LIVRE VINGT ET UNIÈME

1814-1815

On a vu par quel enchaînement de circonstances je me suis trouvé lié

d'une manière toute particulière à la Restauration. Je cherchai d'abord

à rendre utile pour le pays l'influence que les circonstances et ma

position pouvaient me donner; mais je ne découvris pas, dans les

premiers dépositaires du pouvoir, un seul sentiment conforme à mes

espérances. Le malheur de la Restauration a été d'être faite par des

gens uniquement animés par des intérêts personnels et dépourvus de

sentiments généreux et patriotiques. Si elle eût été dirigée par des

hommes de quelque vertu, elle pouvait et devait faire le bonheur de la

France. En jetant les yeux sur ceux qui se trouvèrent à la tête des

affaires, à l'exception de trois individus, MM. Dessole, Jaucourt et

l'abbé de Montesquiou, on ne voit que corruption.

Donner des détails sur M. de Talleyrand serait superflu: tout le monde

le connaît. Il n'est ni un méchant homme ni un homme aussi capable qu'on

s'est plu à le représenter. Réunissant en lui tout ce que les temps

anciens et nouveaux peuvent offrir d'exemples de corruption, il a

dépassé à cet égard les limites connues avant lui. Homme habile sur un

terrain donné, et pour une chose déterminée, par exemple pour une

négociation, sa capacité ne va pas au delà. Possédant tout juste la

nature d'esprit et de caractère qui rend propre à ce genre d'affaires,

il est dénué, comme chef de gouvernement, des premiers éléments

indispensables à ces hautes fonctions. On ne peut se passer d'un certain

degré de force pour suivre un système, et il n'a pas même celle de le

concevoir. Il n'a ni fixité dans les principes ni constance dans la

volonté. Instrument utile dans les mains d'un gouvernement établi, il ne

sera jamais un principe d'action.--Que dire de l'abbé Louis, ce brutal

personnage, ce financier philosophe? Que dire encore de Dalberg, homme

avide, infidèle au pays qui lui a donné naissance, comme à celui qui

l'a adopté, qui ne répugnait à aucune espèce de combinaisons du moment

où elle pouvait l'enrichir. L'amour de l'argent était La seule passion

de son coeur. Parlerai-je de Beurnonville, ce militaire de parade,

hâbleur de profession, et dépourvu de toute capacité? Quant à Dupont,

c'était un homme d'esprit. Pendant quelque temps, il fut un objet

d'espérance pour l'armée; mais il était flétri par une capitulation dont

l'objet, disait-on, avait été de sauver les fruits de son pillage et de

ses dévastations.

J'arrive maintenant aux trois personnages que j'ai nommés d'abord, et

que je regarde comme estimables. Le plus capable des trois était

Dessole, un des généraux de l'armée, homme d'esprit, très-fin, mais

malheureusement d'un caractère faible, sans élévation, trop préoccupé de

ce qui concernait sa personne, et, par suite, hors d'état d'exercer une

grande influence. L'abbé de Montesquiou était un homme d'un esprit

piquant, mais bizarre, capricieux, irritable comme un enfant. Il était

livré à la fois à des principes tout opposés; car il y avait en même

temps chez lui du grand seigneur féodal et du doctrinaire. Enfin,

Jaucourt, également doctrinaire, était plus remarquable par ses bonnes

intentions que par son esprit et son caractère. Ce gouvernement

provisoire, s'il eut eu tant soit peu le sentiment de ses devoirs envers

la France, aurait dû s'occuper à conserver les troupes qui l'avaient

reconnu. C'était le noyau d'une armée nationale qui aurait donné le

moyen de combattre les étrangers, s'ils avaient voulu abuser de leurs

avantages. J'avais compris ainsi sa position et sa marche; mais, quant à

lui, il l'entendit tout autrement. Ses agents intervinrent pour achever

la destruction de ces faibles débris de troupes dont j'ai fait le

tableau. La désertion prit bientôt le développement le plus rapide, j'en

fus alarmé, et j'en parlai à mes camarades, les maréchaux Ney et

Macdonald. Nous étions d'accord de conserver et d'augmenter ce qui

existait, au lieu de le laisser disperser. Je demandai, en mon nom et en

celui des deux maréchaux que je viens de citer, à M. de Talleyrand, une

conférence avec le gouvernement provisoire, pour parler de cette

question. M. de Talleyrand ne s'en souciait nullement. Ses vues étaient

tout autres qui les nôtres. Une sorte de pudeur seule l'y fit consentir.

On nous assigna un jour et une heure. Nous fûmes exacts. On nous fit

d'abord attendre sous divers prétextes. Le temps s'écoulait, et, la

patience échappant à mes collègues, ils s'en furent. Plus tenace qu'eux,

et y mettant plus d'intérêt, je restai. Enfin, de guerre lasse, à onze

heures du soir, on se réunit, et on forma une espèce de conseil, où se

trouvaient plusieurs individus dont je voyais les figures pour la

première fois.

Je fis l'exposé de l'état des choses, et je cherchai à faire sentir la

nécessité de prendre des mesures pour conserver le peu de forces

françaises existantes encore. Un homme habillé de noir, de mauvaise

figure, que je ne connaissais pas, me dit: «Monsieur le maréchal, nous

manquons d'argent pour payer les troupes; ainsi nous avons plus de

soldats qu'il ne nous en faut.--Monsieur, lui répondis-je, ce qui prouve

qu'au lieu d'en avoir trop nous n'en avons pas assez, c'est que l'ennemi

est entré dans la capitale. Je conçois qu'en temps de paix on règle la

force des troupes sur les revenus; mais, en ce moment, il n'est pas

question de système; il s'agit de conserver les débris que nous avons

encore.»

Mon interlocuteur m'interrompit avec humeur et me dit: «Je vous répète,

monsieur le maréchal, que nous avons trop de troupes, puisque nous

n'avons pas d'argent, et d'ailleurs qu'elles nous sont fort inutiles; au

surplus, M. le ministre de la guerre nous rendra compte de l'état des

choses et nous proposera ce qu'il convient de faire.»

Tout homme, à ma place, aurait été irrité d'une réponse si impolie et si

inconvenante; mais on jugera l'impression qu'elle me fit quand je vis

percer l'idée de se mettre, sans garantie, à la disposition des

étrangers.

Quand on réfléchira que, venant de passer tant d'années au milieu des

troupes, avec cette autorité du quartier général que rien ne balance et

ne contrarie, accoutumé à des expressions de respect, je devais au moins

en obtenir de déférence. Je m'indignai, et je lui dis: «Qui êtes-vous

donc, monsieur, pour me tenir un tel langage? Vous voulez détruire le

peu de forces qui nous restent! Vous avez apparemment le goût de

recevoir des coups de knout des Russes; mais, ni moi ni aucun de mes

amis, nous ne partageons ce singulier caprice. Vous parlez du ministre

de la guerre: eh mais, depuis six ans il est éloigné de l'armée; il

ignore entièrement en quoi elle consiste et ce qui s'y passe. Au

surplus, les sentiments que vous montrez sont ceux d'un mauvais

Français. La manière dont vous les exprimez me blesse et m'offense; et,

si vous continuez sur le même ton, je vous ferai sauter par la fenêtre:

c'est toute la réponse que vous méritez.»

On juge l'impression que fit sur les auditeurs présents cette sortie,

trop vive sans doute, mais en vérité bien justifiée, et dont je n'ai

jamais eu la force de me repentir. Cet homme noir, si grossier, était

l'abbé Louis, dont j'ai déjà dit un mot. Il se mit à trembler de

colère. Sa mâchoire inférieure était si violemment agitée, qu'il ne

pouvait parler et qu'on ne pouvait l'entendre. Le prince de Talleyrand

s'approcha de lui, et lui dit: «Monsieur Louis, il faut parler

d'affaires d'une manière plus calme.»

Après une pareille scène, on discuta peu et on se sépara sans résultat,

mauvais début de toutes les manières et de bien mauvais augure.

Le jour de l'entrée de Louis XVIII à Paris, M. Louis m'aborda à

Saint-Ouen pour me faire des excuses et m'exprimer ses regrets de

m'avoir parlé d'une manière inconvenante. On suppose sans peine qu'il

n'a jamais existé depuis entre nous que quelques relations obligées.

Il y eut sur-le-champ à agiter une immense question: celle de savoir si

l'on garderait la cocarde tricolore, ou si l'on reprendrait la cocarde

blanche, autrefois celle de la France, et depuis devenue celle de

l'émigration. La première fois, ce fut un soir, chez M. de Talleyrand.

Je soutins, comme on peut le croire, avec ardeur, les couleurs sous

lesquelles nous avions combattu pendant vingt ans. Je dis que leur

conservation était juste et politique; que la Restauration n'était pas

la contre-révolution, mais le complément du dernier acte de la

Révolution; qu'il fallait quelque chose qui constatât l'existence des

intérêts nouveaux, et empêchât de confondre les intérêts de la France

avec ceux d'un parti. Cette disposition, ajoutai-je, était encore

politique. Elle empêcherait les émigrés de se supposer vainqueurs; et en

effet, ils n'étaient pas vainqueurs, car ils n'avaient pas combattu. Les

Bourbons revenaient en conséquence d'une révolution intérieure faite

avec un sentiment universel. (On a beau le nier aujourd'hui, ce

mouvement d'opinion n'en a pas moins existé alors.) Cette conservation

des couleurs nationales était juste; car il était dur pour une armée,

après de si longs et de si glorieux travaux, de changer le drapeau sous

lequel elle avait combattu. Il était prudent d'enlever aux gens disposés

à la révolte un signe de réunion toujours puissant sur les imaginations.

Enfin la cocarde tricolore me paraissait alors, pour cette époque, le

gage d'une restauration raisonnable, et le temps ne m'a pas fait changer

d'avis. À part les idées religieuses, et seulement sous le rapport

politique, qu'était-ce autre chose que la messe de Henri IV?

On reconnut qu'il y avait dans tout cela beaucoup de choses vraies; mais

on n'en tint compte. M. de Talleyrand, dont l'opinion était d'un grand

poids et aurait peut-être entraîné tout le monde, M. de Talleyrand avait

déjà repris les moeurs de Versailles et ne s'occupait que de ses

intérêts particuliers. Pas une pensée généreuse et politique n'était

entrée dans son esprit. Il crut flatter les passions des Bourbons et de

leur entourage, il crut faire acte de bon courtisan en leur sacrifiant

les trois couleurs.

À travers ses discours, je crus apercevoir son opinion. Je lui en parlai

avec franchise et chaleur. Alors il me répondit qu'il me conseillait, en

ami, de ne pas me mêler de cette question. Au lieu de suivre ce conseil,

je courus chez l'empereur Alexandre pour l'éclairer. Ce monarque eut

l'air de me comprendre. Il me fit les promesses les plus formelles à cet

égard, et m'annonça qu'il allait en écrire à Monsieur pour qu'il eût à

faire son entrée à Paris avec la cocarde tricolore. M. de Talleyrand s'y

opposa sous main, et la lettre ne partit pas. Je retournai chez

l'empereur, qui me dit que la lettre était faite et qu'elle partirait

sans retard.

M. de Talleyrand eut l'air de céder, et il fut convenu qu'un article

paraîtrait dans le _Moniteur_ pour indiquer que la cocarde blanche avait

été arborée comme signe de ralliement momentané, mais qu'aujourd'hui,

tout le monde étant d'accord sur le retour des Bourbons, elle devait

faire place aux couleurs sous lesquelles tant de grandes choses avaient

été faites, et qui devaient rester définitivement celles de la nation.

Tout cela avait seulement pour but de gagner du temps et tachait un

piége. Le gouvernement provisoire fit écrire au maréchal Jourdan,

commandant à Rouen, que mon corps d'armée avait pris la cocarde blanche,

ce qui n'était pas vrai, et lui, au même instant, la fit adopter par ses

troupes en leur faisant un ordre du jour. Quand je revins sur cette

question, on me répondit que j'étais bien difficile, puisque le doyen

des années de la République venait de donner l'exemple. Le maréchal

Jourdan ne se doutait guère du rôle qu'on lui faisait jouer. Il n'avait

pas prévu qu'il deviendrait l'instrument de l'émigration. Ce grand

changement, dont les conséquences ont été si graves, a donc été obtenu

par une espèce d'escamotage. Fidèle à ma conviction, je conservai encore

cette cocarde, et c'est avec elle que j'ai été à la rencontre de

Monsieur à la barrière, le 12 avril. Le lendemain, personne, absolument

personne, ne l'ayant plus, je la quittai.

C'est une chose remarquable que ces délicatesses de conscience si

singulièrement placées. Monsieur ne pouvait pas entrer à Paris avec la

cocarde tricolore à son chapeau, et il portait l'habit national aux

trois couleurs.

Le Sénat, constamment servile sous l'Empire, avait cru se réhabiliter,

aux yeux de la nation, par l'acte de vigueur qu'il venait de faire; mais

il montra bientôt quel était le véritable mobile de ses actions.

L'espèce de constitution qu'il se hâta de rédiger, et surtout la

disposition par laquelle il garantissait aux familles des sénateurs la

propriété des biens, dont les titulaires avaient seulement la jouissance

viagère, trahirent promptement ses intentions.

Enfin arriva le 12 avril, jour fixé pour l'entrée solennelle de

Monsieur. Une députation des corps constitués alla le complimenter et le

recevoir à la barrière. Presque tous les maréchaux s'y trouvaient.

Monsieur nous reçut avec grâce et bienveillance, et le charme de ses

manières eut un succès universel, la population entière de Paris et des

environs était dans les rues, sur les boulevards, aux fenêtres des

maisons. Jamais transports de joie ne furent plus énergiques et plus

unanimes. Il y avait une sorte d'ivresse dans les esprits. Ces faits ne

seront contredits par aucune personne de bonne foi ayant été présente à

ce spectacle.

Je l'ai déjà dit, et je te répète, ces acclamations, cette joie folle,

n'étaient pas et ne pouvaient pas être de l'amour pour les Bourbons. À

peine si la génération d'alors en avait entendu parler. Elles

exprimaient seulement la fatigue extrême que l'on avait du pouvoir

déchu, dont l'oppression des dernières années avait été insupportable.

La présence des Bourbons semblait alors offrir un refuge et garantir

pour l'avenir une sorte d'affranchissement. Les cris de _Vive le roi!_

de _Vive Monsieur!_ devaient être traduits de cette manière: Plus de

guerre éternelle; un régime doux et du bien-être pour le peuple. Telles

étaient les pensées dominantes dans tous les esprits. Telles étaient les

espérances qui remplissaient tous les coeurs.

Pendant ces événements, Napoléon était encore à Fontainebleau. Les

dispositions relatives à son établissement à l'île d'Elbe, à son départ

et à ses intérêts privés étant arrêtées, le 20 avril il se mit en route,

accompagné des commissaires des divers souverains de l'Europe. Son

voyage ne fut pas sans danger. Les populations du Midi, portant toujours

à l'excès l'expression de leurs sentiments, étaient exaspérées contre

lui. Il fut obligé, pour traverser la Provence, de se déguiser en

officier autrichien. Si, à son passage aux environs d'Orange, il eut été

reconnu, il aurait péri misérablement victime des fureurs populaires.

Le début des Bourbons était difficile, et cependant leur position aurait

pu se définir avec une grande simplicité.--La société en France avait

été reconstituée pendant leur absence. Chacun était classé, et le rang

qu'il occupait dans l'ordre social, l'importance dont il jouissait,

fruits de longs travaux et de mille chances courues, en avaient rendu la

possession légitime. Les Bourbons devaient de bonne foi la conserver

dans sa réalité, en appelant toutefois à partager ces biens ceux de

leurs amis qui avaient des titres personnels à faire valoir; car il

n'est pas du siècle où nous vivons de posséder tout, uniquement par

droit de naissance. Le mérite individuel doit venir justifier en partie

la faveur dont on peut être l'objet. Enfin les Bourbons devaient se

dire: Un ouragan a enlevé celui qui tenait ici la première place. Elle

est devenue vacante, et personne n'a eu la pensée de l'occuper. Tous les

intérêts se sont trouvés d'accord pour nous la rendre; mais chacun veut

garder ce qu'il a acquis, et ne le céder à personne. S'ils eussent agi

ainsi, s'ils eussent pris pour règle de conduite ces réflexions, si fort

à la portée des esprits les moins éclairés, leur puissance aurait été à

l'abri de toute attaque; au lieu de cela, à leur suite sont venus des

gens de peu de valeur, qui prétendaient à tout. Les intérêts nouveaux se

sont alarmés avec raison.

Changer l'ordre social était tout à la fois une injustice et une

entreprise supérieure à la force des Bourbons, à leur esprit, à la

puissance de leurs bras; le modifier avec circonspection était possible

et raisonnable. Mais, indépendamment des intérêts privés qu'il fallait

bien se garder de menacer et de heurter, des intérêts d'une tout autre

nature auraient dû être sacrés. Il fallait épouser la gloire du pays,

et attacher du prix à son éclat et à son influence extérieure. Ainsi,

quand, le 23 avril, Monsieur, d'un trait de plume, par un traité

monstrueux, céda, contre rien, cinquante-quatre places garnies de dix

mille pièces de canon, que nous possédions encore en Allemagne, en

Pologne, en Italie, en Belgique, il a heurté l'opinion en ce qu'elle a

de plus honorable et de plus légitime. Une nation n'a pas combattu

pendant vingt ans pour être insensible à la gloire acquise. Elle peut

être blasée sur ses succès et n'en pas désirer d'autres, mais elle ne

souffre pas que, traitant sans considération ce qu'elle a fait, on

montre du mépris ou du dédain pour des actions payées au prix du plus

pur de son sang.

La réduction du royaume au territoire de l'ancienne France devait être

pénible pour tout le monde. Il eût été habile de garder comme gage,

pendant la négociation, ce qu'on tenait à l'étranger. C'était un moyen

d'obtenir peut-être de meilleures conditions. Les Bourbons, n'étant pas

la cause de nos désastres, ne pouvaient pas être responsables de leurs

conséquences; mais il eût été politique de ne rien négliger pour en

diminuer la gravité et pour restreindre l'étendue des sacrifices. Leurs

efforts à cet égard auraient dû être ostensibles et patents. Au lieu de

cela, ils ont paru aller au-devant des désirs des souverains de

l'Europe. Il semblait que le surplus de ce qu'ils regardaient comme leur

patrimoine leur était à charge. On aurait dit qu'ils considéraient comme

au-dessous d'eux d'être les successeurs de Napoléon, au lien d'être les

héritiers de Louis XVI. Et cependant ce patrimoine, qui le leur a rendu?

Napoléon, par ses grandes qualités, pouvait seul maîtriser la Révolution

et relever le trône. Il est vrai sans doute que son intention n'était

pas de le leur transmettre, et qu'il n'en fût jamais descendu s'il eût

su résister aux entraînements de son ambition.

Les Bourbons n'ont donc rien senti de ce que leur propre intérêt, de ce

que l'intérêt de leur conservation, leur prescrivait, ni relativement à

l'État en masse, ni à l'égard du sentiment de dignité du pays, ni par

rapport à l'existence propre des familles nouvelles que l'Empire avait

élevées et dont il avait fondé l'avenir. Ils furent les dupes de leur

entourage. Ils entrèrent, sans s'en douter, dans des voies impraticables

et sans issue possible. Leurs passions personnelles, il est vrai,

n'étaient que trop d'accord avec cette marche, et leurs souvenirs que

trop en harmonie avec l'esprit, les calculs et les vues de ceux qui,

sans le vouloir, les conduisaient à leur perte.

L'époque de l'arrivée du roi était heureusement prochaine. Sa présence

devenait nécessaire, car les fautes s'accumulaient. Après avoir traversé

une partie de l'Angleterre en triomphe, il débarqua à Calais le 24

avril. Là, il apprit la signature de cet étrange traité qui remettait au

pouvoir des étrangers les seuls gages encore entre nos mains. La

précipitation avec laquelle il a été fait et le nom de ses auteurs

autorisent à penser que la corruption n'y a pas été étrangère.

Le maréchal Moncey, doyen des maréchaux et premier inspecteur général de

la gendarmerie, fut envoyé à Calais pour y recevoir le roi,

l'accompagner et veiller à la sûreté de sa marche. Le général Maison,

qui commandait dans le Nord, s'y rendit aussi. Le roi et madame la

duchesse d'Angoulême prirent la route de Compiègne. Partout ils furent

reçus avec des transports de joie. Tous les maréchaux se réunirent à

Compiègne, et deux d'entre eux, le maréchal Ney et moi, furent désignés

pour aller au-devant du roi et le complimenter. Nous rencontrâmes le roi

en deçà de la dernière poste. Sa voiture s'arrêta; nous mimes pied à

terre; le maréchal Ney, comme le plus ancien, porta la parole. Le roi

répondit d'une manière gracieuse et bienveillante, mais termina sa

réponse par une phrase qui me parut une espèce de niaiserie. Il parla

avec raison de son aïeul Henri IV. C'était le cas sans doute; mais

voici ce qu'il dit en montrant son chapeau, auquel était attaché un

petit plumet blanc de héron: «Voilà le panache de Henri IV! Il sera

toujours à mon chapeau.»

Je me demandai le sens de ces paroles et s'il y avait quelque relique de

ce genre gardée par la famille royale.

Je dois dire ici l'impression personnelle que la vue des Bourbons, à

leur retour, me fit éprouver.

Les sentiments de mon enfance et de ma première jeunesse se réveillèrent

dans toute leur force et parlèrent puissamment à mon imagination. Une

sorte de prestige accompagnait cette race illustre. De l'antiquité la

plus reculée, l'origine de sa grandeur est inconnue. La transmission de

son sang marque de génération en génération les époques de notre

histoire et sert à les reconnaître. Son nom est lié à tout ce qui s'est

fait de grand dans notre pays. Cette descendance d'un saint, déjà il y a

six cents ans homme supérieur et grand roi, lui donne une auréole

particulière. Toutes ces considérations agirent puissamment sur mon

esprit.

J'avais approché et vécu dans la familiarité d'un souverain puissant;

mais son élévation était notre ouvrage. Il avait été notre égal à tous;

c'était un chef. Je lui portais les sentiments que comporte ce titre,

ceux dérivant de la nature de mes relations anciennes et en rapport avec

l'admiration que j'avais éprouvée pour ses hautes qualités; mais ce chef

était un homme comme moi avant qu'il fût devenu mon supérieur, tandis

que celui qui apparaissait en ce moment devant moi semblait appartenir

aux temps et à la destinée. Ces deux sentiments, qui tiennent à une

sorte d'instinct, se devinent plus facilement qu'ils ne s'expriment. En

outre, cette race si infortunée revenait, comme le dit si bien Bossuet

«avec cet éclat, ce quelque chose de fini et d'achevé que donne une

grande adversité soutenue avec dignité et courage.» Et cet éclat était

encore rehaussé par le retour de la prospérité et de la puissance.

Enfin, à tous ces moyens d'action, ces princes ajoutaient, pour les deux

principaux au moins, la séduction d'une politesse exquise et d'une

bienveillance de tous les moments. Il résulta de tout cet ensemble une

action sur moi dont je n'ai pu me défendre et que je ne saurais oublier.

Je parlerai souvent de Louis XVIII et avec détail; j'aurai l'occasion de

le faire connaître et de faire son portrait. Je dirai seulement en ce

moment que sa belle figure, son air imposant, son regard d'autorité, la

facilité de son élocution, répondaient aux idées les plus favorables

établies d'avance sur sa personne. L'attitude digne, noble et grave de

madame la duchesse d'Angoulême, son grand air et sa tristesse

touchaient tous les coeurs. Ses yeux rouges semblaient fatigués par les

larmes, et on ne pouvait regarder cette princesse sans penser qu'elle

était l'être du monde sur lequel les plus grandes infortunes s'étaient

accumulées. Ces observations étaient les mêmes chez tout le monde.

Combien il lui eût été facile de féconder les sentiments qu'elle

inspirait alors et de se les assurer pour toujours!

Cette cour, au milieu de laquelle je me trouvai tout à coup placé,

renfermait un monde entièrement nouveau pour moi. Une foule d'anciens

émigrés, rentrés depuis un grand nombre d'années, se pressa autour des

Bourbons. Ceux qui avaient possédé des charges autrefois en virent le

rétablissement par le retour de la famille royale, et les choses se

passèrent à cet égard sans discussions, sans commentaires et comme étant

la conséquence d'un principe ressuscité. La maison civile du roi se

reconstitua donc d'elle-même; chacun vint y remplir ses fonctions et se

mettre en quête de nouveaux moyens de fortune pour réparer le temps

perdu et satisfaire un appétit que vingt ans avaient laissé en

souffrance.

Je parlerai brièvement des personnes qui entouraient le roi. Que dire de

tant de physionomies effacées, jetées dans le même moule, de gens

habitués aux usages du monde, polis dans leurs manières, bienveillants

dans leurs discours; mais avides, égoïstes, souvent dépourvus d'esprit

et d'élévation, d'une ignorance complète des affaires, des choses et des

hommes, meubles de toutes les cours, entièrement inhabiles aux moindres

fonctions, mais non pas dépourvus d'une sorte d'importance par leur

présence continuelle et leur habileté à découvrir les passions du maître

qu'ils s'occupent à flatter.

Cet entourage a servi puissamment à égarer les Bourbons et à les

maintenir dans la fausse route qu'ils ont prise. Si Louis XVIII et

Charles X l'eussent écarté et se fussent préservés de son influence, il

est probable qu'ils n'auraient pas succombé. L'esprit d'émigration et

les intrigues politiques du clergé ont été les premières causes de leur

malheur. Un seul homme parmi les courtisans revenant d'Angleterre, M. de

Blacas, mérite d'être nommé ici et d'être dépeint à cause du rôle

important qu'il a joué, et plus encore de celui qu'on lui a attribué. Je

vais essayer de faire son portrait.

M. de Blacas est né en 1772, d'une très-ancienne maison de Provence,

mais sans aucune espèce de fortune. Grand et bien fait, pourvu des

avantages extérieurs, bien venu des femmes âgées, de moeurs légères, il

débuta dans la vie par exercer la profession d'homme aimable: ses succès

le dispensèrent de chercher une carrière. La Révolution l'ayant fait

émigrer très-jeune, il a vécu d'abord d'industrie. Son goût décidé pour

les beaux-arts l'avait fixé en Italie. Il était à Florence, quand M.

d'Avaray, tout-puissant sur l'esprit de Louis XVIII, y fit un voyage.

Celui-ci avait besoin d'un cicerone, et M. de Blacas s'offrit à lui.

Satisfait de son intelligence et touché de sa position, M. d'Avaray

l'emmena avec lui comme secrétaire. Dès ce moment il vécut près du roi,

qu'il ne quitta pendant l'émigration que momentanément et pour des

missions déterminées. M. d'Avaray étant parti pour Madère dans

l'espérance d'y retrouver la santé, M. de Blacas le remplaça

provisoirement auprès de Louis XVIII, et ensuite définitivement après la

mort de M. d'Avaray. Il se trouva ainsi chargé de l'administration de la

modeste fortune de Louis XVIII et de la direction du peu d'affaires

politiques que sa position d'alors comportait. Jamais le roi n'éprouva

d'attrait pour lui. Sa pédanterie dans les petites choses le lui rendait

désagréable, et l'infériorité de son esprit ainsi que de son instruction

nuisait singulièrement à sa considération.

Voilà ce qu'était M. de Blacas en 1814, à l'époque de la rentrée du roi.

Cette position d'habitude lui donna cependant de l'importance, et

l'esprit de courtisanerie, malheureusement si commun et si actif en

France, y ajouta beaucoup. M. de Blacas, d'un esprit fort borné, mais

assez juste en tout ce qui ne touche pas à ses préjugés, d'un orgueil

extrême, était le type des émigrés de Coblentz. Il avait leur suffisance

et leur mépris pour tout ce qui n'était pas eux. L'Empire et son éclat

avaient passé sans avoir frappé ses yeux. Il n'en tenait pas compte. La

France, pour lui, n'avait pas cessé d'être à Hartwel. Cette suffisance

naturelle s'augmenta beaucoup par l'action des flatteurs. Il eut entrée

au conseil comme ministre de la maison du roi. Ses collègues firent de

lui une espèce de premier ministre et s'assemblèrent souvent chez lui;

mais il n'y eut dans ce ministère ni union, ni talent, ni vues, ni

connaissance du pays et des affaires, et sa marche fausse, erronée et

incertaine amena rapidement le changement de l'opinion et la catastrophe

du 20 mars.

Après avoir esquissé les torts et les défauts de M. de Blacas,

j'ajouterai que le fond de son caractère ne manque pas de vérité ni

d'une certaine dignité: sa parole mérite de la confiance. M. de Blacas,

souvent accusé à tort des fautes du gouvernement, torts appartenant, aux

yeux de tout homme bien instruit, à Louis XVIII, n'a jamais cherché à

s'en justifier. Constamment il a accepté pour lui-même tout ce qui

pouvait nuire au roi. Mais son orgueil et son insolence sans exemple

gâtent les qualités qu'il peut avoir. C'est à son occasion qu'un homme

d'esprit a dit qu'il ne connaissait rien de pire que les parvenus à

parchemins.

Il trouva bientôt le moyen d'accumuler une immense fortune. En 1814, un

fort pot-de-vin sur la ferme des jeux en fut le principe, et, en 1815,

au moment du retour de Gand, le roi, obligé de se séparer de lui à Mons,

laissa entre ses mains sept ou huit millions qu'il rapportait, et dont

il n'avait plus besoin. M. de Blacas les a fait valoir, prospérer et

augmenter d'autant plus facilement, que de grands traitements étaient

attachés à l'ambassade de Rome qu'il occupait, et aux dignités dont il

était revêtu. Lors de la puissance de M. Decazes, en 1819, étant arrivé

inopinément à Paris, sous prétexte des affaires du concordat, il se fit

donner, à ce qu'on assure, par un acte régulier, la propriété des fonds

qu'il avait en dépôt. Ce ne fut qu'à ce prix qu'il consentit à retourner

sans retard à son poste. Cette version est la seule qui puisse expliquer

la fortune qu'il a laissée, et qui, entièrement nulle à son arrivée en

France, s'est trouvée, à sa mort, s'élever à plus de quinze

millions[1]. Je m'arrête maintenant sur son sujet. Les récits que j'ai

à faire le mettront souvent en scène, et le feront connaître par ses

opinions mêmes et ses actions.

[Note 1: M. Véron, dans le troisième volume des _Mémoires

d'un bourgeois de Paris_, raconte qu'après la Révolution de

1830 M. le duc de Blacas offrit au roi Charles X, proscrit,

la fortune qu'il tenait des bontés de cette illustre famille.

(_Note de l'Éditeur_)]

Le roi eut un grand succès à Compiègne. Il reçut tous les maréchaux et

ceux qui vinrent lui faire leur cour avec grâce et dignité. Il trouva un

mot aimable à adresser à chacun. Il me dit, en regardant mon bras, que

je portais en écharpe et encore sans mouvement, qu'il espérait lui voir

retrouver bientôt toute sa force pour le servir. Bernadotte, prince

royal de Suède, vint lui faire sa cour. Je l'avais vu à Paris quelques

jours auparavant. Se rappelant nos bons rapports anciens, il était venu

me voir le premier, et me dit alors, avec l'accent gascon si marqué

qu'il a conservé, les paroles suivantes dont l'ai gardé le souvenir:

«Mon cher Marmont, quand on a commandé dans dix batailles, on est de la

famille des rois.»

Je rapporterai aussi ce qu'il répondit alors à Monsieur qui

l'entretenait des difficultés du gouvernement dans les circonstances

d'alors et avec le caractère français. Bernadotte, qui est un homme de

beaucoup d'esprit, lui parla par image, et lui donna un conseil dont la

sagesse me paraît démontrée; il lui dit: «Monseigneur, pour gouverner

les Français, il faut une main d'acier, mais avec un gant de velours.»

C'est-à-dire, il faut savoir ce que l'on veut, le vouloir tous les

jours, et ménager la vanité irritable et naturelle à notre caractère.

J'ajouterai, qu'il faut dire nettement ce que l'on veut. La franchise

est un signe de force; la duplicité, au contraire, un symptôme de

faiblesse. Elle ne sert à rien auprès d'un peuple spirituel, éveillé sur

ses intérêts. Elle inspire toujours le mépris. Le caractère courtisan

des Français leur fait promptement adopter les opinions et les projets

du souverain, quand ses opinions et ses projets n'ont rien que de

raisonnable. Il faut planter hardiment son pavillon, et assez haut pour

être vu de tout le monde. Si le vent souffle d'une manière décidée et

constamment du même côté, chacun oriente bientôt ses voiles en

conséquence.

Bernadotte ne passa que peu de jours à Paris et retourna promptement à

son armée. On a ignoré alors la cause d'un si prompt départ; mais,

depuis, elle est venue à ma connaissance. Ce fait se rattache à des

événements d'une si grande importance, que rien ne doit en être perdu

pour l'histoire.

Pendant la campagne de 1814, le général Maison, depuis fait maréchal

par Charles X, commandait un corps d'armée en Flandre, opposé à l'armée

du prince royal de Suède. Maison avait été longtemps l'aide de camp de

confiance de Bernadotte. Il entra par intermédiaire en rapport secret

avec lui, et chercha à l'émouvoir sur les malheurs auxquels la France

était en proie. Bernadotte y fut sensible. Il entra dans les idées de

Maison, et finit par déclarer par écrit à Maison qu'il était prêt à

embrasser les intérêts des Français avec son armée. Il désarmerait le

corps prussien sous ses ordres et passerait dans nos rangs avec ses

Suédois. Pour toute condition il ne demandait qu'un mot d'écrit, signé

par Napoléon, mot par lequel l'Empereur prendrait l'engagement de lui

procurer une souveraineté, dans le cas où sa démarche lui enlèverait ses

droits au trône de Suède. Napoléon, informé de ces propositions, y donna

les mains, mais avec la restriction que l'engagement serait signé par

son frère Joseph, et non par lui. C'était déclarer d'une manière assez

positive l'intention de s'affranchir personnellement de l'obligation. On

comprend qu'une pareille condition mit fin à la négociation. Napoléon,

possesseur de l'écrit de Bernadotte, le fit tomber entre les mains de

l'empereur Alexandre. Quand Bernadotte vint chez ce dernier, à Paris, il

fut reçu d'une manière glaciale. Puis Alexandre lui remit le papier

accusateur, en ajoutant que, ne voulant jamais oublier sa conduite en

1812, il chasserait de sa mémoire le tort récent dont il s'était rendu

coupable et ne lui en parlerait jamais, mais qu'il l'engageait à ne pas

prolonger son séjour à Paris et à quitter la France sans retard.

Je ne tiens pas ces détails du maréchal Maison même, mais du colonel de

la Rue qui, pendant dix-sept ans, m'a été attaché comme aide de camp, et

dont j'honore particulièrement le caractère vrai et loyal. Devenu aide

de camp du maréchal Maison depuis la Révolution de juillet, et chargé de

missions importantes qu'il a remplies toutes avec succès, c'est de la

bouche même du maréchal Maison qu'il a entendu ce récit. Son

authenticité m'est donc aussi prouvée que si c'était à moi que Maison

eût parlé. De la Rue ajoutait que le maréchal n'en faisait pas mystère

et n'hésiterait pas à me raconter cet événement quand je le

rencontrerais, si je lui en parlais[2].

[Note 2: J'ai su depuis, par M. de Bodenhausen, ministre

de Hanovre à Vienne, et qui, pendant la campagne de 1814,

servait dans l'état-major de Bernadotte, qu'il avait été

chargé deux fois de conduire mystérieusement, d'une armée à

l'autre, l'agent du général Maison, qui fut reçu en secret.

Cet agent était colonel et aide de camp de Maison. Il fut

accompagné une fois par Benjamin Constant, qui se trouvait

habituellement au quartier général du prince royal de Suède,

et y resta toute la campagne. (_Note du duc de Raguse_.)]

On peut supposer que Napoléon a vu dans Bernadotte un rival dangereux

pour l'avenir, et que Bernadotte se croyait appelé, après un coup aussi

hardi, qui aurait sauvé et délivré la France, à remplacer Napoléon.

Le roi eut bientôt une occasion de reconnaître la franchise de mon

caractère et les sentiments qui m'animaient.

Une femme de beaucoup d'esprit, avec laquelle j'étais lié depuis ma

première jeunesse, et qui a passé sa vie dans des intrigues de toute

espèce, m'avait raconté que M. de Talleyrand avait proposé à Ouvrard un

marché pour nourrir et entretenir trente mille Russes, destinés à rester

à Paris pendant plusieurs années. Les circonstances étaient de nature à

m'empêcher de pouvoir douter de la vérité du fait. J'en éprouvai un

sentiment d'indignation profonde. Plus je me trouvais lié à cette

Restauration, plus je désirais lui voir un caractère national; si elle

l'eût perdu, elle eût été à jamais déshonorée à mes yeux.

L'expression des sentiments publics avait autorisé alors toute espèce de

confiance; l'espérance était dans tous les coeurs, et j'ai vu des gens,

devenus depuis ses ennemis les plus ardents, qui étaient à cette époque

ses plus chauds partisans. Madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély,

excessivement bonapartiste pendant tout le temps de la Restauration,

était dans des transports de joie au moment au je la rencontrai la

première fois. Elle voyait tout en beau. Je la cite, non pour elle-même,

son opinion est d'un poids léger, mais comme symptôme de celle de son

mari, homme influent parmi les bonapartistes, et très-marquant par son

instruction, sa facilité et ses lumières. Toutefois cette idée de nous

voir mettre en tutelle sous trente mille Russes, cette flétrissure,

prête à nous être infligée, eussent été des moyens infaillibles pour

empêcher les Bourbons de prendre jamais racine chez nous. Elle me

révolta, et je crus de mon devoir d'informer le roi du complot, afin de

le mettre en garde et de lui faire voir d'avance les conséquences

infaillibles d'une mesure semblable. Je lui demandai un entretien. Il

fut accordé sur-le-champ. Je lui exprimai mes craintes de l'aborder si

promptement et si brusquement sur une question générale, sans être

provoqué par lui; mais mon amour pour mon pays et l'urgence des

circonstances me serviraient d'excuse. Quelles que fussent ses lumières,

dont l'opinion consacrait l'étendue, il avait à se délier de caractères

peu honorables et de beaucoup d'intérêts particuliers, opposés à

l'intérêt public. Je lui dis donc que j'avais la certitude du projet

formé par M. de Talleyrand de conserver à Paris, pendant plusieurs

années, une armée étrangère. À ce récit, je dois le dire à la louange de

Louis XVIII, il eut un soubresaut sur son fauteuil et s'écria: «Ah! mon

Dieu! quelle infamie!» J'éprouvai de ce mouvement un sentiment de joie,

car je vis qu'il revenait roi de France, et non roi des émigrés. Il

sentait la dignité de la couronne et le légitime orgueil de la nation.

Je développai avec rapidité les conséquences qui résulteraient

immédiatement du seul soupçon d'un pareil projet. Le roi me fit des

questions sur les hommes placés en évidence, et je lui répondis en

conscience et sans passion. Il me remercia de mon zèle et m'engagea à

venir le trouver pour lui dire tout ce que je croirais pouvoir lui être

utile. Il se servit d'une expression vulgaire et triviale en me disant:

«Vous sentez que celui qui tient la queue de la poêle est souvent bien

embarrassé et a bien des considérations à envisager avant de se décider

sur les partis à prendre; mais les opinions d'un homme de bien sont

toujours bonnes à connaître.»

De Compiègne le roi se rendit à Saint-Ouen. Il data de ce château la

déclaration qui servit de base à l'ordre politique nouveau, et qui fut

peu après consacrée par la charte.--Ici une grande question s'élève. Le

roi devait-il donner la Charte? Je vais discuter cette question dans

toute son étendue et développer l'opinion seulement pressentie alors,

mais dont le temps et les événements m'ont démontré chaque jour

davantage la justesse.

Un État comme la France ne peut marcher sans des bases convenues, un

ordre politique régulier et l'existence de pouvoirs dont les rapports et

le jeu soient consacrés. On ne pouvait pas revenir à ce qui existait

autrefois; jamais une tête sensée n'a conçu la possibilité de

reconstruire un édifice dont tous les matériaux avaient été dispersés et

détruits. Il fallait donc autre chose.

On pouvait choisir entre l'ordre politique fondé par Napoléon, en le

modifiant dans une certaine mesure, ou créer de nouvelles institutions.

La raison, la prudence, une sage circonspection, commandaient de s'en

tenir au premier parti. Cet établissement avait déjà quatorze ans de

vie, et on était certain d'obtenir par lui, dans la composition des

assemblées, des choix conformes aux intérêts de l'ordre et de la

tranquillité. Toutes les existences créées par la Révolution et l'Empire

en ces temps pleins de virilité se trouvaient conservées intactes. On

continuait un ordre régulier. On ne provoquait aucun mécontentement. Au

contraire, on ajoutait au Sénat les anciennes illustrations, on lui

donnait un certain éclat; car rien ne sert plus à la considération des

institutions nouvelles que de les confondre avec l'ouvrage des siècles.

Alors tous les intérêts étaient représentés. Pour se rapprocher un peu

des idées nouvelles, il fallait démuseler le Corps législatif, dont le

mutisme complet avait porté atteinte à sa considération; il fallait

donner à la presse la dose de liberté réclamée par les progrès des

lumières et les besoins des sociétés actuelles. Or ces besoins ne

dépassent pas la publicité des ouvrages, sous la responsabilité des

auteurs. Aussi fallait-il bien se garder d'affranchir la presse

périodique d'une censure. La censure peut seule mettre obstacle à la

dissolution qu'une prédication constante et sans contrôle doit

infailliblement opérer dans la société. Il fallait enfin rendre à

l'ancienne noblesse ses titres. Ces trois choses-là exécutées, l'union

était faite entre les Bourbons, les intérêts anciens et la France

nouvelle. Aucune révolution n'était à craindre, et rien ne donnait prise

aux mécontents, ni de prétexte aux projets coupables.

Au lieu de cela, Louis XVIII se livra d'une part aux intrigants, de

l'autre aux doctrinaires, à ces hommes orgueilleux, de principes

absolus, à ces hommes vains qui se croient destinés par la Providence à

l'enseignement du monde, qui sont convaincus qu'avant eux tout était

ténèbres ou obscurité, et qu'eux seuls comprennent les mystères de la

société, et sont capables d'apprendre aux hommes pourquoi et comment ils

existent. Esprits téméraires et aveugles, dont la pensée est de rendre

tout uniforme, ils ne conçoivent pas que rien ne peut être absolu. Dans

chaque ordre social, tout doit être relatif aux temps et aux

circonstances particulières dans lesquelles chaque peuple se trouve

placé. Êtres dangereux, qui ne savent créer que des ruines et pour

lesquels l'expérience est toujours superflue, ces hommes, dans leurs

abstractions, ne font jamais entrer les obstacles qui naissent de la

nature des choses et du froissement des intérêts. Ils oublient toujours

quel rôle jouent tant de passions diverses qui se développent si

facilement et d'une manière si capricieuse. Aussi deviennent-ils la

perte des nations qui leur confient leurs destinées. Je n'attaque pas

leur caractère. En général, leurs intentions sont pures; mais, si on

peut et doit lire leurs ouvrages pour profiter de ce qu'ils peuvent

renfermer d'utile, il faut se défier de leur orgueil, de leur folle

confiance, et se garder de leur donner du pouvoir, car il périra dans

leurs mains.

M. de Talleyrand, homme léger, dont les conceptions n'ont jamais eu rien

de complet, était un mauvais guide pour le roi dans de semblables

circonstances et en pareille matière, Louis XVIII fut peut-être, d'un

côté, frappé de l'idée qu'il était au-dessous de la dignité d'un Bourbon

d'hériter de l'établissement politique fondé par Napoléon, et, de

l'autre, séduit par celle d'être un législateur. Cependant l'esprit

d'ordre, d'obéissance, les sentiments monarchiques qu'avait ressuscités

et mis en honneur Napoléon, faisaient sa force et sa puissance. Il

pouvait se servir également des lois qui avaient contribué à

rétablissement des nouvelles moeurs. Quant à l'idée d'être législateur,

chez un homme incapable de rien créer, mais dont le rôle était

d'accepter de confiance ce qui lui serait donné, c'était une vanité

puérile; et un esprit circonspect, comme le sien, devait trembler à

l'idée d'un remaniement complet de la société. Combien d'épreuves à

faire et d'obstacles à surmonter, pour un homme nouveau dans le

gouvernement! car, jusqu'alors, Louis XVIII n'avait rien fait, et il en

était aux simples théories. Ajoutez que ses infirmités devaient

paralyser en partie ses actions. Ce prince a été entraîné, sans s'en

douter, dans d'immenses difficultés. Il les aurait évitées s'il se fût

contenté de l'ordre établi en le modifiant.

Il était donc infiniment préférable de s'en tenir à ce dernier parti.

Louis XVIII, voulant absolument faire du nouveau et devenir roi

législateur, s'y est pris étrangement. Il aurait dû se borner, pour le

moment, à pourvoir aux nécessités de l'époque, reconnaître le principe

qui règle la matière, et, après s'être rendu compte de ce qui constitue

une charte, en jeter seulement les bases.

Une charte est tout entière dans la division des pouvoirs et dans la

fixation de leurs attributions. Quand ces dispositions sont clairement

établies, la charte est faite. La plus courte est la meilleure; car ce

qui est inutile devient nuisible. L'introduction de dispositions

réglementaires est funeste, en mettant obstacle aux changements rendus

nécessaires par les nouvelles circonstances. Les lois ne peuvent être

éternelles. Destinées à exprimer les besoins de la société, elles

doivent changer avec eus et se modifier lorsque le temps en développe de

nouveaux. On pourrait les comparer aux vêtements dont ni les dimensions

ni même la forme ne peuvent également convenir à l'enfance, à l'âge mûr

et à la vieillesse. Mais le mode de faire les lois doit être fixé, et

c'est là ce qui constitue la charte d'un peuple.

Quand le législateur a dit: le trône sera occupé par telle famille et on

y succédera de telle manière, il y a une Chambre de pairs héréditaires à

laquelle le roi nomme; il y a une Chambre de députés qui a telles

attributions et où on est admis par telle élection; quand enfin on a

déterminé ce qui est du ressort de la loi et ce qui est du domaine des

ordonnances, dès ce moment une constitution est faite.

Il fallait en outre concilier les anciens intérêts avec les nouveaux, en

faisant un traité de paix entre eux, et consacrer tout à la fois la

vente des biens des émigrés et une indemnité pour les anciens

propriétaires. Cet ouvrage ainsi terminé, toutes les questions

importantes étaient résolues et le nouvel ordre politique fondé.

La chose la plus grave était sans doute le mode de nomination à la

Chambre des députés; et c'est précisément celle qu'on a évité de

décider. Au lieu de prononcer d'une manière définitive sur cette

importante question, on s'est jeté dans une multitude de dispositions

réglementaires, on a créé à plaisir des difficultés superflues. En

Angleterre, un axiome dit: _Le Parlement peut tout faire, excepté de

changer un homme en femme_, et cela est raisonnable. Les pouvoirs qui

représentent la société ne peuvent avoir de limites dans leur action. La

société ne peut pas périr par respect pour une phrase écrite. Ce qui est

contraire au bien de l'État doit pouvoir être changé, mais, bien

entendu, par ceux qui, appelés à être juges de ses besoins, sont

investis par la loi du droit et du devoir d'intervenir suivant les

formes consacrées. Ces vérités n'ont pas été senties à cette époque

mémorable, et aussi on a fait une oeuvre mauvaise. Au surplus, on avait

choisi un étrange rédacteur. Beugnot, homme d'esprit, mais sans

opinion, sans aucun principe, prétendant se concilier tout le monde et

se plaisant dans une sorte de courtisanerie, fut chargé de ce travail

important.

Tel est l'homme dont M. de Talleyrand fit choix pour être notre Solon et

notre Lycurgue.

Malgré cela, la Charte, toute vicieuse qu'elle était, donnait au roi un

immense pouvoir et des moyens de gouvernement si étendus, qu'avec le

moindre talent il était facile de fonder son autorité d'une manière

durable; mais les divers ministères se sont plu, par amour d'une fausse

popularité, à l'amoindrir. Ils sont arrivés ainsi jusqu'au moment où le

dernier de tous a fait crouler le trône par une ineptie sans exemple.

Chose étrange à dire, mais d'une exacte vérité, c'est le ministère le

plus royaliste, celui de M. de Villèle, c'est celui-là même qui a le

plus dépouillé le roi de ses prérogatives, tant le besoin de popularité

était la maladie universelle alors!

Le roi fit son entrée le 3 mai. Un temps magnifique, la présence d'une

population immense et la plus vive allégresse donnèrent à cette

solennité le plus grand éclat. Il y avait dans les esprits une joie

impossible à exprimer, la même que le 12 avril, mais avec plus de calme.

Ce n'était plus l'agitation que donne l'espérance, c'était la

satisfaction que donne la possession.

Le roi se rendit d'abord à Notre-Dame, où un _Te Deum_ fut chanté. Il

alla ensuite s'établir au palais des Tuileries.

Une circonstance inaperçue montra, dès les premiers jours, la maladresse

et l'ignorance des choses et des hommes dont les Bourbons, dans leurs

différents actes, devaient sans cesse offrir la preuve. Une partie de la

vieille garde était casernée à Paris; d'elle-même elle alla se placer

aux postes qu'elle était dans l'usage d'occuper au château; mais on la

fit évacuer pour l'y faire remplacer par un détachement de la garde

nationale à cheval, composé de jeunes gentilshommes qui venaient offrir

leurs services et demander des emplois.

Pour des gens du moindre jugement, il était de bon augure et d'une

importance capitale de voir ces vieux soldats, ces vétérans, s'empresser

de venir d'eux-mêmes se rallier autour du nouveau souverain. Cette

troupe, l'élite de l'armée, non-seulement par sa bravoure, mais encore

par sa bonne conduite, était composée des meilleurs sujets des régiments

qui les avaient fournis. Leur prétention et leur ambition étaient

d'environner le trône. Les priver d'un droit dont ils étaient en

possession et acquis au prix de leur sang était une injustice, et les

mécontenter, une grande faute. En les comblant et en les traitant avec

considération et confiance, on les attachait pour toujours au nouvel

ordre de choses. La vieille garde étant dévouée, l'armée suivait. Tout

est exemple et imitation chez les hommes, et particulièrement dans les

troupes. Quand la tête de l'armée est satisfaite, le reste est facile à

contenter.

Il en était de même pour les généraux. En traitant bien les principaux,

et satisfaisant l'ambition des trente les plus renommés, les autres ne

devaient plus inquiéter. Ils auraient été dociles, empressés et

nullement à craindre; mais loin de là, sauf quelques belles paroles,

tous les actes ne cessèrent de menacer l'existence de tous et de chacun.

Louis XVIII se pénétra de l'idée fausse que le rétablissement complet de

la maison du roi, telle qu'elle était avant la réforme opérée par M. de

Saint-Germain, était une action prudente et politique. Aussi s'en

occupa-t-il sur-le-champ. On l'augmenta même de deux compagnies de

gardes du corps, données à deux maréchaux, au prince de Neufchâtel et à

moi.--Un corps d'officiers faisant fonction de soldats n'est plus de

notre temps. En le formant d'individus qui, n'ayant jamais servi, ne

pouvaient mériter les grades qu'on leur prodiguait, on proclamait, en

présence d'une armée dans laquelle des grades pareils avaient été le

prix des plus grands travaux et des plus grands dangers, on proclamait,

dis-je, l'intention de donner bientôt aux nouveaux venus une préférence

décidée sur les anciens, et de rendre les premiers l'objet de toutes les

faveurs.

Cette création d'une multitude d'emplois d'officiers supérieurs semblait

avoir pour objet de préparer le remplacement de tous les colonels et

lieutenants-colonels de l'armée. Aussi ceux-ci avaient une grande

inquiétude et une sorte d'effroi. Si on avait fait cette création avec

plus de réserve et plus de discrétion, si on avait exigé des services

antérieurs pour être admis dans la maison du roi, comme on l'a fait

depuis pour les gardes du corps, le mal eût été moindre. C'eût été un

moyen de donner une espèce d'activité à quelques-uns des officiers que

la réduction sur le pied de paix devait mettre sans emploi, et lier la

maison du roi à l'armée. Je m'imposai cette règle dans l'organisation de

ma compagnie. Sur trois cent quarante gardes qui la composaient, je

plaçai comme simples gardes vingt-sept capitaines de l'armée,

soixante-cinq lieutenants et sous-lieutenants, et cent quatre-vingts

ayant servi comme sous-officiers ou soldats. Aussi ma compagnie fut-elle

très-promptement organisée, et présenta-t-elle en peu de mois

instruction et discipline. Mes camarades agirent autrement. Une belle,

bonne et estimable jeunesse, mais sans instruction et sans esprit

militaire, entra dans leurs compagnies. Les anciens gardes du corps

étant vieux, usés et ignorants, et les capitaines des gardes incapables,

ces compagnies n'avaient encore aucune consistance, quand la révolution

du 20 mars 1815 nous surprit.

Convaincu qu'en toute chose une vérité fondamentale doit servir de base

et de règle, et que si on ne la découvre pas on marche au hasard, je me

demandai ce qui devait distinguer une maison du roi de toute autre

troupe, et quel était le but particulier à remplir en la formant.

Une maison militaire, composée uniquement d'officiers, a pour objet

principal de mettre la vie du roi à l'abri des dangers qu'elle peut

courir. Ceux qui y sont admis doivent donc offrir des garanties

particulières de fidélité. Or ces garanties se trouvent non-seulement

dans la moralité et la bravoure de chaque individu, mais encore dans les

sentiments de sa famille dont il est comme le représentant, et qui lui

sert de caution. D'après cela, il faut qu'il appartienne à une classe

élevée de la société.

Un autre motif démontre aussi la nécessité d'une semblable composition;

c'est celui de donner à ce corps la considération qui lui est

nécessaire. En effet, un officier sans commandement, faisant fonction

de soldat, n'a pas droit à une considération supérieure à celle qui lui

appartient comme individu. Un capitaine de grenadiers de la moindre

extraction aura toujours de l'importance par son commandement; mais un

garde du corps, homme du peuple, ne serait pas respecté, et son grade,

que rien ne motive (car les grades ont été uniquement imaginés et

institués pour établir les commandements et assurer l'obéissance), le

rend presque ridicule. Ainsi, dans l'armée, la considération résulte

pour les officiers de leur autorité, tandis que, dans ces corps

d'officiers, elle dépend de la nature des individus. Il faut donc

observer avec soin la règle de choisir les gardes du corps dans la

classe aisée, noble ou vivant noblement, c'est-à-dire parmi cette

bourgeoisie estimable et nombreuse en France, dont l'existence est, à

peu de chose près, celle de la noblesse. Sans cette condition, les corps

d'exception sont plus nuisibles qu'utiles.

Un dernier but doit être de satisfaire les désirs de service que cette

classe moyenne éprouve, sans donner à l'armée un développement dans ses

cadres, que les finances de l'État ne supporteraient pas, en lui

procurant une position convenable et en rapport avec une bonne éducation

et une origine honorable. Mais, pour ne pas l'éloigner des principes

militaires, il faut que ce soit parmi les sous-officiers des différentes

armes, et après un service d'un temps déterminé. Alors il en résulte un

avantage pour l'armée, puisque l'avancement des sous-officiers est plus

rapide, ayant à pourvoir aux besoins des cadres extérieurs.

J'ai suivi ces régies ponctuellement, et j'ai eu toujours égard à

l'origine et aux services; aussi ma compagnie fut-elle à l'instant même

aussi belle et aussi bonne qu'on pouvait le désirer. Les individus que

je choisis ayant des droits antérieurs, je pus les faire valoir,

solliciter et obtenir pour eux des récompenses. Ma position étant

très-favorable, ils furent comblés. Il en résulta de leur part un grand

attachement pour moi, et par suite de cela j'acquis l'affection de toute

la maison du roi. Aussi, quand plus tard ma compagnie fut réformée, à

chaque nouvelle de la retraite d'un capitaine des gardes, le bruit

courait-il que j'étais destiné à le remplacer.

On forma donc six compagnies de gardes du corps, fortes, avec les

surnuméraires, de quatre cents hommes chacune, et quatre compagnies,

dites compagnies rouges, une des gendarmes de la garde, une de

chevau-légers et deux de mousquetaires. Cette formation donna lieu à la

création de cinq mille officiers subalternes, supérieurs ou officiers

généraux. On peut juger d'un coup d'oeil de l'effet produit sur

l'armée, au moment même où les réformes les plus grandes et les plus mal

entendues venaient frapper une multitude de braves officiers, couverts

de gloire et dans la force de l'âge. En même temps, comme on voyait dans

les nominations intempestives des dispositions préparatoires pour

remplacer les officiers actuellement en possession des emplois dans les

troupes, l'avenir ne promettait pas de dédommagements aux malheurs

présents. L'abbé Louis, par un calcul dur et sordide, fit mettre à la

réforme un grand nombre de ces officiers, dans le moment même où il

était si important de s'attacher l'armée, de lui donner de la sécurité

et d'adoucir ce que les changements présents pouvaient avoir de pénible

pour elle; et tout cela pour une économie de deux millions, quand la

maison du roi en devait coûter plus de trois. On aura peine à comprendre

une conduite si injuste et si impolitique.

Pendant l'émigration, les Bourbons n'avaient accordé aucun grade, aucun

avancement. Mesure très-sage et donnant la preuve de leur considération

pour les grades militaires. Cette mesure avait été observée si

religieusement, qu'en 1814, quand tous les anciens officiers généraux

reparurent, il n'existait que quatre lieutenants généraux, MM. de

Viomenil, de Vaubecourt, de Coigny et de Béthisi. Tous les autres

étaient maréchaux de camp. Mais Dupont, voulant plaire à tout le monde,

prodigua les grades de la manière la plus coupable et la plus insensée.

Sur sa proposition, des avancements furent donnés, et les effets

rapportés à des époques passées et très-éloignées. Il en résulta une

confusion extrême, et l'alarme la mieux fondée dans l'état-major général

de l'armée.

Une circonstance en apparence futile eut une influence fâcheuse sur

cette prodigalité de grades et sembla y ajouter encore. Le roi crut

plaire à l'armée, en adoptant, en opposition aux usages de la cour de

France, l'habit militaire pour son costume habituel, au lieu de

reprendre l'habit habillé que les rois de France avaient constamment

porté depuis cent ans. À son exemple, tous les courtisans, tous les

individus investis de charges à la cour, en firent autant. C'était

d'ailleurs une manière économique de se faire une garde-robe. Mais,

aucun d'eux n'ayant servi depuis vingt ans, ils se trouvèrent en

possession seulement des grades qu'ils avaient eus dans leur jeunesse,

et chacun se trouva avoir une épaulette qui ne donnait pas un rang en

harmonie avec la dignité dont il était investi. Par exemple, M. de

Brézé, grand maître de cérémonies, était capitaine. Cette mesquine

distinction faisait souffrir son amour-propre. Beaucoup d'autres étaient

dans un cas semblable. Chacun donc voulut de grosses épaulettes ou des

broderies. Si Louis XVIII eût repris l'habit habillé, tout le monde eût

fait de même. Je dois dire qu'en cette circonstance M. de Blacas montra

du jugement et un bon esprit. Il s'opposa, tant qu'il le put, à cette

espèce de dévergondage dans la distribution des grades et refusa à

plusieurs reprises l'avancement dont Dupont voulait le gratifier.

Avant d'aller plus avant, je chercherai à faire connaître Louis XVIII,

tel que j'ai cru le voir. Louis XVIII était un composé de qualités et de

défauts fort opposés. Il présentait les plus grands disparates dans ses

habitudes et dans son caractère. Ayant adopté quelques idées nouvelles,

il tenait du doctrinaire; mais ses habitudes et ses moeurs étaient

toutes de Versailles et rappelaient ses premières années. Ainsi en lui

se livrait un combat perpétuel entre les nécessités dans lesquelles il

était placé, ses opinions et ses goûts. Ces combats ont plus d'une fois

rendu la marche de son gouvernement incertaine et vacillante. Son esprit

beaucoup trop vanté, et en réalité d'assez peu d'étendue, était souvent

faux. Sa mémoire prodigieuse et son instruction très-grande en

littérature lui donnaient le moyen de faire les tours de force les plus

extraordinaires et d'éblouir ses auditeurs; mais il était au-dessous de

la plus mince discussion. Son cerveau, propre à tout retenir, ne

produisait rien. Jamais il n'alla jusqu'à un troisième raisonnement

pour défendre une opinion adoptée d'avance. Son caractère avait de la

modération, peu de franchise et assez de bonté. On trouvait en lui de la

séduction dans les manières, de la grâce dans le langage, de la

coquetterie dans les paroles, et une puissance et une autorité dans le

regard que je n'ai vu à personne au même degré. On le savait faible, et

malgré cela il imposait, il était assez généreux, et même grand et

délicat dans ses largesses. Son orgueil bourbonien était tellement

exagéré et absurde, que lui, si redevable aux souverains de l'Europe,

imagina dans deux circonstances de prendre le pas sur eux et chez lui.

Donnant à dîner à l'empereur d'Autriche, à l'empereur Alexandre et au

roi de Prusse, il passa le premier pour se mettre à table. Dans une

autre occasion, étant placé sur un balcon pour voir défiler les troupes,

il avait fait placer un fauteuil pour lui et des chaises pour eux. Les

souverains restèrent debout, et il fut supposé que le roi était placé

dans un fauteuil à cause de ses infirmités.

Solennel dans les petites choses, Louis XVIII croyait se faire admirer

par des phrases dites avec prétention, souvent très-ridicules. Son

organisation était incomplète et bizarre: avec une bonne tête et un bon

estomac, le reste du corps était si mal conformé, qu'à un âge peu avancé

encore il pouvait à peine marcher. On sait, sous d'autres rapports,

avec quelle parcimonie et quelle rigueur la nature l'avait traité; et,

malgré cela, il avait beaucoup de prétention à des facultés qu'il

n'avait jamais possédées. Il racontait les succès de sa jeunesse, et

faisait, à cette occasion, des contes dépourvus de toute vérité. Il

aimait les histoires licencieuses. On connaît ses amours trop célèbres

dans ses dernières années, où une femme bien née s'est prostituée aux

caprices d'un vieillard infirme et impuissant. Ayant beaucoup vu, il

savait une multitude d'anecdotes, qu'il contait agréablement. Mais ceux

qui, comme moi, l'ont approché d'une manière habituelle pendant beaucoup

de temps, les savaient toutes par coeur; et, quoiqu'il ne pût l'ignorer,

il n'en faisait jamais grâce dans l'occasion. Il était éminemment poli

et maître de maison rempli d'attentions.

L'uniformité de l'emploi de son temps était incroyable. Dans les temps

ordinaires, jamais il ne faisait chaque jour autre chose que ce qu'il

avait fait la veille. Il se levait à sept heures; il recevait le premier

gentilhomme de la chambre ou M. de Blacas à huit heures; à neuf heures,

il avait quelque rendez-vous d'affaire; à dix heures, il déjeunait avec

le service et les personnes autorisées, une fois pour toutes, à y venir

tous les jours, les titulaires des grandes charges et les capitaines

des compagnies de la maison du roi. Après le déjeuner, qui dura d'abord

vingt-cinq minutes, et qui, avec le temps, devint beaucoup plus long, on

passait dans son cabinet, où une conversation s'entamait. Madame la

duchesse d'Angoulême et une ou deux de ses dames déjeunaient toujours

avec lui. À onze heures moins cinq minutes, elle se retirait, et alors

quelque histoire graveleuse, tenue en réserve, était racontée par le roi

pour égayer ses auditeurs. À onze heures, il congédiait son monde. Alors

commençaient pour lui les audiences accordées aux particuliers, et cela

jusqu'à midi. À midi, il se rendait à la messe avec son cortége,

toujours composé au moins de vingt personnes. Au retour de la messe, il

recevait ses ministres quand ils avaient à lui parler, ou son conseil,

qu'il tenait une fois par semaine. Ce conseil ne durait jamais une

heure. Lorsque, quelques années plus tard, madame du Cayla fut dans les

bonnes grâces du roi, c'était toujours le mercredi, après le conseil,

qu'elle arrivait. Elle restait deux ou trois heures avec lui sans que

personne pût entrer. Les autres jours, il passait une heure ou deux à

écrire ou à lire et à faire des plans de maison, qu'il jetait ensuite au

feu. Arrivé à deux, trois ou quatre heures, suivant la saison, il allait

à la promenade, et faisait quatre, cinq, jusqu'à dix lieues, dans une

grosse berline, sur le pavé, les chevaux courant ventre à terre,

accompagné d'une nombreuse escorte. Louis XVIII avait cinq promenades

fixes, tracées d'avance et toujours les mêmes. Des relais d'attelage et

des détachements de troupes, placés de distance en distance, employaient

jusqu'à trois cents chevaux. Il dînait à six heures en famille, mangeait

beaucoup, et avait des prétentions légitimes à la gourmandise. Le dîner

durait jusqu'à sept heures environ. La famille royale restait réunie

jusqu'à huit heures, et puis se retirait. À huit heures, tout ce qui

avait le droit d'entrer chez le roi, sans audience préalable, et qui

voulait lui parler en particulier, pouvait demander à être admis, et

était reçu à son tour. Un ou deux ministres y venaient presque chaque

jour. À neuf heures, il sortait dans la salle du conseil, et donnait

l'ordre, c'est-à-dire le mot d'ordre du château. Un certain nombre

d'individus avait le privilége d'y venir, et ils en profitaient pour lui

faire leur cour. L'ordre durait ordinairement vingt minutes, et, après

avoir dit un mot à chacun, il se retirait. Alors arrivait M. Decazes,

pendant le temps de son ministère. Le roi, après être resté seul avec

lui jusqu'à onze heures, se couchait.

Louis XVIII avait quelquefois des mots heureux; plusieurs ont été

conservés. Il était d'une exactitude extrême. Un jour qu'on le

remarquait, il dit cette phrase connue: «L'exactitude est la politesse

des rois.»--Souvent aussi ses paroles avaient une sorte de niaiserie

prétentieuse. J'en pourrais citer beaucoup, mais en voici deux que ma

mémoire me rappelle en ce moment.

Nous étions à déjeuner, et j'envoyai demander de la poularde à M. de

Luxembourg, placé presque en face du roi. Au lieu de m'envoyer, comme il

est d'usage, une aile ou une cuisse, il se mit à lever des aiguillettes,

comme on fait au canard. Le roi, s'en apercevant, lui dit: «Monsieur de

Luxembourg, mais comment servez-vous donc cette volaille?» Et celui-ci,

avec un ton niais qui lui était particulier, lui répondit: «Mais, Sire,

c'est à l'anglaise.» Le roi lui répondit d'une voix de tonnerre: «À

l'anglaise! à l'anglaise! soyons Français avant tout.» Il crut avoir dit

un mot à la Louis XIV et la plus belle chose du monde.

Dans les dernières années de sa vie, à l'époque de l'expédition

d'Espagne par M. le duc d'Angoulême, on parlait un soir à l'ordre avec

éloge de ses opérations; et lui, prenant la parole, dit: «Il y a

longtemps que les Espagnols connaissent mon neveu. En 1815, à sa voix,

ils se sont arrêtés et ont rebroussé chemin. (Effectivement, M. le duc

d'Angoulême vint interposer ses bons offices pour empêcher l'entrée des

Espagnols, alors superflue, puisque le roi était à Paris et que les

provinces du Midi s'étaient prononcées en sa faveur.) Sa voix les a

frappés de crainte. Cet événement m'a rappelé ce beau passage d'Homère

où, racontant la fuite des Grecs devant les Troyens, ceux-ci furent

frappés de terreur et abandonnèrent leur poursuite à la voix d'Achille

qu'ils avaient reconnue.» On imagine qu'un sourire moqueur de

l'auditoire accueillit cette citation.

Louis XVIII avait de la pédanterie et tenait du rhéteur dans sa manière

de s'exprimer, et cependant il ne savait pas parfaitement le français.

Je le lui ai entendu dire à lui-même; et, quoique assurément il parlât

très-bien, il avait cependant raison, car j'ai remarqué quelquefois des

fautes dans son langage. Son caractère était faible, et il avait besoin

d'être dominé; mais il avait le premier degré de force, qui rend fidèle

et obéissant à celui que l'on a pris pour maître. Le comble de la

faiblesse, c'est d'appartenir au dernier qui nous parle. Il avait

horreur de prendre un parti. Se décider était pour lui un supplice.

Aussi un ministre habile ne pouvait mieux faire que de toujours lui

présenter des solutions toutes faites. Je l'ai entendu dire à M. de

Bonnet, homme de beaucoup d'esprit, qui a passé de longues années près

de lui et dans son intimité. Quand on lui présentait des doutes, il

entrait dans une incertitude qui ajournait souvent un résultat désiré et

pressant. Sans doute on finissait par l'obtenir, mais d'une manière

moins avantageuse. Il fallait lui dire: «Sire, il faut faire telle

chose; il n'y a pas à hésiter; c'est une chose évidente.» Et tout était

aussitôt terminé.

En résultat, Louis XVIII était plutôt un homme de sens qu'un homme

d'esprit. Il avait de la générosité dans le coeur et de la bonté quand

les passions de son entourage ne l'empêchaient pas de se montrer tel

qu'il était. Sa paresse naturelle, comme ses infirmités, était d'accord

avec la modération de son caractère. Il n'avait aucune superstition, et

ses pratiques religieuses étaient plutôt d'étiquette que de foi et de

conviction. Il ne manquait pas de courage, mais possédait le courage

passif, propre aux Bourbons. Sa mort a été digne d'admiration. Ce prince

a été grand et fort dans cette circonstance où tant d'hommes sont

faibles; il a vu arriver sa fin avec un calme, une résignation qui

m'inspirèrent dans le temps une profonde admiration. Il s'est montré

avec la physionomie d'un sage de l'antiquité au moment de cette grande

épreuve.

Le 4 juin, la Charte fut proclamée et le nouvel ordre de choses

constitué. Une séance royale le consacra, et les Chambres, réunies pour

la première fois, prêtèrent serment en présence du roi. On établit de

la manière la plus explicite le droit divin, tandis qu'il eût été sage,

la question étant résolue par le fait, de laisser tout dans le vague.

Les mots de charte octroyée et d'ordonnance de réformation déplurent,

donnèrent sur-le-champ des arguments spécieux aux mécontents, et agirent

puissamment auprès des esprits inquiets et défiants. Combien tout eût

été facile si l'on eût adopté et continué l'ordre ancien, le régime

impérial, amélioré et modifié! Tout eût coulé de source, et aucune

question ardue n'aurait été élevée. La Chambre des députés fut formée de

l'ancien Corps législatif, en attendant une autre Chambre qui serait

choisie d'après un nouveau mode d'élection. La Chambre des pairs fut

composée d'une manière systématique et raisonnable. On prit, pour en

faire la base, la plus grande partie de l'ancien Sénat. On y joignit les

anciens ducs et pairs, un certain nombre d'individus appartenant à de

grandes familles anciennes, et presque tous les maréchaux et les

illustrations nouvelles. Une chose fâcheuse, maladroite et injuste, fut

de n'y pas comprendre Masséna, dont le nom glorieux marque d'une manière

si éclatante dans notre époque. On en vint jusqu'à disputer à cet homme

illustre la qualité de Français, comme si tant de services rendus, tant

de batailles gagnées pour la France, ne l'avaient pas naturalisé de

fait! Le traiter avec faveur était une démarche habile et politique. Il

était monstrueux et absurde de manquer ainsi à la plus rigoureuse

justice envers un de ceux qui avaient le plus contribué à illustrer le

nom français, la conduite tenue alors fut le résultat d'une de ces

inspirations funestes qui devaient se renouveler si souvent dans la

suite.

Le roi avait été précédé ou rejoint par ses deux neveux, les ducs

d'Angoulême et de Berry. J'aurai tant d'occasions de parler du premier

que j'en dirai peu de chose ici. Seulement il parut dépourvu de grâce et

d'esprit. M. le duc de Berry semblait lui être fort supérieur. On

remarqua en lui du mouvement, de la gaieté, le goût des beaux-arts et

des plaisirs. Les jeunes officiers généraux attachés à l'état-major de

l'Empereur, ces courtisans qui avaient porté à l'armée l'esprit des

cours, esprit mille fois plus funeste et plus révoltant sur le terrain

de la guerre où la vérité, la franchise, le dévouement, devraient seuls

régner; ces militaires, dis-je, après avoir dévoré autrefois bien des

faveurs sans partager les dangers, crurent qu'il y avait encore pour eux

bonne curée à faire avec le nouvel ordre de choses. Aussi se

précipitèrent-ils sur les pas et autour de M. le duc de Berry, qui

d'abord en fut flatté. Mais bientôt après la brusquerie habituelle de

ce prince, cette manie de singer Napoléon dans ses écarts et ses

défauts, que rien chez lui ne pouvait ni justifier ni excuser, et les

symptômes qui semblèrent bientôt annoncer le peu de solidité de la

Restauration, les refroidirent pour le nouveau maître de leur choix.

Enfin, la catastrophe du 20 mars 1815 les ayant jetés dans le parti de

la trahison et de la révolte, ils devinrent décidément et restèrent plus

tard les ennemis des Bourbons. Dès ce moment, ils ne négligèrent aucun

des moyens en leur pouvoir pour leur nuire.

Ici commence pour moi une série de chagrins et de tribulations que la

force de ma conscience, la pureté de mes intentions et le sentiment de

ce que j'ai fait pour mon pays m'ont donné la force de supporter.

Les calomnies les plus horribles s'attachèrent à mon nom. On se rappelle

mes efforts inouïs, incessants pendant la campagne de 1814. Je crois

pouvoir le dire, sans être injuste envers aucun de mes camarades: dans

cette campagne j'ai fait plus que les autres, et, si la chute du

gouvernement n'eût pas été le résultat définitif, l'opinion m'aurait

fait une assez grande part dans la gloire de cette époque.

Ce combat de Paris, où certes j'ai rempli largement mon devoir de

général et de soldat, fut l'objet des plus injustes et des plus

odieuses accusations. On dit et on répéta que la capitulation avait été

un crime et une trahison, lorsque je m'étais, pour ainsi dire, dévoué

seul à là défense de cette ville[3]. Ces bruits, répandus dans les lieux

les plus bas, colportés par la haine et les intérêts froissés, prirent

du crédit. Plein du sentiment de ma propre dignité, des souvenirs de ce

que j'avais fait, je me crus au-dessus de la calomnie. Je m'imaginai

qu'il était indigne de moi de répondre, et j'eus tort. J'ai porté la

peine de mon orgueil; mais une circonstance particulière influa

puissamment sur ma destinée. En donnant du crédit à mes accusateurs, de

l'union à mes ennemis, elle a modifié mon existence d'une manière

funeste. Aussi elle doit entrer dans mes récits. Je parlerai donc une

fois avec détail de mes chagrins domestiques, afin de ne plus revenir

dans la suite sur ces pénibles souvenirs.

[Note 3: Ces infâmes accusations furent corroborées plus

tard par l'odieuse proclamation de l'Empereur, datée du golfe

de Juan, le 1er mars 1815. Voici comment, peu d'années après,

ces calomnies furent réfutées par lui-même dans ses Mémoires.

En critiquant l'ouvrage du général Roguat, intitulé

_Considérations sur l'art de la guerre_, l'Empereur dit:

«Le maréchal Marmont n'a point trahi en défendant Paris.

L'armée, les gardes nationales parisiennes, cette jeunesse si

brillante des écoles, se sont couvertes de gloire sur les

hauteurs de Montmartre; mais l'histoire dira que, sans la

défection du sixième corps, après l'entrée des alliés à

Paris, ils eussent été forcés d'évacuer cette grande

capitale; car ils n'eussent jamais livré bataille sur la rive

gauche de la Seine, en ayant derrière eux Paris, qu'ils

n'occupaient que depuis trois jours; ils n'eussent pas violé,

certes, toutes les règles de la guerre. Les malheurs de cette

époque sont dus aux défections des chefs du sixième corps et

de l'armée de Lyon, et aux intrigues qui se trouvèrent dans

le Sénat.»

Ainsi l'Empereur rend justice à ce que la défense de Paris a

eu de brillant et d'héroïque.

Il est assez connu que la bataille s'est livrée sur les

hauteurs de Belleville et de Romainville, occupées par le

sixième corps seul; c'est donc aux troupes qui le composaient

et à leurs chefs que le mérite en appartient.

La garde nationale n'a figuré en rien dans l'action; au delà

du canal de Saint-Denis et à Montmartre, à peine quelques

coups de fusil ont-ils été tirés, et c'est là seulement qu'il

y avait quelques bataillons de garde nationale; quant aux

écoles, elles sont restées éloignées du combat, et n'ont pas

même pris les armes, à l'exception d'un détachement de

l'École polytechnique qui servit aux batteries, en avant de

la barrière du Trône, batteries qui, placées ainsi contre

tout calcul raisonnable, furent prises par les chevau-légers

wurtembourgeois, après avoir seulement tiré quelques coups de

canon.

Les malheurs de l'époque ne sont pas venus de la défection

dont parle Napoléon; ils ont été la conséquence forcée des

maux dont Napoléon avait accablé la France et l'Europe, et

qui ont soulevé le monde entier contre lui, tous ses alliés,

même ceux de sa famille, et la presque universalité des

Français.

Ils ont été la conséquence de la perte de un million cinq

cent mille hommes en moins de dix-huit mois, sacrifiés d'une

manière qui rappelle les folies de l'antiquité, et, sous le

rapport militaire, en 1814, de la désobéissance formelle du

vice-roi d'Italie, qui, rappelé avec son armée pour défendre

la France, est resté en Italie, malgré la défense de son père

adoptif, et s'est occupé de négociations dont le but était de

le faire monter sur le trône, en le séparant de la cause

française au moment où celle-ci succombait.

Napoléon oubliait-il donc, quand il parle de livrer bataille

aux deux cent mille hommes qui occupaient Paris, qu'ils

avaient été reçus avec des transports frénétiques de joie;

oubliait-il que, lorsque le sixième corps a fait son

mouvement sur Versailles, mouvement _exécuté contre mes

ordres formels, qui par conséquent ne m'appartient pas_, et

que j'ai déploré plus que personne; oubliait-il, dis-je, QUE

DÉJÀ DEPUIS QUINZE HEURES IL AVAIT ABDIQUÉ PAR SUITE DE LA

PRESSION DE SES LIEUTENANTS CONTRE LUI À FONTAINEBLEAU?

Était-ce sous de pareils auspices, et avec de misérables

débris, qu'il pouvait être question de tenter encore la

fortune?

Au moment où je relis ces _Mémoires_, un écrit publié à

l'occasion de la mort de Joseph Bonaparte me tombe sous la

main. Sa lecture peint d'une manière si vraie et si vive la

situation dans laquelle Napoléon avait mis la France et

s'était mis lui-même en 1814, que je ne puis me refuser à le

consigner en grande partie à la fin de ce volume; se

composant uniquement de pièces officielles écrites à l'époque

des événements, on ne peut révoquer en doute l'exactitude des

faits qu'il rappelle[A].

On se demande avec étonnement quelle avait été la chute de la

volonté et de l'activité de Napoléon, pour avoir laissé

tomber la France dans un pareil excès de misère, dans un

manque absolu d'armes, au point d'être obligé de distribuer

des piques aux nouvelles recrues.

Sans doute, un million cinq cent mille hommes détruits

avaient dû épuiser les arsenaux; mais, quand après les

désastres de Leipzig, il était évident qu'à moins d'une paix

faite subitement sur la frontière l'ennemi n'hésiterait pas à

la franchir, ne fallait-il pas mettre en usage les moyens

puissants qui, vingt ans auparavant, avaient servi à

satisfaire nos besoins, à assurer notre salut?

On sait qu'en se bornant à un modèle grossier, mais capable

d'un bon service, Paris peut fournir plusieurs centaines de

mille fusils par mois.

Comment! le trésor impérial est vide: quelques rares mille

francs peuvent à peine en sortir chaque jour, et, faute

d'argent, on ne peut ni acheter des chevaux ni confectionner

des habits, des harnais etc., etc., et des demandes

réitérées, adressées à Napoléon par son frère, ne peuvent

parvenir à faire ouvrir le coffre-fort du domaine

extraordinaire; c'est quand tout s'écroule que les illusions

mensongères entraînent une si singulière parcimonie!

Le passage du Rhin avec deux cent cinquante mille hommes,

auxquels on n'a pas même quarante mille hommes de débris à

leur opposer, annonce suffisamment que le champ de bataille

s'étendra jusqu'à Paris; et cependant on n'exécute pas de

travaux défensifs. Bien plus, le 17 mars, Napoléon n'a pas

même approuvé et arrêté le projet des travaux dont la

proposition lui avait été faite dès le commencement de

l'année.

Comment expliquer une semblable conduite, si ce n'est que,

placé constamment dans l'idéal, il se berçait de folles

illusions, et qu'il préférait s'exposer à une perte certaine

plutôt que de reconnaître d'avance un péril éminent dont les

esprits les moins clairvoyants étaient frappés. Il n'a donc

rien voulu prévoir ni rien préparer, et cependant avec une

autre détermination il avait des chances de salut. Car, s'il

se fût abandonné à un mouvement généreux sous les yeux des

Parisiens, appuyé à des ouvrages faits avec soin, avec le

secours de tous les moyens matériels et moraux des habitants,

dont les esprits eussent été électrisés, Napoléon eût obtenu

une fin magnanime et glorieuse ou un triomphe immortel.

(_Note du duc de Raguse_.)]

[Note A: Les pièces dont il est question ici font partie

de la correspondance du roi Joseph, publiées dans l'ouvrage

ayant pour titre: _Mémoires et correspondance politique et

militaire du roi Joseph, publiés, annotés et mis en ordre par

A. Du Casse Perrotin_, éditteur, Paris, 1854. Voyez tome X,

de la page 35 à la page 218. On a jugé inutile de reproduire

ici ces lettres, quoiqu'elles semblent réunies comme tout

exprès pour dire ce que dit le duc de Raguse lui-même dans le

volume précédent de ses _Mémoires_. (_Note de l'Éditeur._)]

Mes longues absences, et l'existence indépendante et brillante dont

jouissait madame de Raguse, avaient porté leur fruit. Des chagrins de

toute espèce avaient été mon partage. Revenu dans mes foyers, j'y

trouvai des habitudes que je ne pouvais supporter, habitudes tellement

prises, qu'il était impossible de les combattre avec succès. Je me

bornai à vouloir, de la part de madame de Raguse, de la réserve. Je

calculai une existence toute de convenance; mais son caractère était peu

propre à la conciliation, et elle trouva moyen de me rendre la vie

insupportable. Tout en elle était passion et déraison. Alors je résolus

de me séparer d'elle à l'amiable et sans éclat. Je poussai la

délicatesse de ma conduite jusqu'à renoncer volontairement aux avantages

de fortune qui résultaient légitimement de mon union avec elle.

Quand je l'avais épousée, elle m'avait apporté en dot quinze mille

francs de rentes. À l'époque de mon mariage, j'étais riche, ou au moins

je le devins peu après. De grands traitements, qui augmentaient sans

cesse, des dotations considérables et tous les avantages d'une position

brillante qui, certes, avaient de beaucoup dépassé les espérances

qu'elle avait pu concevoir en m'épousant, furent partagés avec elle.

En ce moment, c'est-à-dire à l'époque de la rentrée des Bourbons, elle

était, par la mort de son père, en possession d'une grande fortune,

tandis que mon existence avait déchu. Mes revenus étant diminués par le

fait de la Restauration, il eût été juste, comme il était de droit,

qu'après avoir pris sa bonne part de mes prospérités, je pusse jouir des

siennes; mais je déclarai qu'étant déterminé à ne plus vivre avec elle

je ne voulais pas de sa fortune. Dès ce moment nos intérêts furent

distincts. J'allai me loger loin d'elle, et il fut convenu seulement

que, ne jouissant pas de sa fortune et renonçant à son administration,

je n'en serais pas responsable.

Ma séparation la contrariait beaucoup. Elle craignait les effets qui en

résulteraient pour elle dans l'opinion. Elle aurait trouvé commode

d'avoir auprès du monde la protection de son mari, que la position

qu'elle avait prise lui rendait si nécessaire, et cependant elle

répugnait à l'aider dans ses succès sociaux. Un jour, quand je croyais

encore possible de vivre avec elle, et lui ayant dit: «Nous allons tenir

une bonne maison; il en résultera de grands avantages pour ma position à

la cour,» elle me répondit: «Ah! vous croyez que je vais vous servir de

marchepied!» Réponse où la haine se montre à découvert, puisqu'elle

l'aveuglait même sur ses propres intérêts. Effrayée cependant du

jugement du public et dans le but de l'égarer sur les véritables causes

de notre séparation, elle n'hésita pas à réunir autour d'elle mes

ennemis politiques, afin d'avoir des amis et des prôneurs. Des amis,

hélas! le seul moyen, pour elle, d'avoir des gens qui en tinssent le

langage était de servir leurs passions et de donner de bons diners.

Aujourd'hui, moins riche, elle est fort délaissée, son caractère étant

tout à fait incompatible avec l'amitié. Ce sentiment divin exige un

coeur tendre, généreux, de la justice, de la raison, de l'indulgence, et

une sorte d'égalité au moins dans les rapports, si elle n'est pas dans

la nature des choses. Elle, au contraire, égoïste, passionnée,

déraisonnable, enfant gâté, exigeante, impérieuse, voulait des esclaves,

et non des égaux. Du moment où la femme portant mon nom, qui, de près ou

de loin, devait toujours partager mes succès et mon existence,

s'unissait intimement à mes ennemis, elle donnait le plus grand crédit

aux calomnies débitées contre moi.

Voilà ce que madame de Raguse a été envers moi; voilà mon principal

grief contre elle, celui que je ne saurais jamais lui pardonner. Elle a

tenté de flétrir ma vie; mais, si elle n'y a pas réussi, elle est

parvenue au moins à la déchirer. Pour finir enfin ce qui la concerne, je

dirai qu'au 20 mars (1815) son affection parut se réveiller; mais, comme

avant tout elle s'occupait toujours de ses intérêts, et que nos affaires

d'argent n'avaient pas pu encore été définitivement réglées, elle me

demanda, en raison des chances que j'avais de périr dans la lutte, de

faire une disposition testamentaire qui lui donnât la jouissance des

bénéfices de la communauté, afin de ne pas avoir de discussion avec mes

héritiers. J'eus la bonté d'y consentir. Elle a dit et a répété qu'elle

m'avait envoyé des sommes considérables à Gand. Elle m'aurait peut-être

donné quelque argent si je lui en avais demandé; mais je n'en ai pas eu

besoin, et elle ne m'en a pas offert.

Les événements qui m'ont fait quitter la France ont semblé rappeler en

elle quelques bons sentiments pour moi. J'ai tant de peine à haïr, je

trouve tant de douceur dans les sentiments opposés à la haine, que je me

suis montré sensible à son intérêt. Voilà une tâche pénible achevée. À

présent, je ne m'occuperai plus d'elle.

Je disposai des premiers moments de liberté pour faire un voyage à

Châtillon et aller voir ma mère. Elle eut un grand bonheur à me

retrouver sain et sauf, après une vie si longtemps livrée aux périls. Sa

santé était chancelante, et je devais bientôt la perdre. Heureusement

pour elle, elle échappa aux douleurs que lui auraient données les

Cent-Jours et ma proscription. Je m'occupai de mettre à exécution les

embellissements projetés depuis longtemps au manoir paternel. Le château

de Sainte-Colombe, qui touche Châtillon, placé dans une situation

charmante, était susceptible de devenir un très-beau lieu, une

magnifique habitation. Je suis parvenu à le rendre tel. Ce ne sont pas

ces embellissements qui ont causé la perte de ma fortune. Un homme

raisonnable ne se ruinera jamais par de semblables travaux. Il doit en

savoir d'avance le prix à peu près; dans tous les cas, s'arrêter quand

la somme qu'il lui faut dépasse ses moyens. C'est en faisant des

entreprises d'industrie que l'on se ruine facilement, parce que,

l'argent dépensé devant produire, on se fait illusion sur les résultats

et on exagère les espérances. On n'est pas arrêté par une dépense

momentanée, parce qu'on la regarde en quelque sorte comme un prêt fait à

l'industrie qu'on exploite; mais le moment n'est pas venu de rendre

compte de cette partie des soucis et des tourments de ma vie.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (7/9) · 第 9 / 26 题