Il est natural de supposer qu'un nègre esclave, fatigué de travail depuis
le commencement de l'année jusqu'à la fin, obligé, sous peine du fouet,
d'aller aux champs, qu'il soit où non en état de santé, ne voye dans la
liberté que la faculté de ne plus travailler. Tant qu'il était esclave, il
était plus ou moins mal nourri, mais il l'était sans aucun soin de sa part,
et sans qu'un travail plus assidu, plus actif, lui valut une meilleure
nourriture ou un meilleur nourriture ou un meilleur vêtement. Le travail
n'était donc pour lui qu'une peine, sans être jamais un moyen de bien être,
il est donc, il doit donc être paresseux et imprévoyant. Il jouit des
premiers momens de sa liberté, en ne travaillant point, car le fouet ne
claque plus à ses oreilles; les besoins se font sentir; aucune éducation ne
lui a été donnée que celle de l'esclavage, qui enseigne à tromper, à
voler, comme à mentir; il cherche à satisfaire ses besoins, auxquels son
travail n'a pas pourvu, en dérobant quelques bleds, quelques provisions à
ses voisins; il devient recéleur des nègres esclaves.
Tout cela peut et doit être, mais ne doit dégouter de l'affranchissement
progressif des nègres que ceux ne veulent pas penser qu'avec des soins
préparatoires, et sur-tout des soins généreux qui auraient pour objet une
émancipation générale successive, appropriée au nombre des nègres dans le
pays, et à plusieurs autres circonstances, la plus grande quantité de ces
inconvéniens serait evitée, et le serait totalement pour la génération
future si elle ne pouvait l'être pour la présente. Mais comment espérer une
philanthropie si prévoyante de ceux qui ne voyent que leur intérêt du
moment, et qui le croyent blessé.
Dans L'État de Maryland les esclaves sont jugés par les mêmes tribunaux que
les blancs, et comme eux par l'arbitrage des juris. Les punitions pour les
noirs sont plus sévères; mais les moeurs sont douces au moins dans la
partie du Maryland où je suis a présent, et elles prévalent sur la rigueur
des loix. J'ai été témoin d'un fait qui prouve que l'humanité des juges et
le désir de rendre une exacte justice les occupent pour les accusés
esclaves, comme pour les blancs. Une négresse est en prison, accusée
d'avoir voulu empoisonner sa maîtresse et d'avoir empoisonné un enfant. Sa
maîtresse est son accusatrice. C'est une femme d'une bonne reputation dans
le pays, appartenant à une famille très-etendue dans le comté, et y ayant
d'ailleurs beaucoup d'influence; les juges craignant l'effet de cette
influence sur les juris, ont profité de la faculté qu'ils out de renvoyer
le jugement à la cour générale du district qui se tient à soixante milles
de Chester, pour donner à l'accusée toute la chance possible d'un jugement
sain et impartial.
Il n'y a encore aucune mesure prise en Maryland pour l'affranchissement
progressif des esclaves. Quelques hommes bien intentionnées espèrent amener
la legislature dans peu de temps à une démarche à cet égard, mais l'opinion
du pays n'y semble pas dispossée. --"_Voyage dans Les États-Unis
D'Amerique." Par La Rochefoucauld-Liancourt. Tome Sixième, 69-71_.
Les nègres libres se trouvent assez facilement pour le travail des champs.
Us coûtent quatre-vingt dollars par an. Les nègres esclaves se louent à
cinquante. Quelques planteurs préfèrent des ouvriers blancs et des nègres
libres aux esclaves; ils ont moins d'embarras et plus de profit. Les vaches
se vendent ici de quinze à vingt dollars, les boeufs quarante, les chevaux
pour le labour cent; ceux pour la voiture coutent souvent six cents
dollars la paire. Le comté de Kent, dont Chester est le cheflieu, contient
treize mille habitans, dont cinq mille six cents sont nègres esclaves; il
fournit peu de betail aux marchés de Baltimore et de Philadelphie. Presque
tout ce qu'il produit dans ce genre est consommé dans son
enciente.--"_Voyage dans Les États-Unis D'Amerique_." Par La
Rouchefoucauld-Liancourt. Tome Sixieme, 79-80.