêmes!
«Le même magistrat présidait un tribunal que la loi ne connaît pas et
condamnait à des amendes et à la prison.
«Les campagnes éprouvaient aussi des vexations sans nombre et presque
incroyables. Des rapports officiels que j'ai entre les mains, font
connaître que tel ou tel maire a imposé les corvées les plus pénibles
aux habitants de sa commune, sans autres règles que son caprice ou sa
haine, dégradé, sous de vains prétextes, les propriétés de ceux de ses
administrés qui avaient encouru sa disgrâce, imposé des amendes et levé
des contributions sans y être autorisé et sans en rendre compte; que
tels ou tels autres, qui se prétendent royalistes, ont défendu de fêter
la Saint-Louis, et ont requis la gendarmerie pour dissiper, ce jour-là,
des danses paisibles, par opposition, sans doute, à l'esprit de sagesse,
de modération et d'équité qui anime le roi.
«Partout enfin la terreur et la tristesse étaient peintes sur tous les
visages, et les gens sages voyaient qu'une semblable conduite amènerait
une insurrection réelle et une catastrophe.
«Telle était la situation de Lyon à l'époque de mon arrivée.
«Après quelques visites et des revues, je réunis chez moi toutes les
sociétés, rompues depuis longtemps. J'invitai toutes les
administrations, des officiers de chaque régiment, quelques officiers en
non-activité, et les principaux négociants et fabricants sur la liste
qui me fut fournie par le maire.
«Pendant la première soirée, un de mes aides de camp remarqua un
factionnaire qui, placé sur le quai, repoussait au loin les habitants
qui passaient sous la croisée. L'officier, interrogé sur cette consigne,
que personne n'avait donnée, répondit: «Oh! les habitants sont si
méchants, que, si on les laissait approcher, ils jetteraient des pierres
dans les croisées.» On fit retirer cet homme, et bientôt le quai fut
couvert de curieux, sans qu'on entendît d'autre bruit que quelques cris
de _Vive le roi!_ en signe d'un commencement d'espérance.
«Un dernier trait, ajouté à ceux que j'ai déjà cités plus haut, achèvera
de faire connaître jusqu'à quel point était porté le système de terreur
militaire adopté par les autorités.
«Peu de jours après mon arrivée à Lyon, quelques prisonniers, détenus à
la maison de Saint-Joseph, se prennent de dispute avec le factionnaire
placé à l'extérieur. La querelle s'échauffe; le soldat se prétend
insulté: il fait feu; la garde sort; on tire encore deux coups de fusil:
trois prisonniers sont grièvement blessés, et le concierge manque être
tué lui-même. Et c'est sur l'_usage_ que l'officier prétend s'excuser!
«Jusque-là, dit-il dans son rapport, on a tiré presque journellement.»
Effectivement, l'enquête qui fut faite prouva que, antérieurement, dans
trois circonstances différentes, on avait tiré, et qu'une fois un
prisonnier avait été tué roide sur la place.
«Je fis mettre au conseil de guerre l'officier et les soldats qui
avaient fait feu. Ils furent acquittés. Le procureur du roi appela de ce
jugement au conseil de révision, et, quoique la procédure offrît de
nombreuses omissions dans les formalités exigées par la loi, quoique le
jugement lui-même fût entaché d'une cause de nullité, il fut confirmé
par le conseil de révision. J'avais fait ce que j'avais pu pour qu'un
pareil attentat ne demeurât pas impuni. On peut voir le jugement à la
suite de cette note; on y lira qu'il suppose qu'une consigne existait
qui ordonnait de tirer sur les prisonniers qui se montreraient à travers
les barreaux de leurs croisées.
«Je pourrais ajouter d'étranges choses à ce tableau; mais cela me paraît
superflu. Je ne puis cependant m'empêcher de parler des travaux de la
cour prévôtale; ses travaux expirent, et je me restreindrai autant que
possible.
«Un mouvement insurrectionnel éclate le 8 juin, mouvement prévu et
annoncé. Le tocsin sonne dans onze communes. À ce signal, calcul fait
sur les lieux, deux cent cinquante à trois cents individus se
réunissent, chacun dans leur commune. Un certain nombre accourt avec des
seaux, ainsi qu'il a été prouvé par les débats, croyant arriver à un
incendie. Sur les deux cent cinquante, à peine soixante étaient armés;
aucun d'eux n'avait de munitions. De ces deux cent cinquante individus,
cent cinquante-cinq ont été mis en jugement, presque tous condamnés,
dont vingt-huit à mort, parmi lesquels onze ont été exécutés. Un enfant
de seize ans perd la vie pour avoir fait une menace que cependant il n'a
pas exécutée. Les dispositions du Code qui sont favorables aux accusés
sont violées ouvertement, et la procédure est conduite de telle manière,
que les individus qui sont condamnés le plus justement le sont cependant
d'une manière illégale. Cette malheureuse procédure dure cinq mois, et
pendant cinq mois la terreur règne partout.
«Telle est, en peu de mots, l'histoire de la cour prévôtale de Lyon;
mais le roi, dont la justice est toujours là pour tout réparer, dont la
bonté est inépuisable pour pardonner, vient de rendre un grand nombre de
ces malheureux à la société et d'adoucir beaucoup le sort de ceux
auxquels il ne pouvait pas entièrement faire grâce.
«Tel est, je le répète, le tableau fidèle de ce qui s'est passé à Lyon.
J'ai trouvé ce pays dans un état d'agitation extrême, chacun croyant
marcher sur un volcan. Je n'ai point amené de troupes avec moi, je n'ai
point fait de dispositions qui pussent en imposer, et, du jour de
l'arrivée de l'envoyé du roi, la tranquillité a été rétablie et n'a pas
cessé un instant de régner; et, quoique les dispositions qui, dans mon
opinion, doivent en assurer la durée n'aient pas été complétement
prises, il est probable qu'elle ne sera plus troublée. Ce qui s'est
passé avant et depuis mon arrivée suffit pour expliquer à tout esprit
clairvoyant la cause des troubles et le moyen de maintenir le calme et
la paix chez une population qui ne demande que repos et protection.
«Les actes que j'ai faits dans ma mission se bornent à la révocation de
quelques maires, devenue indispensable; au renvoi de six officiers, dont
la conduite avait provoqué cet acte de sévérité, et à la mise en
jugement, et, par suite, la condamnation de deux gendarmes qui avaient
laissé échapper un prisonnier. J'ai réclamé partout l'exécution des
lois, fermé le tribunal arbitraire présidé par le maire de Lyon, envoyé
les détenus devant leurs juges naturels, et, pénétré de l'esprit qui
anime le roi et de l'importance des devoirs qui m'étaient imposé, j'ai
mis toute l'énergie dont j'étais capable à assurer le règne de la
justice. Pas un seul individu n'a été arbitrairement arrêté par mes
ordres, mais j'ai fait élargir ceux qui étaient détenus illégalement.
Enfin, je suis parvenu à rétablir l'empire des lois, premier besoin des
hommes qui vivent en société, et garantie de leur repos et de leur
bonheur. Plus les passions seront déchaînées contre moi, et mieux je
sentirai le bonheur, je dirai presque le mérite d'avoir rendu la paix à
une si nombreuse population, à la seconde ville du royaume, à ce foyer
si admirable de notre industrie.»