Pendant mon premier séjour à Châtillon, Monsieur, depuis Charles X, en

route pour visiter le Midi, s'arrêta vingt-quatre heures chez moi. Il y

reçut tout ce que le voisinage avait de distingué. Il semait partout des

encouragements et des récompenses. Il prodiguait les croix de la Légion

d'honneur. Il en fit, ainsi que les princes ses fils dans leurs divers

voyages, une telle distribution, que je soupçonnai le gouvernement de

vouloir déconsidérer cet ordre; mais j'étais dans l'erreur. Peu après,

on fut tout aussi peu mesuré dans la distribution de la croix de

Saint-Louis. On devait supposer que les Bourbons auraient dû en être

avares; mais ces princes n'ont jamais mis aucune mesure dans la

distribution de leurs grâces. Quelquefois, sans motif, ils en sont

parcimonieux, et dans d'autres occasions leur bonté allant jusqu'à la

faiblesse, leur en fait faire un tel emploi, qu'il en diminue le prix.

Ce qui passe par leurs mains est bientôt démonétisé. On l'a vu, pour les

distinctions de tout genre, pendant les seize ans qu'ils ont régné. Je

revins à Paris pour siéger à la Chambre et m'occuper de l'établissement

de ma compagnie de gardes du corps.

Les travaux de la Chambre furent peu de chose, et je n'y pris cette

année aucune part. Le ministère présenta une loi sur la presse, assez

mal faite et dont la discussion donna beaucoup de ridicule à l'abbé de

Montesquiou. Benjamin Constant, le premier faiseur de pamphlets du

monde, réfuta tous ses arguments avec une supériorité remarquable, sans

sortir des bornes de la politesse et d'une bonne plaisanterie.

Ma compagnie, établie à Melun, se livra à l'instruction avec ardeur.

J'avais placé, parmi les lieutenants et sous-lieutenants, des officiers

généraux et supérieurs de cavalerie très-distingués. Aussi fut-elle

promptement tout ce qu'un corps semblable peut devenir. Je m'attachai à

cette belle jeunesse, qui là, et partout ailleurs depuis, a justifié mon

estime et ma confiance.

Il y eut, vers le mois d'août, un événement de peu d'importance, mais

qui sert à peindre le caractère calme et indifférent de Louis XVIII. Au

retour d'une chasse et d'une fête qu'avait donnée le duc de Berry au

bois de Boulogne, M. de Blacas se rendit chez moi et me dit avoir

l'ordre du roi de me conduire chez lui sur-le-champ. Je m'y rendis; le

roi me dit: «Je viens de recevoir l'avis que le prince de Wagram est en

correspondance avec l'île d'Elbe, et qu'il en a reçu une lettre il y a

peu de jours. Comme il m'en a fait mystère, cette correspondance est

coupable. Rendez-vous chez lui avec M. de Blacas, et demandez-lui

l'explication de ce fait. S'il en est ainsi, vous l'arrêterez et le

conduirez à Vincennes. J'ai pensé qu'en vous choisissant, vous qui êtes

doublement son camarade, cette mesure de rigueur lui serait moins

pénible.» Si la chose eût existé, dans l'esprit que supposait le roi, et

cette supposition pouvait seule motiver un acte aussi sévère et aussi

éclatant, la chose était très grave. Napoléon, en rapport avec son

ancien major général, pouvait faire craindre une conspiration et une

révolte prochaine. Assurément, il y avait pour Louis XVIII sujet à

réflexion. Eh bien, je le trouvai dans son cabinet occupé à lire

_Andromaque_!

Je me rendis chez Berthier et lui demandai l'explication de cette

prétendue correspondance. Il me dit qu'effectivement il avait reçu une

lettre du général Bertrand pour avoir des livres. Il en avait parlé au

roi, et celui-ci se le rappela.

Le gouvernement nomma un gouverneur dans chaque division militaire.

Presque tous les maréchaux furent investis de cette dignité et eurent

des lettres de service pour aller y exercer leur autorité. Cette mesure

était bonne. C'était tout à la fois un moyen de satisfaire l'ambition

des chefs de l'armée, de créer de grandes existences indépendantes des

rouages habituels, nécessaires à l'administration, et de pourvoir ainsi

à notre manque d'aristocratie. On aurait pu leur donner des attributions

plus étendues sans contrarier l'ordre constitutionnel. Elles auraient

servi à augmenter la force du gouvernement, à ajouter à son action et à

préparer des influences utiles pour les élections; mais tout cela ne fut

qu'ébauché. Bientôt même, le gouvernement revint sur ces dispositions

salutaires en retirant tout pouvoir aux gouverneurs. Il cédait en cela à

la tendance que les ministres n'ont cessé d'avoir, pendant toute la

Restauration, de rabaisser le pouvoir du roi, l'éclat de la couronne et

la considération due aux militaires, de se mettre en tutelle sous les

avocats et de rehausser l'ordre civil, si habituellement en France

composé de gens sans antécédents et sans autres droits que ceux

résultant du caprice de ceux qui les nomment, tandis que l'ordre

militaire existe par lui-même, exige de longues épreuves de la part de

ceux qui parviennent à devenir ses chefs, et ne les admet qu'après avoir

montré leur capacité dans la conduite des hommes.

Le maréchal Soult eut en partage, comme gouverneur, les départements de

l'Ouest. Il y tint une conduite étrange, indigne d'un homme qui se

respecte, en feignant des sentiments qu'il n'avait pas et ne pouvait pas

avoir. Mais il arriva à son but, tant les Bourbons, naturellement

défiants avec les gens loyaux et francs, sont facilement trompés par

ceux qui flattent leurs passions.

Soult vit en détail les officiers qui avaient soutenu la cause royale

dans nos guerres civiles. Son devoir était sans doute de réclamer des

actes de justice et de bienfaisance du roi, en faveur de gens qui

avaient défendu ses intérêts, été victimes de leur dévouement, et

possédaient des droits incontestables au moment où la chance, funeste

depuis tant d'années, leur était devenue favorable. Mais il ne devait

pas oublier ses antécédents. Il dit à ces vieux officiers royalistes

rassemblés: «Messieurs, c'est nous qui nous sommes trompés; vous ne

devez pas venir dans nos rangs, c'est nous qui devons passer dans les

vôtres.»--Ainsi il abjurait les actions de toute sa vie et tout ce qui

l'avait élevé au-dessus de la foule. Il oubliait la gloire de nos champs

de bataille, le dévouement de notre jeunesse, et les temps héroïques qui

nous donneront une place distinguée aux yeux de la postérité. Il reniait

ses dieux pour se faire courtisan. N'imagina-t-il pas d'élever un

monument aux victimes de Quiberon, non de faire poser modestement une

pierre sépulcrale où on aurait gravé une phrase d'une piété et d'une

philosophie chrétiennes sur les malheurs des temps où nous avons vécu;

mais il proposa une souscription pour faire un monument destiné plutôt à

rallumer des haines qu'à calmer les passions.

Ce projet étant adopté avec empressement par la cour, le maréchal Soult

fut porté aux nues. Je gémissais intérieurement de tant de fausseté d'un

côté, de tant de crédulité de l'autre, quand un jour, aux Tuileries,

Soult m'aborda pour me proposer de souscrire. Je lui répondis

qu'assurément on me couperait le poing avant d'y poser ma signature. Il

me répliqua, en prenant un ton solennel et pathétique: «Les ossements

sont encore à découvert.»--Je lui répondis: «Je ne vous connaissais ni

si religieux ni si sensible;» et je lui tournai le dos. Bientôt, à la

cour, on ne jura que par lui.

On avait imaginé de conserver la garde impériale, sans la satisfaire. De

trois partis on avait pris le plus mauvais. La vieille garde étant

composée de l'élite de l'armée, se l'attacher et la combler, c'était

conquérir toute l'armée. Puisque les Bourbons voulaient des gardes du

corps, elle se serait contentée d'un service extérieur, ainsi que l'a

fait depuis la garde royale. Il fallait se prononcer nettement et

promptement sur cette question capitale, et moi qui connaissais bien

l'état des choses, je déplorais l'erreur dans laquelle on était tombé.

On lui laissa sa solde et on lui donna le titre de grenadiers de France,

en lui assignant Metz pour garnison. Il était louable de ne pas toucher

à son bien-être; mais c'était bien peu connaître les gens de guerre en

général et surtout en France, que de mettre ses intérêts pécuniaires

avant ce qui est honneur et considération. Il y a de l'un à l'autre une

distance incommensurable.

Notre métier a l'amour-propre et une noble fierté pour base. Tout ce qui

choque ces sentiments aliène les esprits et blesse profondément le

coeur. Je cherchai à éclairer le général Dupont à cet égard; mais il ne

sut ou ne voulut rien comprendre. J'en parlai à M. de Blacas à plusieurs

reprises; mais, quoiqu'il m'écoutât, mes phrases glissaient sur lui. Un

matin cependant, avant le déjeuner, nous renouvelâmes cette

conversation, et il me demanda ce que ferait cette vieille garde si

Napoléon venait à tomber comme du ciel au milieu du royaume. Je lui

répondis: «Si alors la garde est attachée à la maison du roi, honorée et

satisfaite, elle sera fidèle; mais, si elle est surprise dans l'état où

elle est aujourd'hui, elle ira, quoi qu'on puisse faire, joindre

Napoléon et entraînera toute l'armée.» Et c'est ce qui est arrivé! le

roi devait s'emparer de cette troupe, adopter ses intérêts, s'entourer

de ce monument vivant de nos temps de puissance et d'éclat. Il fallait,

petit à petit et au moyen d'avancements et de récompenses, changer les

officiers, et il n'y avait plus alors une seule chance pour que ce corps

d'élite fût infidèle; car les braves gens se gagnent par la confiance.

La compagnie de grenadiers à cheval de la Rochejaquelein, sortant de la

garde impériale, n'a pas hésité un instant à remplir ses devoirs

jusqu'au moment où, le roi ayant quitté la France, elle a été licenciée.

Plus tard, les soldats revenus de l'île d'Elbe, placés dans la garde

royale, ont donné constamment l'exemple de la fidélité et du dévouement.

On prit envers l'armée une mesure dont je gémis comme de tant d'autres

choses: elle montrait une grande ignorance de l'esprit militaire. Le

ministre de la guerre imagina de faire signer au roi une ordonnancé qui

changeait les numéros de presque tous les régiments, et voici à quelle

occasion. Deux ou trois numéros étaient vacants par suite de réformes

anciennes. Il était assurément fort peu important que ces numéros

fussent remplis ou non. On imagina, par un esprit d'ordre et de symétrie

poussé jusqu'au ridicule, de faire disparaître cette lacune. Puisqu'on

était décidé à satisfaire ce caprice, on pouvait prendre les derniers

régiments pour leur donner les numéros vacants. Au lieu de cela, on

arrêta de faire les changements de proche en proche. Ainsi le 30e

régiment, par exemple, devint le 29e, le 31e le 30e, etc., de manière

que tous les numéros au-dessous des vacants furent changés. Cependant,

après de longues guerres, les numéros des régiments sont devenus des

noms propres, auxquels les souvenirs de la gloire acquise attachent, et

c'est blesser gratuitement des sentiments nobles et légitimes que de les

en dépouiller. Le premier acte de Napoléon après son retour, pendant les

Cent-Jours, fut de rendre à chaque corps le numéro ancien qu'il avait

perdu.

Nous étions six capitaines des gardes du corps. Chacun de nous avait

ainsi deux mois de service par an. En 1814, quatre mois étant déjà

écoulés à l'époque de rentrée du roi, il fut décidé que chaque capitaine

des gardes, pour cette fois, ne ferait que six semaines de service. Ma

compagnie étant la sixième, mon service commença le 16 novembre.

On pouvait déjà remarquer bien du mécontentement, de l'inquiétude, et

soupçonner des intentions coupables. Les rênes du gouvernement

flottaient. On avait le sentiment de n'être pas gouverné, et les actes

du pouvoir, souvent en contradiction avec l'opinion publique, semblaient

menaçants pour l'avenir. On redoutait tout des influences qui

entouraient la famille royale; mais, quand à la tribune un ministre du

roi vint flétrir le passé par son langage, l'alarme fut à son comble. En

effet, M. Ferrand, je ne sais plus à quel propos, parla de ceux qui

avaient suivi la ligne droite pendant la Révolution, et l'on devine que

cette ligne _droite_ était celle de l'émigration. Dès ce moment, chacun

se crut frappé dans son honneur. À mes yeux, les hommes qui ont le plus

influé sur la catastrophe de 1815, et contribué le plus puissamment à

amener le 20 mars, sont MM. Dupont et Ferrand. L'un a compromis et

sacrifié les intérêts matériels de l'armée; l'autre, les intérêts moraux

de tout ce qui avait servi, de tout ce qui avait eu du pouvoir ou marqué

pendant la Révolution et l'Empire.

Le mécontentement se montrait de diverses manières, et mille symptômes

le faisaient reconnaître. Des réunions eurent lieu parmi les factieux,

et des projets criminels furent conçus. Le roi avait cru convenable de

se montrer en public aux différents spectacles. Ses infirmités lui

rendaient difficile de se mouvoir. On disposa dans chaque salle de

spectacle, pour la circonstance, une grande loge d'un accès facile, où

il pût arriver commodément. Cet appareil et l'éclat des préparatifs

firent de ces représentations de véritables fêtes. L'affluence était

extrême. La loge du roi, placée au centre des premières, ornée avec

soin, très-vaste, contenait toute la famille royale. Le roi, madame la

duchesse d'Angoulême et les princes arrivaient ordinairement dans une

seule voiture à glaces, où cinq personnes pouvaient tenir à l'aise.

Le tour de la représentation de l'Odéon vint au moment où j'étais de

service, vers la fin de novembre ou dans les premiers jours de décembre.

Tout était commandé et prêt pour partir à sept heures, quand, vers cinq

heures, un homme affidé et dévoué, accourut près de moi et me prévint

qu'un complot était formé coutre la vie du roi et de sa famille.

L'exécution devait avoir lieu le soir même. Cet homme, dont j'ai oublié

le nom, sortait d'une réunion de mécontents où l'on avait arrêté de

s'embusquer au nombre de cent cinquante hommes, armés de pistolets et de

poignards, dans les environs du pont Neuf. On devait arrêter la voiture

du roi, s'emparer de la famille royale et la jeter tout entière à l'eau.

L'escorte ordinaire du roi, dans ces occasions, ne se composait alors

que de douze gardes du corps.

Aussitôt après avoir reçu ce rapport, je montai chez le roi pour lui en

rendre compte. Il me dit, sans la moindre émotion, qu'il ne changerait

rien à ses projets, et me chargeait de pourvoir à sa sûreté. J'envoyai

chercher le général Maison, commandant la division, et le général

Dessole, commandant la garde nationale, et nous convînmes des mesures à

prendre. Je fis monter à cheval cent gardes du corps; des détachements

de la garnison furent répartis sur la route que devait parcourir le roi,

et, au lieu de l'accompagner en voiture, je l'accompagnai à cheval. Ces

mesures déconcertèrent les conspirateurs, et rien ne fut tenté. Le roi

et sa famille furent parfaitement calmes en allant et en revenant, et

cependant un véritable et grand danger avait été couru. On chercha à

tourner en ridicule les mesures de sûreté prises; mais le fait était

certain, le projet formé et au moment d'être exécuté. Dans les

Cent-Jours, un officier-général médiocre, et jouissant de fort peu de

considération dans l'armée, qui était à la tête du complot, s'en vanta

publiquement.

L'hiver se passa en agitations sourdes. Chacun avait le sentiment des

dangers dont la société était menacée. Mille symptômes de révolution

s'annonçaient, et les dépositaires de l'autorité étaient seuls dans une

sécurité funeste. Un voile épais couvrait leurs yeux. Les sottises de

Dupont s'accumulaient sans cesse, la voix publique s'élevait toujours

davantage contre lui. L'on se décida enfin à le remplacer. Il avait cru

fonder la durée de sa puissance sur la protection des courtisans;

protection achetée au prix de mille abus. Il faisait un calcul indigne

d'un homme d'esprit, et surtout d'un honnête homme. Le devoir d'un

ministre est de tout sacrifier au bien de son pays et du service de son

souverain; mais son intérêt bien entendu lui commande la même conduite;

car le désir le plus ardent des souverains devant être avec raison, de

vivre tranquilles, puissants et honorés, il ne leur viendra jamais dans

la pensée de renvoyer un ministre qui leur procure ces biens. C'est

toujours à l'occasion d'un embarras, d'une difficulté dans la marche du

gouvernement, que les mécontentements publics se développent, et ces

mécontentements amènent les changements de ministres. Que les ministres

et les souverains gouvernent bien; les premiers sont assurés de

conserver leurs portefeuilles, et les seconds de vivre tranquilles sur

leur trône. Voilà le secret pour empêcher les révolutions.

Dupont fut renvoyé; mais par qui fut-il remplacé? Par Soult. Et cela

devait être. Homme de talents contestables, d'un esprit médiocre, ses

qualités militaires se bornent à savoir bien organiser; mais jamais il

n'a su mener ses troupes au combat. Il est seulement remarquable par une

ambition sans bornes. Son instinct le rend propre à jouer tous les

rôles. On a vu comment il avait préparé et établi son crédit. On le

crut pénétré des sentiments d'un émigré de Coblentz, et on le choisit.

S'il en avait été ainsi, cette circonstance eût dû être un motif

d'exclusion. Le jour où un homme, changeant d'opinion, devient infidèle

à ses principes, à ses antécédents, il perd son crédit. Or le crédit,

force morale, puissance d'opinion, ajoutée à une puissance réelle et

positive, est nécessaire dans toutes les carrières et dans toutes les

situations de la vie. Le crédit, c'est la confiance qui change de nom et

d'objet, suivant l'application qui en est faite. Le crédit, chez le

négociant, est fondé sur l'idée de sa fortune et de sa probité; chez

l'homme de guerre, c'est la croyance en son talent et son courage; chez

l'homme d'État, c'est la foi en son expérience et son génie. Quand

l'homme public est, à tort ou avec raison, dépouillé de son crédit, il

ne peut plus rien, il est tout seul avec ses cinq sens et n'a plus que

la misérable et chétive puissance d'un seul homme.

Soult entra donc au ministère, au grand étonnement de tout ce qu'il y

avait de sensé. L'abbé de Montesquiou me questionna sur ce choix; je lui

dis: «Le changement de Dupont était indispensable, car on aurait péri

par suite des fautes qu'il commettait chaque jour par ignorance: mais il

y a les mêmes dangers avec celui-ci, et, de plus, à craindre celles

qu'il commettra peut-être volontairement. En résultat, si Soult est de

bonne foi, il est possible, mais encore incertain, qu'il fasse des

choses utiles; s'il est de mauvaise foi, nous sommes perdus, car les

hommes comme lui ont plus d'habileté pour faire le mal que pour faire le

bien.»

Les propos les plus hostiles, les plus scandaleux, étaient tenus

publiquement contre le nouvel ordre de choses. Un officier brave, actif

et spirituel, Charles de la Bédoyère, était particulièrement renommé par

l'audace de ses discours. Ayant épousé mademoiselle de Chatelux, et, à

ce titre, se trouvant l'allié des Damas, il était protégé par eux. Or,

chez les gens de la cour, les intérêts de famille passent avant ceux de

parti et d'opinion. Les Damas donc sollicitèrent le commandement d'un

régiment pour lui et l'obtinrent. Employer de cette manière un homme

connu par les sentiments hostiles était fort blâmable; mais le comble de

l'imprudence fut de lui donner un régiment situé à la frontière, et de

plus à la frontière d'Italie, point suspect et par lequel des troubles

pouvaient pénétrer chez nous. Aussitôt informé, j'en prévins M. de

Blacas, sans produire, comme toujours, aucune impression sur lui. Son

infatuation le rendait toujours sourd à tous les discours et à tous les

avis.

Cependant les partis s'agitaient dans divers sens. Celui de M. le duc

d'Orléans semblait devoir être le plus formidable. Une insurrection

éclata, fut réprimée, et les frères Lallemand échouèrent dans leur

tentative sur la ville de la Fère, dont un brave officier, le général

d'Aboville, ferma les portes et prit le commandement. La garnison de

Lille s'insurgea sous les ordres du comte d'Erlon. Tous ces

mouvements-là avaient lieu au profit de M. le duc d'Orléans.

Napoléon avait eu une correspondance très-active avec la France. Ses

principaux agents étaient la duchesse de Saint-Leu, le duc de Bassano,

Lavalette, etc. Des agents subalternes agissaient auprès des troupes et

du peuple. Sans ourdir de trame positive, ils s'occupaient à semer

partout la désaffection, puissamment secondés par le maréchal Soult, qui

ne négligeait de prendre aucune des mesures capables de mécontenter. Des

fautes si multipliées, et dont les effets étaient si certains, devaient

sans doute être commises à dessein.

Napoléon connut le mécontentement universel et l'agitation des partis

dans tous les sens. Dès lors il se décida à se présenter et à entrer en

lice. En se montrant subitement et d'une manière inopinée, il était bien

certain de rallier tous les ennemis de l'ordre de choses établi. Sa

présence devenait un si grand événement, qu'elle ferait oublier tous

les projets formés sans lui. Il héritait ainsi, de droit, de tous les

préparatifs faits contre les Bourbons dans d'autres intérêts que les

siens. Je pense donc encore aujourd'hui qu'il n'y a pas eu un complot

positif et immédiat dans le but de son retour, et que, si diverses

personnes espéraient son arrivée, aucune n'en avait la certitude.

On a tout fait pour détruire les Bourbons, pour favoriser l'exécution

des combinaisons auxquelles Napoléon pouvait se livrer; mais il n'y a

pas eu de ces conspirations proprement dites, éclatant à jour nommé, et

dont toutes les circonstances sont prévues.

Napoléon avait jugé les fautes multipliées du gouvernement des Bourbons,

apprécié sa marche imprudente; il connaissait le mécontentement public,

et savait bien, relativement à lui, qu'en France le mécontentement de la

veille est effacé par le mécontentement du jour. Enfin il était informé

que les Bourbons avaient confié le pouvoir à des hommes sans prévoyance,

sans talents et sans énergie. Le ministère de la marine, l'un des plus

importants à cause de la surveillance à exercer sur l'île d'Elbe, était

entre les mains de M. Beugnot, l'homme le plus léger, le plus frivole.

La direction générale de la police avait été remise à un honnête homme,

fort dévoué sans doute, mais dépourvu des facultés nécessaires pour

remplir convenablement ce poste, et privé de cette espèce de malice qui

donne le moyen de découvrir les intentions coupables. Enfin,

l'obstination de M. de Talleyrand au congrès de Vienne à dépouiller

Murat du royaume de Naples ayant amené celui-ci à mettre son armée en

mouvement, des bruits de guerre en étaient résultés. Le gouvernement

français s'en était inquiété, et, en conséquence, il dirigeait vers

notre frontière des Alpes cinquante mille hommes de troupes pour en

former un corps d'observation. C'est dans ces circonstances et sous ces

auspices que Napoléon se décida, avec mille hommes dévoués, à venir

tenter la fortune. Il masqua avec habileté son départ de l'île d'Elbe;

il échappa aux croisières françaises et anglaises chargées de le

surveiller, et débarqua enfin au golfe de Juan le 1er mars.

J'étais allé fermer les yeux de ma mère qui mourut le 27 février et je

comptais rester quelques jours à Châtillon, quand un courrier, expédié

de Paris, me fit revenir promptement dans la capitale. J'y étais de

retour le 7 au soir. Je trouvai les esprits dans une grande agitation,

et tout le monde dans un grand émoi. On connaissait déjà le refus

d'Antibes d'ouvrir ses portes; mais en même temps le commencement du

mouvement de Napoléon par les montagnes pour se rendre en Dauphiné. Les

ennemis des Bourbons étaient ivres de joie à Paris. Leurs partisans

affectaient une inepte sécurité, et cependant il était difficile qu'elle

partît du coeur. L'aveuglement de quelques-uns était tel, qu'ils se

réjouissaient de voir Bonaparte venir se livrer lui-même, comme un

papillon, disaient-ils, qui vient se brûler à la chandelle.

La maison du roi était composée de douze compagnies. Ce corps ayant

besoin d'un chef unique pour présenter un peu d'ensemble, le

commandement général m'en fut donné. Je ne dirai rien de la marche de

Napoléon et de la manière brillante dont il se tira des dangers qu'il

avait à courir. La grande crise pour lui était l'effet que produirait sa

rencontre avec les premières troupes. La moindre résistance devait

occasionner sa perte, comme aussi la première défection en amener

beaucoup d'autres. On sait comment il présenta sa poitrine aux premiers

soldats qui avaient refusé d'abord de parlementer, et l'effet produit

par ce mouvement généreux. La résolution de défendre Grenoble, prise par

le général Marchand, fut déconcertée par la démarche de la Bédoyère, qui

vint avec son régiment rejoindre Napoléon. Depuis ce moment la contagion

gagna rapidement. Un obstacle matériel, qui aurait forcément arrêté

l'Empereur, favorisé un engagement à distance et empêché un contact

immédiat avec ses troupes, pouvait seul suspendre ses progrès.

Cette entreprise audacieuse, la manière dont elle fut exécutée, la

supériorité avec laquelle Napoléon avait jugé l'état véritable de

l'opinion, rappellent son plus beau temps et l'éclat des prodiges de sa

jeunesse. C'était le dernier éclair de son génie, la dernière action

digne de sa grande renommée.

Monsieur partit pour Lyon, accompagné de M. le duc d'Orléans et du

maréchal duc de Tarente. On pressait l'arrivée des corps précédemment

mis en mouvement pour se porter à la frontière. Des troupes nombreuses

étaient déjà à Lyon. La garde nationale semblait animée d'un bon esprit,

et Napoléon approchait. Rien ne semblait plus urgent que de couper les

ponts du Rhône, et de ramener sur la rive droite tous les bateaux. Alors

il n'eût pas été impossible de parvenir à faire tirer quelques coups de

canon. Dix suffisaient peut-être pour changer l'état de la question. Des

dispositions furent prises pour faire sauter le pont de la Guillotière;

mais M. de Farges, maire de Lyon, vint pleurer auprès de Monsieur sur ce

dégât fait à un monument de la ville, et Monsieur, avec cette bonté

tenant de la faiblesse, si souvent l'apanage des Bourbons, donna l'ordre

de cesser les travaux. On fit un barrage. Les soldats de Napoléon le

franchirent, après avoir parlementé un moment avec ceux qui étaient

chargés de le défendre. Tout le monde cria: «_Vive l'Empereur!_» et

Monsieur, le duc d'Orléans et le maréchal Macdonald n'eurent d'autre

parti à prendre que celui d'une retraite précipitée.

À mon arrivée à Paris, j'avais parlé au roi de la grandeur des

circonstances, et il me parut les apprécier, quoique montrant beaucoup

de confiance dans la fidélité des troupes; mais chaque jour rendait plus

vaines ses espérances. Les événements de Grenoble et de Lyon me parurent

décisifs, et je redoublai mes instances auprès du roi pour qu'il

arrêtât, sur-le-champ, le parti à prendre quand Napoléon serait près de

Paris, car son arrivée était inévitable et prochaine.

Chaque soir j'allais trouver le roi. Je cherchais à réveiller son esprit

et à provoquer une résolution. Je lui disais et lui répétais sans cesse:

«Sire, le courage ne consiste pas à se déguiser le danger. Le talent le

fait reconnaître de bonne heure. Le courage, avec le secours du temps,

donne le moyen de le vaincre; mais le temps, élément indispensable, doit

être employé utilement. Voulez-vous quitter Paris à l'approche de

Napoléon? Alors où irez-vous? Il est indispensable de vous décider

d'avance, car il faut préparer votre route, et s'assurer que des mains

fidèles vous conserveront la retraite choisie. Si vous vous décidez à

rester à Paris, il faut pourvoir à votre sûreté, et pour cela mettre en

état de défense les Tuileries. Il serait fou d'adopter ce parti, sans

prendre des précautions de sûreté dans votre propre palais, et de croire

que la majesté du trône imposerait à Bonaparte. Une insurrection

populaire, fomentée par lui, vous aurait bientôt fait disparaître, sans

avoir mis son autorité ostensiblement en jeu. Si vous restez à Paris, et

je crois que c'est le parti le meilleur, il faut disposer le palais de

manière à exiger qu'une batterie de pièces de gros calibre soit

nécessaire pour le démolir. Je suis du métier, et je prends

l'engagement, si on me donne tout pouvoir, et avec les ressources que

présente Paris, de mettre, en cinq jours, les Tuileries et le Louvre

dans un état de défense convenable, tel, en un mot, qu'il exige

l'établissement d'une batterie de brèche. Il faut placer dans le château

des vivres pour deux mois, et s'y enfermer avec trois mille hommes. La

maison du roi, sans instruction pour le service de campagne, sera

excellente pour cet objet. Elle est composée de gens de coeur, de gens

dévoués, et chacun briguera l'honneur d'être associé à cette défense;

muni de vivres, on ne serait pas obligé, au bout de huit jours, de se

rendre à discrétion. Il faut que le roi s'enferme dans cette espèce de

forteresse, avec tout ce qui constitue la majesté du gouvernement, avec

ses ministres, avec les Chambres, mais qu'il y soit seul de sa famille.

Monsieur et ses fils doivent sortir de Paris; non pas furtivement, mais

à midi, après une proclamation, et chacun doit prendre une direction

différente. Cette proclamation annoncera qu'ils vont chercher des

défenseurs, ou au moins des vengeurs. Alors que fera Napoléon?

Osera-t-il attaquer le roi dans son palais par les moyens d'un siège

régulier? Le monde verra-t-il, sans émotion et sans intérêt, un vieux

souverain restant sur le trône, et résolu à s'ensevelir sous les débris

de sa maison! Non, assurément, l'opinion serait révoltée, même parmi les

amis de Napoléon; et les femmes de Paris, dont le royalisme est si

prononcé, auraient bientôt séduit les soldats restés fidèles à Napoléon,

devenus les instruments de ses rigueurs. Le scandale d'une semblable

lutte, si éloignée de nos moeurs, en empêcherait le succès. Une

résolution si magnanime réagirait sur les troupes de la manière la plus

puissante. Il faut le dire à la honte de l'humanité: on va volontiers au

secours du vainqueur; un pouvoir qui surgit et dont on prévoit le

triomphe réunit promptement tout le monde; mais, si la question reste

quelque temps indécise, beaucoup de gens, qui étaient d'abord accourus,

s'éloignent presque aussitôt. Dans ce cas, le noble dévouement du roi à

ses devoirs de souverain rappellera chacun à l'accomplissement des

siens, et peut-être que les forces de Napoléon s'éparpilleront

d'elles-mêmes. Ensuite voyez quel est l'état de l'opinion dans les trois

quarts de la France, c'est-à-dire dans la France entière. Les

départements de l'Est exceptés, et sauf quelques mécontents épars,

partout elle vous est favorable. Les masses dans l'Ouest, en Normandie,

en Picardie, en Flandre, vous sont toutes dévouées. Les gardes

nationales sont à vous. Donnez-leur le temps de se lever, et il ne leur

faudra pas deux mots pour venir vous délivrer; mais ayez, jusqu'à ce

moment-là, des vivres pour pouvoir les attendre. Enfin, pensez à

l'Europe contemplant le spectacle auguste que vous lui donnerez, et qui

s'ébranle pour venir à votre secours. Le succès de toutes les manières

me paraît certain. Si assuré que je sois que ma position particulière,

après les décrets de Lyon, est très grave si je venais à tomber entre

les mains de Napoléon, je réclame l'honneur de m'enfermer avec vous,

soit comme chef, soit comme soldat. Remarquez bien, Sire, que vous,

votre personne même ne risque rien. Si toute la famille royale était au

pouvoir de votre ennemi, peut-être la ferait-il périr pour détruire des

droits opposés aux siens; mais quel avantage tirerait-il de votre mort

quand Monsieur, vos neveux, vos cousins sont dehors? Vous mort, vos

droits et vos titres passent à un autre. Ainsi, autant par inutilité que

par le respect que vous devez inspirer, et la nature du coeur de

Napoléon, qui n'a rien de cruel et de sanguinaire, vos dangers

personnels sont nuls; mais, Sire, il faut se décider, car quelque temps

est nécessaire pour préparer l'exécution du projet que je viens de vous

soumettre. Rester à Paris, sans ces précautions, est tout à fait hors de

prudence et de raison.»

Le roi me répondit qu'il me remerciait, qu'il y penserait. Chaque jour

je recommençai mes démarches auprès de lui, mais sans plus de résultat.

Une réponse vague, évasive, une résolution de rester sans en préparer

les moyens, misérable comédie, était toujours la solution qu'il me

présentait, et à laquelle je ne pouvais croire. Je cherchai à échauffer

le pauvre duc d'Havré, homme de peu d'esprit, mais ayant de l'âme, et

l'un de ceux qui, dans l'entourage du roi, avaient de l'élévation dans

le coeur. Il essaya de convaincre le roi; mais celui-ci, plus franc avec

lui qu'avec moi, lui répondît ces propres paroles que le duc d'Havré me

rapporta à l'instant: «Vous voulez donc que je me mette sur une chaise

curule? Je ne suis pas de cet avis et de cette humeur.»

Le maréchal Ney avait été envoyé dans son gouvernement pour y rassembler

tes troupes et les opposer à la marche de Napoléon. À son départ, il

avait, en présence de nombreux témoins, baisé la main du roi et promis

de ramener Napoléon dans une cage de fer. Cette expression était hideuse

de la part d'un de ses anciens lieutenants. On sait ce qui arriva.

Malgré l'opinion adoptée par beaucoup de gens sur sa résolution de

trahir en partant de Paris, je suis convaincu qu'il n'en était rien. Le

caractère mobile et emporté du maréchal Ney l'empêchait d'être longtemps

d'accord avec lui-même. Quelques circonstances semblent déposer contre

ses intentions; mais je suis convaincu qu'en partant il était de bonne

foi et qu'il comptait servir fidèlement le roi. L'opinion de ses

troupes, cette magie qui accompagne toujours le nom et la personne d'un

chef sous lequel on a longtemps servi, et enfin les conseils de ceux qui

étaient près de lui, et au nombre desquels était M. de Bourmont, l'ont

entraîné et décidé. Tous ses généraux, y compris celui que je viens de

nommer, ont arboré ce jour-là la cocarde tricolore et assisté au repas

qui eut lieu pour célébrer le retour de l'Empereur et porter sa santé.

La nouvelle des événements de Lons-le-Saulnier sembla développer

l'énergie du roi. Il se rendit aux Chambres réunies, où une séance

royale eut lieu, et il leur annonça, dans un discours touchant, la

résolution prise de mourir pour son peuple. L'effet en fut prodigieux.

Jamais rien de plus pathétique n'agit plus puissamment sur des hommes

rassemblés; jamais je n'ai éprouvé des sensations plus profondes. On

peut juger d'après cela des résultats qu'on aurait obtenus par la mise

en action de ces mémorables paroles. Je crus le roi décidé à exécuter ce

que je lui avais proposé. Le colonel Fabvier, d'après mes ordres, avait

dressé tous les projets de détail; mais le roi ne changea pas de langage

avec moi. Il me parla du camp de Villejuif, où les troupes se

rassemblaient, et de la bataille qu'il allait y livrer. Parler de

combattre, avec des troupes dont les dispositions étaient si connues, si

patentes et si évidemment hostiles contre lui, était chose pitoyable.

Une revue de la garde nationale avait montré un bon esprit dans la

population, mais cependant personne ne se présenta pour marcher à

l'ennemi. Dès lors, n'ayant rien préparé pour se défendre, on ne pouvait

plus se faire illusion sur l'avenir.

Les nouvelles se succédaient avec rapidité. Les troupes à portée de la

route allaient rejoindre l'Empereur et n'attendaient pas même de

recevoir ses ordres. Cette vieille garde tant dédaignée, on la faisait

partir de Metz, et on crut se l'attacher en promettant le grade de

sous-lieutenant à chacun des soldats qui la composaient. On demanda

l'avis des chefs par le télégraphe; mais la réponse fut que de

semblables faveurs, dans des circonstances pareilles et avec des

antécédents si récents, ne produiraient que le mépris. Bientôt cette

troupe reprit les anciennes couleurs et se sépara de ceux de ses chefs

qui voulurent rester fidèles.

Soult avait eu précédemment l'étrange idée de rassembler tous les

officiers à demi-solde présents à Paris et dans la division, et d'en

faire un corps armé de fusils pour l'opposer à Napoléon, mesure si

étrange, qu'elle motiva, de ma part, auprès du roi, l'accusation de

trahison contre son ministre. En effet, le foyer du mécontentement était

placé parmi les officiers, et particulièrement parmi les officiers non

employés. Leur donner des fusils et en faire des soldats aurait pu à

peine réussir, en supposant chez eux l'affection la plus vive et le

dévouement le plus absolu: mais, dans la circonstance, et avec leurs

mauvaises dispositions bien connues, l'absurdité de cette mesure était

évidente. Quand une révolte a lieu, la première disposition à prendre

est d'ordonner la dispersion des individus qui se sont réunis dans un

but coupable, parce que chacun, placé à côté d'autres mécontents, sent

sa force, tandis qu'isolé il devient faible; et, dans ce cas-ci, réunir

ceux qui doivent y participer, n'est-ce donc pas organiser la révolte?

L'effet fut conforme à ces prévisions. L'insurrection immédiate de ce

corps d'officiers, réuni à Melun, força à le dissoudre. Des cris

universels s'élevèrent contre Soult, et le roi lui retira son

portefeuille.

Je ne sais si Soult avait été dans le secret du retour de l'Empereur:

j'en doute; mais, ce dont je suis bien convaincu, c'est qu'il a employé

son intelligence à augmenter le nombre des ennemis des Bourbons, au lieu

de chercher à leur faire des partisans, et qu'il voulut évidemment leur

perte, mais au profit de qui?

Les défections se succédaient rapidement; elles précédaient l'arrivée de

Napoléon. Aucun rapport ne faisant connaître sa marche avec certitude,

je pris le parti d'envoyer deux détachements de la maison du roi, l'un à

Provins et l'autre à Sens, à la tête desquels étaient deux officiers

intelligents. De quatre heures en quatre heures, un officier m'était

expédié en poste avec la nouvelle des événements dont on avait

connaissance.

Le 19 mars, à neuf heures du matin, je reçus le rapport que Napoléon

était entré le 17 à Auxerre et continuait sa marche sur Paris. Je me

rendis immédiatement chez M. de Blacas, et nous fûmes ensuite ensemble

chez le roi. Aussitôt après lui avoir rendu compte de ce que je venais

d'apprendre, le roi me dit, sans aucune émotion et comme une chose

arrêtée d'avance dans son esprit: «Je partirai à midi. Donnez les ordres

en conséquence à ma maison militaire.»--Et toujours auparavant il

m'avait répété jusqu'à satiété qu'il voulait rester. Je lui répondis que

la chose était impossible. L'appel étant fait depuis huit heures, tout

le monde était dispersé. Il insista, et je lui démontrai qu'avec la

meilleure volonté on ne pouvait pas prévenir chacun avant l'appel du

soir à six heures; mais il ne voulut entendre à rien. Alors je lui

demandai de me donner au moins jusqu'à deux heures, afin que j'eusse le

temps de faire courir partout pour rassembler mon monde. Il m'exprima

son indécision sur le lieu où il se retirerait; mais il pensait sortir

du côté de la barrière de l'Étoile, de là se rendre au Champ de Mars,

sous prétexte de passer la revue de sa maison, et, arrivé à la hauteur

des Champs-Élysées, continuer sa route. Je devrais alors suivre la même

direction que lui.

Je le quittai pour exécuter ses ordres. On parvint à prévenir les gardes

du corps, chevau-légers, gendarmes, mousquetaires, etc., etc., et, à

deux heures, toute la troupe dorée était à cheval, au Champ de Mars,

attendant la nouvelle du départ du roi pour se mettre en mouvement et

marcher à sa suite.

Trois heures étaient passées, et le roi n'arrivait pas. Des

rassemblements étaient formés sur la place Louis XV et aux environs du

château. Je crus à propos de porter la tête de ma colonne dans l'allée

des Veuves, prête à déboucher sur la route ou à se porter sur les

Tuileries, si les circonstances le rendaient nécessaires. J'envoyai

plusieurs aides de camp aux renseignements.

Nous étions dans cette situation quand le roi arriva au Champ de Mars en

voiture; il continua jusqu'à l'allée des Veuves, où il s'arrêta. Je

m'approchai de la portière, et il me dit: «J'ai changé d'avis, et je ne

partirai que cette nuit. Faites rentrer les troupes, et à sept heures

venez chez moi.»

Cette disposition avait été prise dans un conseil tenu par le roi depuis

que je l'avais quitté. On y avait décidé de conduire le roi à Lille, et

on va voir la sagesse des mesures prises pour l'exécution de cette

disposition. Napoléon, en débarquant, avait mille hommes avec lui, et

nous pouvions en réunir quatre-vingt mille. Les forces respectives ne

comportaient donc pas une guerre. Il ne pouvait être question d'aucun

combat. C'était une affaire d'opinion. Si les troupes étaient fidèles au

roi, la troupe de Napoléon disparaissait comme un nuage; si les troupes

prenaient parti pour lui, comme cela arriva, c'était lui alors qui avait

quatre-vingt mille hommes, et nous qui n'avions rien. Le jour même où

plus de quarante mille avaient rejoint l'Empereur, il était hors de

doute que toute l'armée en ferait autant. Cependant on imagina

d'ordonner la formation d'un camp à Villejuif, et, mieux encore, on

ordonna d'en former un autre avec les garnisons du Nord à Amiens. Si les

troupes de Villejuif suivaient l'exemple de celles de Lons-le-Saulnier

et des autres réunies à Napoléon, il était absurde de croire que celles

d'Amiens agiraient différemment. Dans cette situation, le roi étant

décidé à ne pas se retrancher dans son palais, et se retirant dans le

nord du royaume, le camp formé sur nos derrières, au lieu de nous être

utile, pouvait nous être contraire, mettre obstacle à notre retraite et

empêcher la liberté de nos mouvements.

Ce n'est pas tout: Lille choisi comme point de retraite, on avait pu

avoir pour objet de se servir du prétexte de la formation d'un camp pour

en faire sortir des troupes peu sûres et confier la garde de cette

forteresse aux habitants, aux gardes nationales, dont le dévouement

était constaté et absolu. Alors la disposition aurait été raisonnable;

mais on se garda bien de penser à une semblable combinaison. On avait

formé le camp d'Amiens sans motif d'une utilité possible et avec de

grands inconvénients; puis, quand il devenait important de le

conserver, quand le destin de la cause royale semblait dépendre de

l'éloignement des troupes de Lille, on le licencia; en sorte que, les

troupes revenant dans leurs garnisons, le roi n'y fut plus maître.

À sept heures, m'étant rendu chez le roi, il remit entre mes mains un

ordre écrit par lui pour me mettre en marche à minuit avec sa maison

pour Saint-Denis, et en même temps un second ordre également de lui,

censé reçu à Saint-Denis pour me diriger sur Lille. Je lui demandai si

ce point de retraite était invariablement arrêté. Un autre, le Havre, me

paraissait beaucoup meilleur. Je lui dis: «Vous seriez à trois marches

de Paris et toujours à portée de cette ville. Quoique cette place ne

soit pas forte, elle est capable d'une défense suffisante pour la

circonstance. Vous êtes au milieu d'une population toute dévouée, la

Normandie, à portée d'autres qui vous sont également attachées, les

Flamands, les Picards, les Bretons. Vous pouvez recevoir des secours de

ces provinces par mer, et en recevoir même des Anglais s'il est

nécessaire. On ne peut ni vous bloquer ni gêner votre retraite

personnelle. La maison du roi, moins que rien pour combattre en rase

campagne, est suffisante pour la défense d'une petite place. Si Napoléon

va à la frontière et que Paris remue, vous pouvez y revenir. Dans tous

les cas, votre présence à portée de la capitale vous fera opérer une

puissante diversion. Au défaut du Havre, je choisirais Dunkerque, une

place maritime enfin.»

Mes raisonnements étaient évidents, et cependant le roi ne put les

comprendre. Il persista dans les dispositions faites. Le départ eut lieu

vers minuit avec son cortége ordinaire, et cinq capitaines des gardes.

Je me mis ensuite en marche avec Monsieur, M. le duc de Berry et la

maison du roi.

Nous allâmes le premier jour coucher à Noailles. Cette troupe, dont

j'avais le commandement, était conduite par les officiers les plus

étrangers au service. Une jeunesse très-recommandable n'offrait de

ressources que pour défendre un poste fermé, où on pourrait l'organiser

et l'instruire. Les gardes du corps, non montés, furent armés de fusils;

mais, peu accoutumée à la fatigue des marches, cette partie de nos

forces se désorganisa promptement. Nous couchâmes le second jour à Poix,

en avant de Beauvais. Mon intention étant de passer par Amiens, je

voulus savoir, avant de me porter sur cette ville, s'il ne s'y trouvait

pas de troupes insurgées. J'envoyai en conséquence un garde du corps

pour avoir des nouvelles; mais, ce garde du corps n'étant pas revenu à

temps, nous prîmes la direction d'Abbeville.

Partout nous trouvâmes la population dans les meilleures dispositions

pour nous. L'expression des bons sentiments était universelle. Le

désespoir de voir tomber un gouvernement doux et paternel était exprimé

sur toutes les figures et dans toutes les paroles. Jamais souverain

renversé de son trône n'a reçu un pareil accueil, et des témoignages

plus vrais, plus évidemment sincères que Louis XVIII en cette

circonstance. L'espoir d'un prompt retour était hautement exprimé, et

l'opinion était alors si prononcée en faveur de l'ordre de choses qui

croulait, la haine pour ce qui l'avait précédé si énergique, que le

concours des étrangers dans l'arrangement de nos affaires ne présentait

rien d'odieux, aux yeux du peuple. La fierté nationale, qui réclame avec

raison une indépendance absolue dans la discussion de nos intérêts

propres, s'était alors soumise à l'empire des circonstances, et l'on ne

regardait plus les étrangers comme ennemis. Les ennemis, aux yeux des

trois quarts des habitants de ces départements, étaient ceux qui

renversaient le roi de son trône et allaient ramener la guerre.

Nous allâmes, le 23, à Saint-Pol. Le 24, nous prîmes la petite route

conduisant directement à Lille; mais, à l'approche de cette ville, nous

apprîmes le départ du roi, forcé d'en sortir par l'insurrection des

troupes, qui avaient fermé les portes de la citadelle et arboré les

trois couleurs. On nous annonça en même temps que le roi avait passé la

frontière et pris la route de Bruges. N'ayant aucune possibilité

d'entrer à Lille, nous nous dirigeâmes sur Béthune, avec l'intention de

continuer plus tard notre route pour la Belgique.

Nous étions suivis, dans notre mouvement, depuis Paris, par un corps de

cavalerie commandé par le général Excelmans. S'il nous eût atteint et

eût voulu presser notre retraite, il aurait pu causer beaucoup de

désordre et nous faire éprouver d'assez grandes pertes; mais il était

parti tard et n'avait pas l'ordre d'agir avec vigueur. Aussi tout

s'était passé jusque-là d'une manière très-pacifique. Cependant, réunis

devant Béthune, pour une halte, pêle-mêle, avec le peu d'ordre qui

accompagne ordinairement des troupes semblables et d'aussi nouvelle

formation, il y eut une grande alerte. La cavalerie d'Excelmans

n'entreprit cependant rien de sérieux, et nous continuâmes notre

mouvement pour la frontière au milieu de boues épouvantables.

Arrivé à Estaire, Monsieur renvoya la maison du roi et chargea le

général Lauriston, qui restait en France et commandait une compagnie de

mousquetaires, d'opérer ce licenciement d'une manière régulière. Peu de

monde eût obéi si l'on avait prescrit de passer la frontière; seulement

ceux qui voulurent suivre la fortune de la famille royale reçurent

l'assurance de ne pas être abandonnés.

Environ trois cents gardes du corps et autres nous suivirent, et nous

partîmes pour nous rendre à Ypres. La caisse de ma compagnie était bien

garnie, j'avais en outre quelques fonds à ma disposition comme

commandant la maison du roi; je les distribuai aux officiers et aux

gardes de ma compagnie, de manière à les mettre pour le premier moment

au-dessus du besoin, et de les empêcher de prendre du service trop tôt

après s'être séparés du roi.

Telles sont les circonstances de cette catastrophe du 20 mars, où tout

ce que le coeur humain a de plus perfide et de plus bas s'est montré à

découvert. Jamais on ne s'est joué avec plus d'audace et d'impudence de

ce que les hommes doivent avoir de plus sacré, leur serment. On répétait

avec éclat et à chaque instant des assurances de fidélité, quand on

était résolu à trahir le lendemain, ou dès le jour même. Les chefs de

l'armée, les généraux, portèrent cet oubli de leurs devoirs jusqu'au

cynisme. On acceptait des faveurs, car c'était toujours cela d'acquis,

et l'on ne faisait rien, absolument rien pour les justifier.

Une semblable conduite dut imprimer dans l'esprit des Bourbons une

grande haine et une profonde défiance. Ces souvenirs peuvent expliquer

la conduite qu'ils tinrent plus tard envers eux, mais non la justifier;

car ce qu'ils firent était opposé à leurs intérêts bien entendus. Des

hommes supérieurs se seraient élevés si haut, qu'ils auraient écrasé par

leur magnanimité leurs adversaires, et conquis pour toujours tout ce qui

portait un coeur généreux. Mais n'anticipons pas sur cette grande

question de la conduite tenue à la seconde Restauration. Ce sera bientôt

l'objet de mes récits et d'une triste critique.

Malgré ce que je viens de dire de sévère sur la conduite des généraux,

il n'est pas démontré qu'un bon nombre n'eût servi fidèlement, s'il y

eût eu un temps d'arrêt, une lutte engagée sur un point quelconque dans

un poste fermé, sous les yeux du roi. Par un motif ou par un autre,

beaucoup de ceux qui l'avaient quitté lui seraient revenus. L'opinion

publique, et le désir de préserver la France de nouveaux malheurs,

eussent singulièrement favorisé ce retour et servi de prétexte. Un

souverain a droit d'exiger l'obéissance de ses peuples; mais ses peuples

ont le droit d'exiger de lui protection et direction. Quand l'une et

l'autre manquent, les liens sont rompus entre eux; il n'y a plus de

rapport qui les unisse. Je me suis souvent demandé ce qu'aurait fait

Napoléon, s'il eût trouvé louis XVIII dans son château fortifié, avec

des défenseurs dévoués et des vivres? Il aurait fait usage de toutes

sortes de séductions; mais certes il n'aurait pas essayé d'employer la

violence.

Le roi s'était, comme je l'ai dit, rendu d'abord à Bruges. Il vint

ensuite à Gand, où nous l'avions précédé, après avoir passé deux jours à

Ypres. On assure qu'arrivé à Bruges M. de Blacas voulait le décider à

passer en Angleterre. La fortune qu'il avait acquise pendant les dix

mois de son administration suffisait alors à l'ambition de ce

personnage. Accoutumé à la pauvreté, quelques millions réunis lui

paraissaient le _nec plus ultra_ de la fortune, et il voulait mettre en

sûreté des richesses de beaucoup supérieures à tous les rêves qu'il

avait jamais faits; mais le roi résista. S'il eût passé la Manche, il

est probable que la couronne de France lui échappait ainsi qu'à son

frère. Le roi s'établit donc à Gand, y réunit tout ce qui était sorti de

France, et nomma des ministres _in partibus_, qui tinrent une espèce de

conseil et crurent gouverner. M. de Chateaubriand, dévoré de la manie

ministérielle, quelque impuissant qu'il soit à exercer le pouvoir, se

crut réellement ministre, fit divers rapports au roi, dont les colonnes

du _Moniteur de Gand_ furent remplies. Une vanité enfantine, poussée

jusqu'à l'excès, lui a fait depuis rappeler à tout propos ce prétendu

ministère.

À notre arrivée à Gand, nous fûmes informés de la déclaration du congrès

de Vienne, en date du 13 mars. Elle décidait la question de l'avenir.

Napoléon avait commis une immense faute en précipitant son entreprise.

S'il eût attendu, pour quitter l'île d'Elbe, le départ de Vienne des

souverains (et ils étaient au moment de se séparer), il doublait ses

moyens de résistance, en gagnant le temps nécessaire à ses ennemis pour

s'entendre et concerter leurs efforts contre lui. Mais voyons maintenant

si, une fois le masque jeté, et dans la position où Napoléon s'était

placé, il a pris le meilleur parti et tenu la conduite la plus conforme

à ses intérêts.

Le débarquement de Napoléon avec une poignée de soldats, sa marche

hardie, sa manière de se présenter devant les premières troupes qu'il

rencontra, rappellent ces inspirations sublimes dont sa vie est remplie

et cette supériorité de génie qui le caractérisait. Mais, arrivé à

Paris, il ne fut plus le même homme. En contact avec de grandes

difficultés, il les aurait vaincues dans sa jeunesse, mais alors elles

furent plus fortes que lui. Cette grande énergie de volonté qui

anciennement lui était propre avait disparu. Ces hommes à phrases, si

funestes au succès des affaires dont ils se mêlent, s'emparèrent de lui

et lui imposèrent. Il voulut les tromper, et pour cela il masqua son

caractère, tandis qu'en le conservant dans sa vérité il pouvait réussir

et mettre plus de chances en sa faveur.

Le pays n'a pas rappelé Napoléon, c'est l'armée. L'armée seule faisait

sa force[4]. Une fraction de la nation s'est réjouie de son retour, mais

la masse en a été au désespoir; et la preuve s'en trouve dans le peu

d'efforts faits pour continuer la lutte après les premiers revers,

malgré tant de moyens employés pour les développer. La déclaration du 13

mars, rendant la guerre certaine, et son appui véritable étant l'armée,

il devait baser sur elle presque tous ses calculs et réduire son thème à

une question toute militaire. L'armée qu'il retrouvait n'était pas cette

armée composée de misérables débris comme en 1814, mais une armée

reposée, refaite, remplie de vieux soldats revenus de Russie, d'Autriche

et d'Angleterre, ayant des injures à venger. Nous avions organisé

quatre-vingt mille hommes et cent pièces de canon attelées contre lui.

Ces quatre-vingt mille hommes ayant fait demi-tour, il était en état

d'opposer immédiatement aux étrangers quatre-vingt mille hommes, qu'il

aurait pu facilement porter à cent ou cent vingt mille, avec une

artillerie nombreuse, bien attelée et en état d'entrer en campagne.

[Note 4: Le 21 mars, M. Mollien, ancien ministre du

Trésor, vint féliciter Napoléon sur son retour et sur les

transports de joie que les populations lui avaient témoignés,

disait-il, sur son passage. Napoléon lui répondit: «Est-ce

que vous croyez cela aussi? Ce sont des contes; elles m'ont

laissé passer comme elles ont laissé partir l'autre.» (_Note

du duc de Raguse._)]

Son débarquement à Cannes et son arrivée à Paris m'avaient rappelé le

Bonaparte d'Italie et d'Égypte. Je le crus revenu tout entier et j'étais

convaincu qu'après avoir reconquis le pouvoir il se hâterait d'employer

le seul moyen de le consolider. Napoléon, en ce moment, devait continuer

à frapper l'opinion, à étonner le monde par quelque chose de surnaturel.

Puisqu'il avait parlé de trahison, quelque absurde que fût cette

assertion, il devait rejeter tous les malheurs passés sur elle. Des

succès éclatants eussent remué encore les coeurs, même des gens les

moins dévoués, tant la gloire a de prix aux yeux des Français!

Si Napoléon eût donc conçu son rôle ainsi, s'il fût entré tout de suite

en campagne pour ressaisir ce que l'on est accoutumé à appeler les

frontières naturelles, il les aurait reprises en un moment et sans la

moindre difficulté. Persuadé qu'il agirait ainsi, je calculais le

commencement de ses mouvements pour le 4 avril.

Six mille Anglais seulement, se trouvant en Belgique, se seraient

immédiatement réfugiés dans Anvers. L'armée belge, depuis si peu de

temps séparée de l'armée française, animée précisément du même esprit,

n'aurait pas hésité à se réunir à elle et l'aurait augmentée de trente

mille hommes. Les troupes prussiennes dans le grand-duché, étant peu

nombreuses et toutes éparpillées, se seraient jetées dans Juliers ou

auraient repassé le Rhin.

Ainsi, sans coup férir, sans combattre et par de simples marches,

Napoléon aurait eu, en peu de jours, ses avant-postes sur l'Escaut et

sur le Rhin. Après avoir rallié trente mille soldats et acquis Bruxelles

et des pays riches, pleins de ressources de toute espèce, calcule-t-on

le retentissement d'un pareil résultat dans toute la France, et le

mouvement qui en serait résulté en faveur du gouvernement? De tous côtés

les conscrits se seraient levés et l'auraient rejoint avec empressement.

Les discussions intempestives auraient été ajournées et la France était

débourbonisée. Au lieu de cela, Napoléon se laissa imposer par les vieux

révolutionnaires et les jeunes libéraux, sortant de l'école créée par la

Restauration; et, tandis que la guerre l'aurait peut-être sauvé, il fit

de la politique et de la révolution, ce qui devait infailliblement le

perdre; car il en résultait pour les étrangers un répit et du temps pour

s'organiser, s'entendre et agir avec ensemble. D'ailleurs une

révolution, celle même qui un jour doit donner des produits utiles,

s'affaiblit immédiatement en divisant les moyens. Elle commence toujours

par le désordre, et le désordre est une cause de mort pour tout pays

comme pour tout gouvernement qui y est en proie.

Il est assez bizarre de reprocher à Napoléon de n'avoir pas fait la

guerre, mais dans la circonstance il eut tort. Elle était dans ses

intérêts et devait résulter de sa position. Il eut l'air d'ouvrir les

yeux à la lumière, et les doctrinaires, si vains de leur nature, furent

enchantés de sa conversion, comme si un homme semblable pouvait jamais

changer. Il voulut paraître avoir modifié ses idées et son caractère. Il

ne trompa que peu de gens et perdit la faculté d'agir dans le moment le

plus opportun. Il resta donc et se mit à discuter avec Benjamin Constant

et consors. Il annonça le retour prochain de Marie-Louise, et l'on sut

promptement qu'il n'aurait pas lieu. L'Autriche restant sourde à sa voix

et à ses efforts pour la détacher de l'alliance, il vit chaque jour

s'évanouir ses espérances et s'amonceler de nouveaux obstacles devant

lui. Au moment d'entrer en campagne, il avait les plus tristes

pressentiments. Il s'en expliqua plusieurs fois dans l'intimité, et

Decrès, la veille de son départ pour l'armée, surprit un jour sa pensée

intime. Entré dans son cabinet, il le vit enfoncé dans un fauteuil,

ayant l'air assoupi. Decrès resta silencieux et immobile pour attendre

le moment du réveil. Peu après Napoléon se leva brusquement en

prononçant tout haut ces paroles: «_Et puis cela ira comme cela

pourra!_»

Je le répète, Napoléon manqua à sa fortune en devenant infidèle à son

caractère. Il aurait donné un mouvement immense aux esprits, enflammé

les imaginations, s'il avait conquis la Belgique et les bords du Rhin.

En éloignant à vingt ou trente marches les premiers champs de bataille,

il donnait à la guerre un tout autre caractère. Mais sa volonté n'était

plus la même, l'homme était usé, et les deux dernières campagnes ne

l'avaient que trop montré. Relevé avec éclat pour un moment, bientôt il

était retombé. La manière dont il fit personnellement la campagne de

Waterloo le prouve. Decrès, que je citerai encore, homme d'esprit, bon

observateur et bien placé pour voir, me dit de lui, au retour de Gand,

ces propres paroles: «Il y a toujours en lui un esprit prodigieux. Sous

ce rapport, il est tel que vous l'avez connu; mais plus de résolution,

plus de volonté, plus de caractère. Cette qualité, si remarquable

autrefois chez lui, a disparu. Il ne lui reste que son esprit.»

On connaît les proclamations du golfe de Juan, où j'étais accusé de

trahison, ainsi que le duc de Castiglione. Mon devoir m'ordonnant d'y

répondre, je publiai une défense peu après à Gand. Cette réponse,

envoyée en France, imprimée, y produisit l'effet désiré auprès de ceux

qui en eurent connaissance. Le caractère de vérité qu'elle porte donna

du crédit à mes paroles; mais le gouvernement, mécontent de l'accueil

qui lui était fait, mit obstacle à sa circulation, et elle ne fut pas

alors suffisamment répandue[5]. Je fis la faute de ne pas la faire

réimprimer à notre retour en France, et insérer dans le _Moniteur_.

Quand on a la conscience pure et un noble et légitime orgueil, l'idée

d'être réduit à se justifier d'une infamie offense et blesse le coeur.

Cette justification se trouve jointe aux pièces justificatives de ces

_Mémoires_. Écrite à Gand, au quartier général de l'émigration, elle a

le ton de modération et la nuance d'opinion qui convenaient à mes

antécédents.

[Note 5: Voir pièces justificatives.]

Je ne parlerai pas des affaires politiques qui se traitèrent à Gand,

n'ayant pas été mis dans leur secret. Je restai un mois environ dans

cette ville, vivant dans la familiarité du roi et le voyant beaucoup.

Pendant ces longues journées et les soirées, j'ai pu juger plus

particulièrement de la nature de l'esprit de Louis XVIII, et me

convaincre qu'il y avait chez lui peu de ce que l'on appelle

vulgairement esprit, c'est-à-dire la faculté de combiner ses idées avec

promptitude. Il contait volontiers, ne se refusait pas à la discussion,

et l'autorisait sans jamais l'approfondir; mais il savait admirablement

bien, avec son incroyable mémoire, appliquer son érudition, faculté qui

te rendait quelquefois éblouissant auprès de ses nouveaux auditeurs.

J'ai à citer un trait qui peint merveilleusement l'imprévoyance de M. de

Blacas et sa coupable insouciance dans la conduite des affaires. Le

_Moniteur_ avait annoncé que Napoléon avait trouvé dans le cabinet de

Louis XVIII une très-grande quantité de papiers importants; il donnait

l'indication de leur nature et parlait de la correspondance du roi avec

ses partisans en France pendant tout le temps de l'émigration. Je crus

le fait faux et justifié seulement par la trouvaille de quelques lettres

égarées et insignifiantes. On en parla à dîner. J'étais auprès de M. de

Blacas, et je lui dis: «Sans doute ce que dit le _Moniteur_ est de pure

invention, car il serait incroyable que l'on eût agi ainsi?

--Je vous demande pardon, me dit M. de Blacas avec cet air de

satisfaction qui accompagne toujours ses paroles; tous les papiers

existent en effet en totalité, et classés par année et par lettre

alphabétique.

--Comment! lui dis-je, et vous n'avez pas craint de compromettre et de

perdre tant de gens et de familles qui se sont attachés au roi! Mais

comment n'avez-vous pas emporté les papiers? Si vous ne pouviez les

emporter, vous pouviez les faire jeter dans des malles, des sacs, en les

confiant en dépôt à des personnes sûres. Enfin le pis aller était de les

brûler.»

Il persista dans son opinion et me dit encore que cela eût été

impossible. En vérité, il paraissait jouir de l'idée du bon ordre et du

classement dans lequel il les avait laissés. Et puis, faites des

affaires dans des temps extraordinaires, avec de pareilles gens, aussi

peu prévoyants, aussi dépourvus de ressources dans l'esprit!

Nous étions à Gand depuis plusieurs jours quand nous apprîmes, par le

_Moniteur_, l'issue fâcheuse de l'entreprise de M. le duc d'Angoulême et

le rôle joué, dans cette circonstance, par le général Grouchy. Je n'ai

jamais vu Monsieur dans une fureur pareille: elle était assurément bien

légitime, car il voyait la vie de son fils très-compromise. Il jura de

se venger de Grouchy si la fortune lui en fournissait l'occasion; mais,

quand elle s'est offerte, en bon chrétien, il l'a dédaignée.

Je ne veux pas caractériser la conduite de Grouchy dans cette

circonstance; je ne veux que raconter les faits[6]. Grouchy avait reçu,

quatre jours avant la catastrophe, le cordon rouge et renouvelé les

assurances de sa fidélité; mais à peine M. le duc d'Angoulême eut-il

remué dans le Midi et marché sur la Drôme, que le zèle exprimé par

Grouchy à Napoléon détermina celui-ci à l'envoyer pour s'opposer à ses

progrès et mettre de l'ensemble dans le mouvement des troupes employées

contre lui. Avec ses antécédents, Grouchy devait, ou ne pas se charger

de cette mission, ou n'y consentir qu'à la condition expresse de sauver

la personne du prince. À son arrivée, il trouva la besogne faite et une

capitulation assurant à M. le duc d'Angoulême une libre retraite en

Espagne, véritable fortune pour Grouchy de voir un arrangement déjà

fait, signé et en pleine exécution. Des engagements semblables sont

toujours respectés, et cette circonstance sortait Grouchy d'embarras

sans compromettre sa responsabilité; mais, loin de profiter d'une

occasion si favorable, il déchira la capitulation. Le malheureux prince

perdait ainsi sa sauvegarde et tombait entre ses mains. Si Napoléon, en

domptant son caractère, ne fût pas revenu sur un premier mouvement,

tout de vengeance et de sévérité; si les hommes qui l'entouraient

n'eussent pas cherché à agir sur lui pour adoucir ses résolutions, M. le

duc d'Angoulême, selon toutes les apparences, devait périr.

[Note 6: _Moniteur_ du 11 avril 1815. Dépêche

télégraphique de Montélimar du 9.

_Moniteur_ du 12 avril. Réponse et ordre de l'Empereur au

général Grouchy.

_Moniteur_ du 16 avril. Détails sur la capitulation du duc

d'Angoulême avec le général Gilli.]

Le général Grouchy était dévoré du désir d'être maréchal. Il fut élevé à

cette dignité après cette singulière campagne. Le scandale de ce choix

fut bientôt expié par la conduite qu'il tint à Waterloo. Les tristes

souvenirs des causes de sa promotion ne l'ont pas empêché de crier à

l'injustice quand les Bourbons n'ont pas voulu le reconnaître comme

maréchal. Il a fallu une nouvelle révolution, celle de 1830, pour le

faire jouir enfin de ce titre, tant ambitionné.

Tout se disposait à la guerre; les troupes arrivaient de toutes parts en

Belgique. J'étais bien résolu à ne jouer aucun rôle actif dans une

guerre contre mon pays. En conséquence, je crus convenable de m'éloigner

du théâtre des opérations laissant à l'avenir de décider de mon sort. Si

les événements eussent fait triompher Napoléon, j'étais bien décidé, à

moins d'une réparation solennelle de sa part, à ne jamais rentrer en

France; et j'avais envisagé mon exil avec le même courage que quinze ans

plus tard, j'ai retrouvé dans une circonstance analogue et pire; car

alors il ne fallait que le retour à la justice et à la vérité d'un seul

coeur, celui de Napoléon. J'ai eu depuis l'assurance qu'il était

non-seulement disposé, mais encore tout résolu; tandis qu'aujourd'hui

j'ai contre moi les passions populaires, cette hydre à cent têtes, si

dangereuse à combattre et si difficile à vaincre. Je me décidai donc à

me rendre à Aix-la-Chapelle pour y prendre les eaux, que mes blessures

reçues en Espagne me rendaient nécessaires. Le roi, auquel je parlai

avec franchise de mes opinions et de ma résolution, l'approuva

complétement.

Avant de partir de Gand, j'eus le désir de voir une compagnie

d'artillerie à cheval anglaise, qui s'y trouvait. Le matériel anglais

est si différent de celui dont nous nous servions autrefois, que la

comparaison était curieuse à faire. Je l'examinai donc en détail, et

j'admirai la simplicité de ces constructions, adoptées depuis en France.

Cette visite donna lieu à une circonstance singulière. On me présenta le

maréchal des logis, qui, le 22 juillet 1812, avait pointé la pièce dont

la décharge m'avait fracassé le bras, une heure avant la bataille de

Salamanque. On ne pouvait s'y tromper, cette blessure fatale avait été

causée par un coup de canon unique, tiré à une heure connue, sur un

point déterminé. Je fis bon accueil à ce sous-officier. Depuis j'ai revu

ce même homme à Woolich, où il est garde-magasin, quand j'ai été, en

1830, visiter ce magnifique arsenal; mais alors il n'avait qu'un bras,

ayant perdu l'autre à Waterloo; et, lui faisant mon compliment de

condoléance, je lui dis: «Mon cher, à chacun son tour.»

Je me rendis à Aix-la-Chapelle, où je me soignai avec un tel succès, que

je retrouvai, à une diminution de forces près, l'usage complet de mon

bras. J'attendis les événements dans cette ville, et le commencement de

la guerre. Napoléon débuta par des succès sur l'armée prussienne: le

combat de Fleurus, où les Prussiens furent surpris, et la bataille de

Ligny, gagnée par les Français. Indépendamment des pertes éprouvées sur

le champ de bataille, les Prussiens eurent un si grand nombre de

fuyards, que plus de trois mille hommes arrivèrent jusqu'à

Aix-la-Chapelle, avec une promptitude extraordinaire. J'eus ce spectacle

sous mes yeux. Rappelant mes souvenirs, je dois exprimer mes sensations

d'alors. Elles étaient toutes de joie intérieure et de satisfaction; et

cependant un second succès m'aurait fait quitter ma retraite pour me

porter plus loin. Mais, après avoir passé sa vie au milieu d'une armée,

dont on a partagé la gloire et les malheurs, on ne peut être insensible

à ses succès, quoique devenu étranger à sa destinée, et lors même que

ses succès doivent nous être personnellement funestes. Ces affections

profondes dépassent de beaucoup les limites des intérêts. Ceux-ci

gouvernent les masses; celles-là nourrissent les coeurs élevés.

Toutefois, je le répète, j'éprouvai une satisfaction véritable en voyant

fuir les Prussiens; mais je restai chez moi, afin de ne pas montrer des

impressions qui m'auraient rendu suspect à l'autorité, deux jours après,

la nouvelle de la bataille de Waterloo arriva, et successivement celle

de la dispersion de l'armée française et de la marche des étrangers sur

Paris; enfin, celle du départ du roi pour Cambrai. Je me mis en route

peu après, pour aller le rejoindre.

Je me garderai bien de discuter à fond les circonstances militaires de

cette courte campagne. Cependant j'en dirai deux mots. Le début en fut

habile et brillant. L'offensive fut préparée avec mystère. L'ennemi fut

surpris dans ses cantonnements. La faute du 16 est d'avoir trop affaibli

le maréchal Ney, ce qui l'empêcha d'emporter la position des

Quatre-Bras, et d'écraser l'avant-garde ennemie, chose qui aurait été

d'un effet immense, en mettant obstacle au rassemblement de l'armée

anglaise. Le corps du comte d'Erlon passa, comme le troisième corps à

Leipzig, la journée en marches et en contre-marches, et ne fut utile ni

contre les Prussiens, où il était inutile, ni contre les Anglais, où il

aurait été nécessaire, conséquence naturelle des indécisions de

Napoléon. La bataille de Ligny paraît devoir être aussi un objet de

critique par la manière dont l'armée prussienne fut attaquée, et

cependant des succès couronnèrent les efforts de cette journée; mais ce

qui ne peut se comprendre, c'est la manière d'opérer de Napoléon, le 18,

jour décisif de la bataille de Waterloo.

Après la bataille de Ligny, gagnée, le 16, sur les Prussiens, ceux-ci

s'étaient retirés sur Wavres. Napoléon mit à leur poursuite Grouchy avec

un corps de quarante mille hommes, et lui, avec tout le reste de

l'armée, se porta dans la direction de Bruxelles, par la grande route.

Les Anglais, qui occupaient la position des Quatre-Bras, l'évacuèrent et

prirent position en avant de la forêt de Soignies. Là, s'étant arrêtés,

ils se décidèrent à livrer bataille. Les Prussiens, après s'être ralliés

et réorganisés, rejoints par des troupes fraîches, devaient déboucher

sur le flanc de l'armée française. Ce mouvement ordonné et convenu,

naturel à penser, fut connu par Napoléon, au moyen d'une lettre

interceptée du général Blücher, annonçant qu'il ne pourrait pas

déboucher avant les quatre heures de l'après-midi. Napoléon avait donc

un motif puissant de commencer la bataille de très-bonne heure. Il était

en mesure de combattre successivement, et non ensemble, les deux armées

ennemies. Une attaque matinale lui donnait des chances de succès, et,

s'il était vaincu dans le premier combat, il avait le temps de

s'éloigner du champ de bataille, avant l'arrivée des nouvelles forces de

l'ennemi. Une sorte de négligence, le mauvais temps, des calculs de

munitions (et il est incroyable que, si peu de temps après l'ouverture

de cette campagne et si peu éloignés des dépôts de la frontière, on fût

déjà à court de munitions); enfin, le concours de ces divers motifs fit

que l'action ne commença qu'à onze heures. Elle fut menée sans ensemble.

On attaqua les différents points isolément. Une grosse ferme retranchée,

la Belle-Alliance, fut assaillie sans avoir été auparavant écrasée par

un bon feu d'artillerie. Enfin, on ne suivit aucune des règles indiquées

en pareils cas.

Tout à coup un grand mouvement s'opère dans la cavalerie française; elle

se réunit à la droite de l'armée et attaque la gauche des Anglais. La

cavalerie anglaise est mise en poussière; elle se réfugie sous l'appui

de son infanterie. Celle-ci est chargée avec vigueur; mais elle repousse

pendant une demi-heure les diverses attaques qui sont dirigées contre

elle, et la cavalerie française, après avoir fait des efforts de valeur

surnaturels, n'étant pas soutenue, dut renoncer au combat. Si un corps

d'infanterie d'une force suffisante eût concouru en ce moment et appuyé

l'attaque de la cavalerie française, il est probable que l'infanterie

anglaise aurait été culbutée. Dans le terrain étroit où était placée

cette armée, avec les embarras et le matériel qui couvraient les défiles

par lesquels elle pouvait seulement se retirer, elle eût probablement

été détruite. Après les efforts infructueux de la cavalerie, et à

l'instant où commençait le désordre, la garde s'ébranla pour attaquer

l'armée anglaise; mais elle fut écrasée sans même avoir montré une

valeur conforme à son ancienne réputation. Prise en flanc et menacée sur

ses derrières par l'armée prussienne, elle se mit en déroute. Alors

toute l'armée prit la fuite, et les corps et les différentes armes

confondus prirent la direction de Charleroi.

Pendant le cours de la journée, Napoléon s'était trouvé si éloigné du

champ de bataille, qu'il n'avait pas pu modifier l'exécution de ses

projets, et particulièrement faire soutenir, à temps, ce mouvement de

cavalerie qui aurait pu produire un effet si utile et si décisif.

Prématuré et exécuté d'une manière isolée, il devint inutile; et

cependant, si, quand il commença, on eût fait donner la garde, on aurait

remédié au mal.

Au moment du désordre, la terreur s'empara de l'esprit de Napoléon. Il

se retira au galop à plusieurs lieues, et, à chaque instant (il était

nuit), il croyait voir sur sa route ou sur son flanc de la cavalerie

ennemie et l'envoyait reconnaître.

Je tiens ces détails d'officiers attachés à l'Empereur et en ce moment

près de lui, et entre autres du général Bernard, officier du génie, son

aide de camp de confiance, officier distingué et homme très-véridique.

Grouchy, détaché à la poursuite de l'armée prussienne, avait eu l'ordre

de la presser et de ne pas la perdre de vue. Il agit mollement, suivant

son habitude, se complaisant dans l'importance du commandement qui lui

avait été confié.

L'ennemi se retira sur Wavres, y passa la Dyle, et, le 18, marcha dans

la direction du Mont-Saint-Jean. Il fit ce mouvement, chose incroyable,

sans avoir rompu les ponts de la Dyle, de Sainte-Marie, Montion,

Ottignies, et sans avoir placé des troupes sur ces points pour les

défendre ou au moins pour les observer. Une avant-garde française

s'était portée sur Wavres, tandis que les coureurs avaient passé la Dyle

aux points que je viens d'indiquer. Ceux-ci virent le mouvement rapide

de l'armée prussienne, qui, avant de tomber sur le flanc de l'armée

française, avait encore les défilés de Lasnes à passer. La masse des

forces de Grouchy, étant à portée, pouvait l'attaquer sur ses derrières

et sur son flanc gauche. Le mouvement de l'ennemi, se faisant d'une

manière décousue et sans aucune formation régulière, si une tête de

colonne seulement eût paru, l'armée prussienne s'arrêtait; et, si

Grouchy eût marché avec abandon, il est probable que cette armée,

atteinte ainsi, sans être préparée à combattre sur ce point, divisée par

les défilés de Lasnes, aurait été détruite presque sans résistance. Au

lieu de cela, Grouchy hésita et resta dans cette irrésolution, fond de

son caractère, dont j'ai donné de si étranges preuves dans le récit de

la campagne de 1814. Il raisonna beaucoup et resta en place. La journée

s'écoula, et les Prussiens vinrent compléter les malheurs de l'armée

française et donner d'immenses fruits à la victoire défensive que

l'armée anglaise avait déjà remportés; car on peut dire que la bataille

a été gagnée par l'armée anglaise seule, mais les résultats ont été

obtenus par l'armée prussienne.

Cette question relative à Grouchy a été l'objet d'une grande controverse

entre lui et le général Gérard, commandant un corps sous ses ordres.

J'ai cru pouvoir accuser le général Gérard de juger après l'événement et

de se targuer de conseils donnés après coup. Une fois la guerre finie,

il n'y a pas de petit officier qui ne blâme, à tort et à travers, les

opérations de son général. Beau mérite que de juger des coups quand les

cartes sont sur la table! C'est lorsque tout est incertitude et soumis

aux calculs des probabilités que le métier est difficile; mais, dans la

circonstance, la polémique élevée a amené des publications, des récits

et l'établissement de faits qui décident la question sans réplique pour

tout homme raisonnable.

Grouchy entendait le canon de Waterloo. Il connut par ses avant-gardes

le mouvement de l'ennemi sur la rive gauche de la Dyle. Il était à

portée de marcher sur lui et de l'atteindre. Il occupait les ponts de la

Dyle, et avait des postes en avant; ainsi sa conduite est impardonnable.

Cependant, sans le défendre sur des fautes aussi graves, sans vouloir le

justifier d'avoir manqué au premier principe du métier en pareille

circonstance, celui de prendre pour point de direction le bruit du

canon, direction qui lui était de plus indiquée par la vue du mouvement

des colonnes ennemies, il est certain que, le soir du 17, Grouchy

écrivit à l'Empereur pour lui rendre compte de sa position et de ce

qu'il avait appris. Sa lettre arriva à huit heures du soir, et était

apportée par un officier du 15e régiment de dragons. Le général Bernard,

aide de camp de service, la remit à Napoléon et lui demanda une réponse.

À minuit, cet officier la réclama de nouveau, et Bernard vint la

demander. Il lui fut dit d'attendre. À quatre heures, mêmes instances de

la part de l'officier, qui déclara avoir l'ordre de ne pas revenir sans

en apporter une, et il fut congédié sans en recevoir. Un homme comme

Grouchy avait besoin d'être corroboré dans ses instructions, et il eût

fallu lui recommander de nouveau de presser le corps prussien et de

l'attaquer sans relâche. On ne courait pas le risque de lui voir faire

des imprudences, et on se mettait en garde contre sa lenteur et sa

timidité. Abandonné à lui-même, il ne sut ni juger l'importance de sa

position, ni le prix du temps, ni le devoir qu'il avait à remplir. Il

fut à Waterloo ce qu'il avait été, en 1814, à Montmirail; mais, en ce

dernier moment, les circonstances et son influence sur les destinées de

l'armée étaient d'une tout autre importance.

La perte de la bataille de Waterloo a été causée d'un côté par la

direction incertaine, le décousu des attaques et l'éloignement du champ

de bataille de Napoléon, tandis que de l'autre l'armée anglaise était

ensemble, et Wellington, placé dans les lieux les plus exposés, a su

maintenir la confiance par sa présence et la bravoure extraordinaire

qu'il a déployée. Enfin le résultat funeste de la bataille a été

l'ouvrage de l'impéritie de Grouchy.

La dispersion de l'armée, la marche des étrangers sur Paris,

déterminèrent Louis XVIII à se rapprocher de sa capitale. Au moment de

passer la frontière, il voulut se laver des fautes dont on accusait son

gouvernement pendant les dix mois qu'il avait eu le pouvoir en France.

Une opinion, favorable au roi, les rejetait sur. M. de Blacas, dont on

supposait le crédit plus grand qu'il n'était effectivement. Pour donner

une espèce de satisfaction à l'opinion publique, M. de Blacas quitta le

roi. Il se résigna sans murmurer. Le roi lui donna l'ambassade de Rome

et lui laissa l'administration de six ou sept millions qui lui restaient

et dont plus tard il lui fit don.

L'armée française se rallia en partie à Laon, d'où elle se retira sur

Paris. Le corps nombreux dont Grouchy avait fait un si pauvre usage s'y

rendit également. Des bataillons de fédérés, campés à Montmartre, à

Belleville et dans la plaine de Saint-Denis, portaient toutes ces forces

à cent mille hommes. On pouvait opérer avec au moins quatre-vingt mille

hommes. L'ennemi parut bientôt. Blücher, avec l'ardeur qui le

caractérisait, avec la passion dont il était animé, arriva le premier.

Quoique se trouvant à plus de deux marches en avant des Anglais, il

entreprit, avec une imprudence inouïe, d'exécuter le passage de la Seine

en présence de forces aussi considérables, et il réussit. Il choisit

Argenteuil, et défila en vue de Paris et pour ainsi dire à la portée des

canons de Montmartre.

Le maréchal Davoust, qui commandait, l'aurait détruit cent fois pour

une s'il avait eu la moindre résolution; mais il fit de la politique là

où un succès ne pouvait qu'améliorer singulièrement la position des

choses. L'armée prussienne n'avait pas alors plus de soixante mille

hommes réunis, loin des Anglais, et divisée par la Seine au moment de

son passage, elle était à sa discrétion. Il envoya des troupes sur la

rive gauche de la Seine, et il y eut à Versailles un combat de cavalerie

très-brillant, très-glorieux pour les troupes françaises, mais qui fut

le dernier de la guerre.

Une fois les Anglais arrivés, le maréchal Davoust signa une capitulation

pour l'évacuation et la remise de la ville. Curieux rapprochement à

faire avec ce qui s'était passé l'année précédente! En 1814, huit ou dix

mille hommes de troupes composées de débris s'éloignèrent après avoir

soutenu un combat opiniâtre et montré une valeur presque sans exemple

contre toutes les forces alliées, montant à cent quatre-vingt mille

hommes, et cela, quand la population de Paris semblait leur être

hostile. En 1815, quatre-vingt-dix mille hommes de belles troupes,

soutenues par une partie de la population en armes, évacuèrent la

capitale en présence de cent et quelques mille hommes. Je demande à tout

homme impartial quelle est celle des deux armées dans laquelle

l'énergie, le courage et le dévouement ont été le plus remarquables?

Le roi arriva bientôt à Saint-Denis. Je l'avais rejoint à Roye deux

jours auparavant. Là, les intrigues se développèrent. L'opinion de

Paris, sauf les fédérés et une faction, était en faveur du roi; mais on

chercha et l'on parvint à créer une espèce de fantasmagorie. On présenta

la disposition des esprits, et en particulier de la garde nationale,

comme hostile, et à cet effet des postes d'hommes choisis dans cette

disposition d'esprit furent placés aux barrières; mais une multitude

d'individus franchit les murailles pour venir au-devant du roi et fit

connaître bientôt le véritable état des choses. On chercha à démontrer

la nécessité de composer le ministère de manière à rallier les intérêts

révolutionnaires. Cette opinion, professée par le duc de Wellington,

soutenue par Monsieur, concluait à admettre Fouché comme ministre. Il

faut rendre justice à Louis XVIII, il s'y refusa longtemps. Il voyait

toute la flétrissure imprimée à son règne par cette lâche

condescendance. Monsieur, échauffé par ses amis de Paris, qui, protégés

par Fouché pendant les Cent-Jours, étaient devenus ses partisans,

insista, et Fouché fut nommé. On demanda l'adoption de la cocarde

tricolore, chose monstrueuse alors. Je me gardai bien d'adopter une

pareille opinion. J'avais défendu cette cocarde avec ardeur l'année

précédente, et, si on l'eût conservée alors, peut-être aurait-on été

préservé de cette déplorable révolution. À cette époque, la victoire et

le temps l'avaient consacrée; aujourd'hui, elle était devenue l'emblème

de la perfidie et de la révolte. On ne pouvait la prendre sans se

déshonorer. On le sentit, et ces exigences furent rejetées.

Fouché voulait empêcher le roi d'entrer avec ses gardes du corps et le

forcer à s'en séparer pour ne pas émouvoir et irriter, disait-il, la

population. Il traçait l'itinéraire du roi pour son entrée par la

barrière de Clichy, afin d'éviter les quartiers populeux. Louis XVIII

montra du jugement, du courage, de l'élévation en cette circonstance. Il

ne crut à aucun de ces contes sans cesse répétés à ses oreilles. Il prit

son escorte ordinaire, entra par le faubourg Saint-Denis, et suivit le

boulevard pour se rendre aux Tuileries. Partout un peuple nombreux était

rassemblé, et partout il reçut des témoignages de respect et fut l'objet

d'acclamations plus ou moins vives; mais l'effet de toutes ces menées

était en partie produit: Fouché était ministre. On proposa au roi de le

comprendre dans la promotion des pairs, faite peu après. Mais le roi s'y

refusa; il répondit: «On peut bien, quand on est forcé par les

circonstances, prendre un tel homme pour ministre, sauf à s'en

débarrasser bientôt; mais on n'assoit pas d'une manière durable sa

position en l'admettant à la Chambre des pairs.»

Je reviens en arrière, pour parler encore une dernière fois de Napoléon.

Il avait quitté l'armée immédiatement après la perte de la bataille de

Waterloo, et était arrivé à Paris avec la nouvelle de sa défaite. Il

manda Davoust, alors ministre de la guerre, et, après lui avoir raconté

les événements à sa manière, il lui dit qu'il lui fallait une levée de

quatre cent mille hommes. Davoust lui répondit brutalement: «Vous n'en

aurez point, et vous ne pouvez plus régner!»

La plus vive effervescence se montra dans les Chambres, et une nouvelle

abdication de Napoléon fut exigée. Il la donna sans se faire trop prier

et resta à l'Élysée comme simple particulier. Mais il ne tarda pas à se

repentir d'avoir ainsi renoncé à la partie. Quelques groupes d'ouvriers

ou de gens du peuple venaient quelquefois près du jardin de l'Élysée

crier: _Vive l'Empereur!_ Napoléon cherchait à en tirer des conséquences

favorables et à s'abandonner à l'illusion qu'il pouvait reprendre le

pouvoir; mais les gens sensés, placés près de lui, le ramenaient à des

idées plus raisonnables. Le général Bernard, envoyé plusieurs fois pour

vérifier la valeur de ces cris auxquels il attachait encore tant

d'importance, revenait en les lui montrant sous leur véritable jour.

Depuis, Napoléon se rendit à la Malmaison, et là il eut une velléité

prononcée de reprendre le commandement. Les dispositions des troupes

semblaient s'y prêter. Il envoya demander des chevaux sous un vain

prétexte et dut s'adresser au duc de Vicence, tout à la fois grand

écuyer et membre du gouvernement provisoire. Celui-ci, jugeant de

l'intention, refusa les chevaux. Napoléon dut recevoir une rude et une

cruelle humiliation d'une semblable dépendance de la part d'un de ses

serviteurs, d'un officier de sa propre maison. J'ai reçu ces détails de

ceux mêmes qui étaient dans la confiance de Napoléon, et qui furent les

intermédiaires de cette démarche. Napoléon prit la route de Rochefort;

son voyage et les événements qui suivirent sont écrits partout, et je ne

pourrais que répéter ce qui a déjà été dit à cet égard.

Je citerai, avant de finir sur Napoléon, quelques-unes de ses réponses,

dont plusieurs me sont relatives. Quelque temps après le 20 mars, le

colonel Fabvier, resté en France, compatriote du général Drouot et lié

avec lui, se plaignait de l'oubli de l'Empereur envers quelques

officiers qui n'étaient pas employés, et de l'injustice des accusations

qu'il avait portées contre moi dans sa proclamation. Drouot en parla à

l'Empereur, qui lui répondit: «Je sais mieux qu'un autre tout ce qui

s'est passé. Les circonstances m'ont fait une loi du langage que j'ai

tenu; mais que les choses s'arrangent, et tout sera bientôt réparé.»

Une autre fois le générai Clausel lui parla avec intérêt de ce qui me

concernait. Il lui répondit: «Vous savez quelles sont les exigences de

la politique. Ce que j'ai fait m'était commandé; mais que tout

s'arrange, il nous reviendra et j'aurai grand plaisir à l'embrasser.»

Lorsque, deux jours avant la bataille de Waterloo, Bourmont passa à

l'ennemi, Napoléon, en apprenant cette nouvelle, dit ces paroles au

général Bernard: «Mon cher, entre les bleus et les blancs c'est une

guerre à mort. Si les choses vont bien, tous les nôtres nous

reviendront.» Il voulait parler du duc de Bellune et de moi.

Napoléon avait eu la plus grande répugnance à employer Bourmont. Ce ne

fut qu'après les demandes multipliée du général Gérard, qui s'était fait

son patron, qu'il y consentit, et, celui-ci ayant dit: «Sire, je réponds

de lui sur ma tête,» Napoléon lui répondit: «Je vous l'accorde; mais je

vous préviens d'avance que votre tête m'appartient.»

Un jour avant l'ouverture de la campagne, un rapport de police annonçait

que je devais prendre le commandement d'un corps d'armée ennemi.

Napoléon lut le rapport attentivement, regarda Bernard, et, en jetant le

papier avec dédain, il lui dit ces paroles remarquables: «C'est une

infamie, il en est incapable!»

Enfin, quand Montrond revint de la mission qu'il avait eue à Vienne

pendant les Cent-Jours, il s'informa auprès de lui de ce qui me

concernait et de ce que je devenais. Il demanda, avec une sorte

d'inquiétude, si je n'entrais pas pour quelque chose dans la direction

des opérations contre lui; et, comme Montrond paraissait étonné que,

dans cette supposition, il s'en alarmât, il lui répondit: «Ne vous y

trompez pas: Marmont est un homme de beaucoup d'esprit et de beaucoup de

talent, mais de beaucoup de talent!»

Enfin le duc de Vicence m'a plusieurs fois rapporté que Napoléon lui

avait dit que j'étais le seul de ses maréchaux qui le comprît et avec

lequel il aimât à parler de guerre.

Quelque peu de modestie qu'il y ait à rappeler ainsi moi-même des éloges

aussi directs, on en trouvera peut-être l'excuse dans le prix que je

mets à transmettre à la postérité l'opinion de Napoléon sur mon compte.

Enfin un dernier mot de cet homme extraordinaire, dont je n'aurai plus

jamais l'occasion de prononcer le nom, et qui peint ce caractère si peu

en harmonie avec les autres hommes. Avant l'entrée en campagne de 1815,

il demanda au général Bernard, chargé de son bureau topographique, la

carte de France, ainsi que les cartes de la frontière du Nord. Il

poussait la manie des grandes cartes jusqu'à l'exagération; il ajouta:

«Est-ce que vous n'avez rien de plus grand que cela?

--Non, Sire, c'est la seule carte que l'on puisse consulter, parce

qu'elle est sur la même échelle que celle des Pays-Bas.

--Et c'est toute la France?

--Oui, Sire.»

Il resta en contemplation pendant quelque temps, les bras croisés, et

dit: «Pauvre France! ce n'est pas l'affaire d'un déjeuner!»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (7/9) · 第 10 / 26 题