PROCLAMATION DE S. M. L'EMPEREUR AU PEUPLE FRANÇAIS[7].

[Note 7: _Moniteur_ du 24 mars 1815.]

«Au golfe de Juan, le 1er mars 1815.

«Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions de l'État, Empereur

des Français, etc., etc.

«FRANÇAIS!

«La défection du duc de Castiglione livra Lyon sans défense à nos

ennemis; l'armée dont je lui avais confié le commandement était, par le

nombre de ses bataillons, la bravoure et le patriotisme des troupes qui

la composaient, à même de battre le corps d'armée autrichien qui lui

était opposé, et d'arriver sur les derrières du flanc gauche de l'armée

ennemie qui menaçait Paris.

«Les victoires de Champaubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de

Vauchamps, de Mormans, de Montereau, de Craonne, de Reims,

d'Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier; l'insurrection des braves paysans

de la Lorraine, de la Champagne, de l'Alsace, de la Franche-Comté et de

la Bourgogne, et la position que j'avais prise sur les derrières de

l'armée ennemie, en la séparant de ses magasins, de ses parcs de

réserve, de ses convois et de tous ses équipages, l'avaient placée dans

une situation désespérée. Les Français ne furent jamais sur le point

d'être plus puissants, et l'élite de l'armée ennemie était perdue sans

ressource; elle eût trouvé son tombeau dans ces vastes contrées qu'elle

avait si impitoyablement saccagées, lorsque la trahison du duc de

Raguse[8] livra la capitale et désorganisa l'armée. La conduite

inattendue de ces deux généraux, qui trahirent à la fois leur patrie,

leur prince et leur bienfaiteur, changea le destin de la guerre. La

situation désastreuse de l'ennemi était telle, qu'à la fin de l'affaire

qui eut lieu devant Paris il était sans munitions, par la séparation de

ses parcs de réserve.

[Note 8: L'accusation de trahison contre Marmont était,

de la part de Napoléon, un moyen politique. Rien ne le prouve

davantage que l'accusation faite au duc de Raguse d'avoir

livré Paris. Que n'accusait-il aussi son frère Joseph, qui

avait envoyé l'ordre ou l'autorisation de capituler? Que

n'accusait-il aussi le duc de Trévise, qui a pris part à la

capitulation? (_Note de l'Éditeur._)]

«Dans ces nouvelles et grandes circonstances, mon coeur fut déchiré,

mais mon âme resta inébranlable. Je ne consultai que l'intérêt de la

patrie; je m'exilai sur un rocher au milieu des mers. Ma vie vous était

et devait encore vous être utile. Je ne permis pas que le grand nombre

de citoyens qui voulaient m'accompagner partageassent mon sort; je crus

leur présence utile à la France, et je n'emmenai avec moi qu'une poignée

de braves, nécessaires à ma garde.

«Élevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans vous est

illégitime. Depuis vingt-cinq ans, la France a de nouveaux intérêts, de

nouvelles institutions, une nouvelle gloire, qui ne peuvent être

garantis que par un gouvernement national et par une dynastie née dans

ces nouvelles circonstances. Un prince qui régnerait sur vous, qui

serait assis sur mon trône par la force des mêmes armées qui ont ravagé

notre territoire, chercherait en vain à s'étayer des principes du droit

féodal; il ne pourrait assurer l'honneur et les droits que d'un petit

nombre d'individus, ennemis du peuple, qui, depuis vingt-cinq ans, les a

condamnés dans nos assemblées nationales: votre tranquillité intérieure

et votre considération extérieures seraient perdues à jamais.

«Français! dans mon exil j'ai entendu vos plaintes et vos voeux; vous

réclamiez ce gouvernement de votre choix qui seul est légitime; vous

accusiez mon long sommeil: vous me reprochiez de sacrifier à mon repos

les grands intérêts de la patrie.

«J'ai traversé les mers au milieu des périls de toute espèce; j'arrive

parmi vous reprendre mes droits, qui sont les vôtres. Tout ce que des

individus ont fait, écrit, ou dit depuis la prise de Paris, je

l'ignorerai toujours; cela n'influera en rien sur le souvenir que je

conserve des services importants qu'ils ont rendus: car il est des

événements d'une telle nature, qu'ils sont au-dessus de l'organisation

humaine.

«Français! il n'est aucune nation, quelque petite qu'elle soit, qui

n'ait eu le droit et ne se soit soustraite au déshonneur d'obéir à un

prince imposé par un ennemi momentanément victorieux. Lorsque Charles

VII rentra à Paris et renversa le trône éphémère de Henri VI, il

reconnut tenir son trône de la vaillance de ses braves, et non du prince

régent d'Angleterre.

«C'est aussi à vous seuls et aux braves de l'armée que je fais et ferai

toujours gloire de tout devoir.

«NAPOLÉON.

«Par l'Empereur,

«Le grand maréchal, faisant fonctions de major général de la grande

armée,

«Comte BERTRAND.»

RÉPONSE DU DUC DE RAGUSE À LA PROCLAMATION DATÉE DU GOLFE DE JUAN, LE

1er MARS 1815.

«Une accusation odieuse est portée contre moi à la face de l'Europe

entière, et, quel que soit le caractère de passion et d'invraisemblance

qu'elle porte avec elle, mon honneur me force à y répondre. Ce n'est

point une justification que je présente ici, je n'en ai pas besoin:

c'est un exposé fidèle des faits qui mettra chacun à même de connaître

la conduite que j'ai tenue.

«Je suis accusé d'avoir livré Paris aux étrangers lorsque la défense de

cette ville a été l'objet de l'étonnement général. C'est avec des débris

misérables que j'avais à combattre contre toutes les forces réunies des

armées alliées; c'est dans des positions prises à la hâte, où aucune

défense n'avait été préparée, et avec huit mille hommes, que j'ai

résisté pendant huit heures à quarante-cinq mille, qui furent

successivement engagés contre moi; et c'est un fait d'armes semblable,

si honorable pour ceux qui y ont pris part, que l'on ose traiter de

trahison!

«Après l'affaire de Reims, l'empereur Napoléon opérait avec presque

toutes ses forces sur la Marne, et s'abandonnait à l'illusion que, ses

mouvements menaçant les communications de l'ennemi, celui-ci

effectuerait sa retraite, lorsqu'au contraire l'ennemi avait résolu,

après avoir opéré la jonction de l'armée de Silésie avec la grande

armée, de marcher sur Paris. Mon faible corps d'armée, composé de trois

mille cinq cents hommes d'infanterie et de quinze cents chevaux, et

celui du duc de Trévise, fort d'environ six à sept mille hommes, furent

laissés sur l'Aisne pour contenir l'armée de Silésie, qui n'en était

séparée que par cette rivière et qui, depuis la jonction du corps de

Bulow, et de divers renforts, était forte de plus de quatre-vingt mille

hommes. L'armée ennemie passa l'Aisne et nous força à nous replier. Mes

instructions étant de couvrir Paris, nous nous retirâmes sur Fismes, et

nous adoptâmes, le duc de Trévise et moi, un système d'opérations qui,

sans nous compromettre, devait retarder la marche de l'ennemi: c'était

de prendre successivement de fortes positions que l'ennemi ne pût

attaquer sans les avoir reconnues ou sans avoir manoeuvré pour les

tourner, ce qui nous préparait aussi les moyens de battre quelques-uns

des détachements qu'il aurait faits. Des ordres vinrent de nous diriger

à marches forcées sur Châlons. Nous les exécutâmes; mais, arrivés à

Vertus, nous fûmes informés que la plus grande partie de l'armée ennemie

occupait Châlons, tandis qu'un autre débouchait sur Épernay, et que le

corps de Kleist, qui nous avait suivis, passait la Marne à

Château-Thierry; et, apprenant en même temps que Napoléon était encore

devant Vitry et avait une arrière-garde à Sommepuis, nous marchâmes,

sans perdre un moment, pour le rejoindre, et, le 24 mars, je pris

position à Soudé. Je croyais encore l'armée française à portée, car qui

eût pu croire, en effet, au passage de la Marne sans avoir un pont, et

que l'empereur Napoléon eût laissé entre Paris et lui des forces huit

fois plus considérables que celles qu'il pouvait rassembler? Le 25 au

matin, à peine avais-je acquis la certitude de ce mouvement, que toute

l'armée ennemie déboucha sur moi. Je me retirai en canonnant l'ennemi,

et toute la retraite se fût faite avec le même ordre si quelques

troupes, malheureusement restées à Bussy-l'Estrée et à Vatrv, ne

s'étaient trouvées ainsi en arrière de nous: il fallut les attendre

pendant une heure à Sommesous, et nous soutenir contre des forces

colossales, dont le nombre croissait toujours; le passage des défilés

nous fit éprouver quelques pertes, et nous terminâmes la journée en

prenant position sur les hauteurs d'Allement, près de Sézanne. Je ne

parle pas de la division du général Pacthod, qui, d'après des ordres

directs de l'Empereur, manoeuvrait pour son compte, donna dans l'armée

ennemie et fut prise sans que j'eusse connaissance de son existence.

«Le lendemain, nous prîmes position de bonne heure au défilé de

Tourneloup. L'ennemi arrivant, nous continuâmes notre retraite, et je

fis l'arrière-garde. Arrivés le soir devant la Ferté-Gaucher, nous

trouvâmes le corps de Kleist occupant cette ville, et à cheval sur la

grande route de Coulommiers, tandis qu'un gros corps de cavalerie

dépassait la gauche de l'armée ennemie. Notre position était critique,

elle était presque désespérée. Nous nous en tirâmes par un bonheur

inouï. Quelques troupes du duc de Trévise couvrirent notre mouvement

contre le corps de Kleist; une défense héroïque de mes troupes dans le

village de Moutis arrêta l'avant-garde ennemie; la nuit arriva, et nous

effectuâmes notre mouvement sans faire aucune perte. Comme nous ne

pouvions plus reprendre la route de Meaux, nous suivîmes celle de

Charenton, et, le 29 au soir, nous occupâmes Charenton, Saint-Mandé et

Charonne.

«Le duc de Trévise fut chargé de la défense de Paris, depuis le canal

jusqu'à la Seine, et moi depuis le canal jusqu'à la Marne. Mes troupes

étaient réduites à deux mille quatre cents hommes d'infanterie et huit

cents chevaux. C'était le peu d'hommes qui avait échappé à une multitude

de glorieux combats. On mit sous mes ordres les troupes que commandait

le général Compans: c'étaient des détachements de divers dépôts, de

vétérans et de troupes de toute espèce qui avaient été réunis plutôt

pour faire nombre que pour combattre; ainsi toutes mes forces

consistaient en sept mille quatre cents hommes d'infanterie, de

soixante-dix bataillons différents, et environ mille chevaux. Je me

portai au jour sur les hauteurs de Belleville; de là je me hâtai

d'arriver à celles de Romainville, qui étaient la clef de la position,

et que le général Compans, en se retirant de Claye, avait omis

d'occuper; mais l'ennemi y était déjà, et ce fut dans le bois de

Romainville que l'affaire s'engagea. L'ennemi s'étendit par sa droite et

par sa gauche; il fut partout contenu et repoussé, mais son nombre

allait toujours croissant. Plusieurs mêlées d'infanterie avaient eu

lieu, et plusieurs soldats avaient été tués à côté de moi à coups de

baïonnettes à l'entrée du village de Belleville, lorsque Joseph

m'envoya, par écrit, l'autorisation, que j'ai entre les mains, de

capituler. Il était dix heures; à onze, Joseph était déjà bien loin de

Paris, et à trois heures je combattais encore; mais à cette heure, ayant

depuis longtemps la totalité de mon monde engagé, et voyant encore vingt

mille hommes qui allaient entrer de nouveau en ligne, j'envoyai divers

officiers au prince de Schwarzenberg pour lui faire connaître que

j'étais prêt à entrer en arrangement. Un seul de mes officiers put

parvenir, et certes je ne l'avais pas envoyé trop tôt, car, lorsqu'il

revint, le général Compans ayant évacué les hauteurs de Pantin, l'ennemi

s'était porté dans la rue de Belleville, mon seul point de retraite; je

l'en avais chassé en chargeant moi-même à la tête de quarante hommes sa

tête de colonne, et assurant ainsi le retour de mes troupes; mais je me

trouvais presque acculé aux murs de Paris, les hostilités furent

suspendues, et les troupes rentrèrent dans les barrières. L'arrangement

écrit, qui a été publié dans le temps, ne fut signé qu'à minuit.

«Le lendemain matin les troupes évacuèrent Paris, et je me portai à

Essonne, où je pris position. J'allai voir l'empereur Napoléon à

Fontainebleau. Il me parut juger enfin sa position et disposé à terminer

une lutte qu'il ne pouvait plus soutenir. Il s'arrêta au projet de se

retrancher, de réunir le peu de forces qui lui restait, de chercher à

les augmenter et de négocier. C'était la seule chose raisonnable qu'il

eût à faire, et j'abondai dans son sens. Je repartis aussitôt pour faire

commencer les travaux de défense que l'exécution de ce projet rendait

nécessaires. Ce même jour, 1er avril, il vint visiter la position, et là

il apprit, par le retour des officiers que j'avais laissés pour la

remise des barrières, la prodigieuse exaltation de Paris, la déclaration

de l'empereur Alexandre et la révolution qui s'opérait. En ce moment la

résolution de sacrifier à sa vengeance le reste de l'armée fut prise; il

ne connut plus rien qu'une attaque désespérée, quoiqu'il n'y eût plus

une seule chance de succès en sa faveur, avec les moyens qui lui

restaient; c'étaient seulement de nouvelles victimes offertes à ses

passions. Dès lors tous les ordres, toutes les instructions, tous les

discours, furent d'accord avec ce projet, dont l'exécution était fixée

au 5 avril.

«Les nouvelles de Paris se succédaient fréquemment. Le décret sur la

déchéance me parvint. La situation de Paris et celle de la France

étaient déplorables, et l'avenir offrait les résultats les plus tristes,

si la chute de l'Empereur ne changeait pas ses destinées en faisant sa

paix morale avec toute l'Europe et n'amortissait pas les haines qu'il

avait fait naître. Les alliés, soutenus par l'insurrection de toutes les

grandes villes du royaume, maîtres de la capitale, n'ayant plus en tête

qu'une poignée de braves qui avaient survécu à tant de désastres,

proclamaient partout que c'était à Napoléon seul qu'ils faisaient la

guerre. Il fallait les mettre subitement à l'épreuve, les sommer de

tenir leur parole et les forcer à renoncer à la vengeance dont ils

voulaient rendre victime la France; il fallait que l'armée redevînt

nationale en adoptant les intérêts de la presque totalité des habitants

qui se déclaraient contre l'Empereur et appelaient à grands cris une

révolution salutaire qui occasionnerait leur délivrance. Tout bon

Français, de quelque manière qu'il fût placé, ne devait-il pas concourir

à un changement qui sauvait la patrie et la délivrait d'une croisade de

l'Europe entière armée contre elle, de la partie de l'Europe même

possédée par la famille de Napoléon? S'il eût été possible de compter

sur l'union de tous les chefs de l'armée; s'il n'eût pas été probable

que les intérêts particuliers de quelques-uns croiseraient les mesures

les plus généreuses et les plus patriotiques; si le moment n'eût pas été

si pressant, puisque nous étions au 4 avril et que c'était le 5 que

devait avoir lieu cette action désespérée, dont l'objet était la

destruction du dernier soldat et de la capitale, c'était au concert des

chefs de l'armée qu'il fallait recourir; mais, dans l'état actuel des

choses, il fallait se borner à assurer la libre sortie de différents

corps de l'armée pour les détacher de l'Empereur et neutraliser ses

projets, et les réunir aux autres troupes françaises qui étaient

éloignées de lui. Tel fut donc l'objet des pourparlers qui eurent lieu

avec le prince de Schwarzenberg. En même temps que je me disposais à

informer mes camarades de la situation des choses et du parti que je

croyais devoir prendre, le duc de Tarente, le prince de la Moskowa, le

duc de Vicence et le duc de Trévise arrivèrent chez moi à Essonne. Les

trois premiers m'apprirent que l'Empereur venait d'être forcé à signer

la promesse de son abdication, et qu'ils allaient à ce titre négocier la

suspension des hostilités. Je leur fis connaître les arrangements pris

avec le prince de Schwarzenberg, mais qui n'étaient pas complets,

puisque je n'avais pas encore reçu la garantie écrite que j'avais

demandée, et je leur déclarai alors que, puisqu'ils étaient d'accord

pour un changement que le salut de l'État demandait, et qui était le

seul objet de mes démarches, je ne me séparerais jamais d'eux. Le duc de

Vicence exprima le désir de me voir les accompagner à Paris, pensant que

mon union avec eux, après ce qui venait de se passer, serait d'un grand

poids. Je me rendis à ses désirs, laissant le commandement de mon corps

d'armée au plus ancien général de division, lui donnant l'ordre de ne

faire aucun mouvement et lui annonçant mon prochain retour. J'expliquai

les motifs de mon changement au prince de Schwarzenberg, qui, plein de

loyauté, les trouva légitimes et sans réplique; et je remplis la

promesse que j'avais faite à mes camarades dans l'entretien que nous

eûmes avec l'empereur Alexandre. À huit heures du matin, un de mes aides

de camp arriva et m'annonça que, contre mes ordres formels, et malgré

ses plus instantes représentations, les généraux avaient mis les troupes

en mouvement pour Versailles à quatre heures du matin, effrayés qu'ils

étaient des dangers personnels dont ils croyaient être menacés et dont

ils avaient eu l'idée par l'arrivée et le départ de plusieurs officiers

d'état-major venus de Fontainebleau. La démarche était faite, et la

chose irréparable.

«Tel est le récit fidèle et vrai de cet événement, qui a eu et aura une

si grande influence sur toute ma vie.

«L'Empereur, en m'accusant, a voulu sauver sa gloire, l'opinion de ses

talents et l'honneur des soldats. Pour l'honneur des soldats, il n'en

était pas besoin: il n'a jamais paru avec plus d'éclat que dans cette

campagne; mais, pour ce qui le concerne, il ne trompera aucun homme sans

passion, car il serait impossible de justifier cette série d'opérations

qui ont marqué les dernières années de son règne.

«Il m'accuse de trahison! Je demande où en est le prix? J'ai rejeté avec

mépris toute espèce d'avantages particuliers qui m'étaient offerts pour

me placer volontairement dans la catégorie de toute l'armée. Avais-je

des affections particulières pour la maison de Bourbon? D'où me

seraient-elles venues, moi qui ne suis entré dans le monde que peu de

temps avant le moment où elle a cessé de gouverner la France? Quelle que

fût l'opinion que j'eusse pu me faire de l'esprit supérieur du roi, de

sa bonté et de celle des princes, elle était bien loin de la réalité; ce

charme que l'on trouve près d'eux m'était inconnu et n'avait pas fait

naître les engagements sacrés qui me lient à eux aujourd'hui, et que

les malheurs actuels, si peu mérités, resserrent davantage encore;

engagements sacrés, car, pour les gens de coeur, les égards et les

témoignages d'estime valent mille fois mieux que les bienfaits et les

dons. Où donc est le principe de mes actions? Dans un ardent amour de la

patrie, qui a toute la vie maîtrisé mon coeur et absorbé toutes mes

idées. J'ai voulu sauver la France de la destruction; j'ai voulu la

préserver des combinaisons qui devaient entraîner sa ruine; de ces

combinaisons si funestes, fruit des plus étranges illusions de

l'orgueil, et si souvent renouvelées en Espagne, en Russie et en

Allemagne, et qui promettaient une épouvantable catastrophe, qu'il

fallait s'empresser de prévenir.

«Une étrange et douloureuse fatalité a empêché de tirer du retour de la

maison de Bourbon tous les avantages qu'il était permis d'en espérer

pour la France; mais cependant on leur a dû la fin prompte d'une guerre

funeste, la délivrance de la capitale et du royaume, une administration

douce et paternelle et un calme et une liberté qui nous étaient

inconnus. Quelques jours encore, et cette liberté si chère, si

nécessaire à tous les Français, était consolidée pour toujours.

«Les étrangers étaient perdus sans ressource, dit-on, et c'est moi

qu'on accuse de les avoir sauvés. Je suis leur libérateur, moi qui les

ai toujours combattus avec autant d'énergie que de constance, dont le

zèle ne s'est jamais ralenti un moment; moi qui, après avoir attaché mon

nom aux succès les plus marquants de la campagne, avais déjà une fois

préservé Paris par les combats de Meaux et de Lizy! Disons-le, celui qui

a si fort aidé les étrangers dans leurs opérations et rendu inutile le

dévouement de tant de bons soldats et d'officiers instruits, c'est celui

qui, avec trois cent mille hommes, a voulu garder et occuper l'Europe

depuis la Vistule jusqu'à Cattaro et à l'Èbre, tandis que la France

avait à peine pour la défendre quarante mille soldats réunis à la hâte;

et les libérateurs de la France, ce sont ceux qui, comme par

enchantement, l'ont délivrée de la croisade dirigée contre elle et

assuré le retour de deux cent cinquante mille hommes éparpillés dans

toute l'Europe et de cent cinquante mille prisonniers, qui font

aujourd'hui sa force et sa puissance.

«J'ai servi l'empereur Napoléon avec zèle, constance et dévouement

pendant toute ma carrière, et je ne me suis éloigné de lui que pour

sauver la France, et lorsqu'un pas de plus allait la précipiter dans

l'abîme qu'il avait ouvert. Aucun sacrifice ne m'a coûté lorsqu'il a été

question de la gloire ou du salut de mon pays; et cependant que de

circonstances les ont rendus quelquefois pénibles et douloureux! Qui

jamais fit plus que moi abnégation de ses intérêts personnels et fut

plus maîtrisé par l'intérêt général? Qui jamais paya plus d'exemple dans

les souffrances, dans les dangers, dans les privations? Qui montra dans

toute sa vie plus de désintéressement que moi? Ma vie est pure, elle est

celle d'un bon citoyen, et on voudrait l'entacher d'infamie! Non, tant

de faits honorables dans une si longue suite d'années démentent

tellement cette accusation, que ceux dont l'opinion est de quelque prix

refuseront toujours d'y croire.

«Quelle que soit la destinée qui m'est réservée, que ma vie entière se

passe dans la proscription ou qu'il me soit encore permis de servir la

patrie, que j'y sois rappelé ou que je sois repoussé de son sein, mes

voeux pour sa gloire et pour son bonheur ne varieront jamais, car

l'amour de la patrie a été et sera toujours la passion de mon coeur. Et

le roi a bien connu mes sentiments et rendu justice à la droiture de mes

intentions lorsqu'il a daigné ajouter à mes armes la devise: _Patriæ

totus et ubique_, qui fait en peu de mots l'histoire de toute ma vie.

«Gand, le 1er avril 1815.

«LE MARÉCHAL, DUC DE RAGUSE.»

PIÈCES RELATIVES AUX OPÉRATIONS DU COLLÉGE ÉLECTORAL DE LA CÔTE-D'OR

dont le Duc de Raguse était Président en 1815[9].

[Note 9: En insérant ces pièces, on a pour but de

démontrer que la conduite politique du duc de Raguse, sous la

Restauration, a été complétement conforme aux sentiments de

modération qu'il manifeste dans ses _Mémoires_. (_Note de

l'Éditeur._)]

«Paris, le 29 juillet 1815.

«Monsieur le duc, je m'empresse de vous informer que Sa Majesté, par

ordonnance du 26 juillet courant, a daigné vous choisir pour présider le

collége électoral du département de la Côte-d'Or, dans la prochaine

session qui ouvrira le 22 août.

«J'ai l'honneur de vous transmettre,

«1º Votre brevet de nomination;

«2º La lettre que Sa Majesté vous a écrite à ce sujet;

«3º Un exemplaire des instructions que j'ai cru propres à faciliter les

opérations que MM. les présidents auront à diriger.

«Je vous engage à vous rendre le plus tôt possible à Dijon, et à envoyer

préalablement à M. le préfet du département un nombre suffisant

d'exemplaires de la lettre que vous jugerez convenable d'adresser à MM.

les électeurs pour les prévenir de la convocation.

«Veuillez, je vous prie, m'accuser la réception de la présente lettre et

des pièces qui y sont jointes.

«Le ministre secrétaire d'État de la justice, chargé provisoirement du

portefeuille de l'intérieur,

«PASQUIER.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (7/9) · 第 12 / 26 题